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LETTRE XII

Vos artistes. — Trop de respect pour les morts, pas assez pour les vivants.^ — Le palais de la Légiou d*H6nneiir à San Fran** cisco : Décoration de vos paquebots : occasion perdue pour la réclame. — Oe Taudace !

Vous avez en France une phalange d'artistes incomparables. Si j'étais multi-millionnaire, je me garderais bien d'acheter avec mes millions des Rembrandts, des Gainsboroughs pas toujours authentiques. J'irais dans vos expositions et j'achèterais des tableaux qui me plaisent sans regarder les signatures. Vaille que vaille, je ferais ainsi une collection qui porterait l'empreinte de ma personnalité. Dans vingt ans, après avoir joui des tableaux, des sculptures, j'aurais peut-être la satisfaction d'amour-propre d'avoir découvert des génies.

En tout cas, j'aurais eu le bonheur d'avoir encouragé les artistes de mon temps et de n'avoir pas simplement enrichi les marchands de bric-à-brac en payant des prix fous des

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tableaux que je cesserais d'aimer si on déclarait qu'ils n'étaient pas authentiques.

J'entends les Français dire : « Tout cela est fort bien mais ce sont vos compatriotes qui ont créé la surenchère ftUf les œuvres anciennes et qui n'ont jamais encouragé les artiètes vi- Vàtits. » Cela est exact, mais êtes-VôUS bien certains que votre Gouvernement et vousmêmes n'avez pas encouragé cette fâcheuse tendance ?

A l'Exposition de San Francisco votre pavillon représentait le joli palais de la Légion d'Honneur à Paris, construit, je crois, par l'architecte Gabriel. A mon avis, il aurait été bien préférable d'y faire construire un pavillon par un de vos bons architectes ou de choisir parmi les dessins de vos jeunes talents celui que vous auriez trouvé le meilleur pour représenter le génie de la France actuelle. Tout le monde sait que vous avez eu des architectes remarquables au temps de Louis XV, mais pourquoi ne pas donner à un citoyen vivant de votre République l'occasion de montrer son talent ? Il n'y a pas de risques à construire un palais en plâtre dans une exposition qui ne

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durera que six mois. Supposez que votre homme alt produit une croûte : la pioche du démolisseur l'aurait flanquée par terre comme le reste aux premières gelées. Supposez au contraire que votre architecte ait dessiné un chef-d'œuvre : quelque ville américaine soucieuse de construire un hôtel de ville, ou un Sénat, quelque particulier désirant une maison de campagne, aurait retenu le nom de son auteur. Et voilà un homme Jancé. On lui fait construire ici des hôtels de ville, des palais de justice. Comme il est Français il s'adresse pour la décoration et l'ameublement à des artistes, des décorateurs, des sculpteiurs, et des tapissiers français, pour les jarcfîns à des pépiniéristes français... Vous perdez les occasions de vous faire connaître. Vous avez trop de respect pour les morts en France, pas assez pour les vivants.

Ce que je dis au sujet de l'Exposition de San Francisco, je pourrais le répéter bien des fois. Un autre exemple : Votre Compagnie Transatlantique a lancé il y a peu d'années un superbe paquebot « La France ». Ce paquebot est très bien meublé. On pourrait faire quelques

critiques et dire que le salon Louis XIV est trop Louis XIV et pasi assez confortable. Mais je me bornerai au principe. Pourquoi un salon Louis XIV ? Pourquoi ne faites-vous pas un salon III® République ? C'est une admission d'incapacité de ne trouver pour décorer tm paquebot que des modèles pris à Versailles.

Il y a un autre salon qui n'est pas Louis XIV et qui est orné de peintures anciennes et de tapisseries anciennes. Il est fort joli et d'im goût très sûr. Mais pourquoi, au nom du ciel, ne pas saisir cette occasion d'aider la peinture moderne et la tapisserie moderne ? Ces paquebots sont subventionnés par le Gouvernement, pourquoi le Gouvernement, qui possède une fabrique de tapisseries aux Gobelins, n'a-t-il pas encore exigé de recevoir la commande ?

Si ses fabriques sont déjà trop occupées, pourquoi ne pas exiger que la décoration de ce navire soit faite avec des œuvres modernes françaises ? Un navire est une exposition permanente. Les tapisseries exposées dans ces salons seraient vues, contemplées, et appréciées par la vraie clientèle capable d'en acheter de semblables. Mettre des objets anciens sur un

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paquebot destiné à transporter des voyageurs entre l'Amérique et la France, c'est manquer l'occasion rare de montrer aux voyageurs les ressources infinies actuelles de^ votre pays au point de vue de l'art et du bon goût.

Un navire ne dure pas toujours. Si on s'est trompé, ce ne sera pas une catastrophe. Les navires s'usent, sont voués à la destruction. Un ameublement se change s'il est raté.

Dans ce même navire, je me rappelle une sorte de vestibule d'où l'on avait accès aux ascenseurs. C'était une merveille de fer forgé et de cuivre ciselé, du travail moderne et du beau travail. Je Suis convaincu que son auteur aura recueilU de la part des voyageurs de « La France » de sérieuses commandes, et c'est justice.

En résumé, vous n'avez pas intérêt à attirer l'attention du public étranger sur les objets anciens dont vos musées sont si riches. Ils sauront bien aller les voir et s'en inspirer. Montrez lein: donc plutôt ce que vous faites maintenant. Vous avez assez de talents en votre pays pour ne pas craindre de montrer ce que font les vivants. ,

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Quand il s'agit de manier un pinceau, un cîseaa, que dis-:je un ciseau — des ciseaux et une aiguille — vous n'avez rien à craindre, et comme les soldats de Napoléon, vos artisans peuvent dire avec fierté « C'est nous les ancêtres ! »

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