‹ Lettres d'un vieil Américain à un FrançaisChapitre 15 sur 36 · LETTRE XVI · texte numérisé non relu

LETTRE XVI

Le travail intensif. — Nécessité du travail de nuit. — La machine marchera 24 heures, l'ouvrier travaillera 8, puis 6 heures. — Voui portez le charbon à dos d*hommeI — Conservez vos / vertus» mais renoncez à vos routines.

Vous qui VOUS insurgez contre le travail abrutissant de la machine, vous êtes- vous jamais préoccupés des chauffeurs, des mécaniciens qui vous entraînent la nuit, tandis que vous dormez dans votre sleeping-car ?

Consentiriez-vous à remonter sur un bateau ) à voiles afin d'éviter aux soutiers leur travail dans les chaudières d'un navire, à cinq étages au-dessous du pont ?

Et le personnel des théâtres ? et celui des cercles ? et les employés de l'octroi ? et les maraîchers qui voyagent la nuit sur leurs charrettes afin que vous ^.yez des légumes frais à votre réveil ? et les pêcheurs ?

Vous êtes- vous jamais préoccupés de leurs heures de travail, et êtes-vous bien certains qu'ils passent la nuit au chaud dans leur Ut ?

. Le journal que vous recevez la matin à votre réveil n'a pas étd imprimé, croyez-moi, la veille au soir.

Réfléchissez avant de condamner d'un mot le travail intensif comme il doit être organise aujourd'hui dans vos manufactures. Songez'- que le petit pain que vous trempez dans votre chocolat a été fabriqué entre 2 heures et 4 heures du matin, et la voilette cjui recouvre un joli* visage est aussi le produit d'un travail de jour et de nuit.

On a reconnu il y a longtemps qu'il fallait faire travailler pendant 24 heures les métiers de tulle pour pouvoir en payer Tintcrêt et l'amortissement, et il faut reconnaître aujourd'hui qu'il en est dé même pour presque , tous les autres métiers.

Les machines ne devront plus ^'arrùtt^r ; elles devront travailler 24 heures, aliii d'arriver au bas prix nécessaire pour que tiuiL le monde puisse avoir sa part du produit.

Qu'on ne dise pas que le travail de nuit est démoralisant. Ceux qui crient le phis fort sont les désœuvrés, ceux qui en profitent le plus* Les travailleurs, les vrais, accepteront de ira-

vailler huit heures à n'importe quel moment du jour ou de la nuit, si ces huit heures donnent un salaire leur permettant, après huit heures de sommeil, de vivre les huit autres heures comme des hommes.

Il n'est même pas certain qu'il sera nécessaire de travailler huit heures. Une fois trouvée la vraie machine qui fabriquera des bas ou des souUers avec une puissance décuple de celle d'aujourd'hui, on pourra et on devra ne travailler que six heures.

La nation qui n'aura pas une industrie vraiment moderne sera incapable d'habiller, de chausser et d'armer ses soldats.

Les nations qui ne seront pas à la fois agricoles et industrielles devront subir la loi des autres, car elles seront incapables- de faire la guerre.

Un journal illustré anglais reproduisait il y a quelque temps cette image significative :

une charrue à plusieurs socs, tirée par un tracteur automobile, travaillant la nuit à la lumière de ses phares à acétylène.

Le travail de jour et de nuit n'est pas une affaire de goût ni de choix, c'est une néces-

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site, comme l'a prouvé son adoption pour lea munitions de guerre.

L'ouvrier mal payé et harassé de travail est un mauvais consommateur, parce qu'il n'a ni argent, à dépenser ni temps pour le dépenser.

On a vécu en France pendant trop lonf^temps hypnotisé par les bas salaires. Les patrons comme les ouvriers peuvent faire à ce sujet leur mea culpa ; les ouvriers ne voulaient pa?î produire, et les patrons ne voulaient pas payer.

L'Etat, patron irresponsable, ayant besoin soudainement d'une énorme quantité de munitions et de marchandises, n'a pas hésité à payer, et à bouleverser lui-même les lois qu*il avait faîtes pour la réglementation du travail. On a travaillé la nuit, on a travaillé douze heures, on a fait travailler des femmes et des enfants parce qu'il le fallait ; et dans bien des cas on s'est aperçu que c'était l'âge d'on

On fera difficilement croire, je l'espère, après la guerre, qu'il est préférable de gagner 3 fr, go en flânant pendant dix heures que de gagner dix francs en travaillant courageusement pendant îhuit heures. D'autre part, les chefs

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. d'industrie, qu'ils le YeuOlent ou non, devront installer des machines iriodemes et payer leurs ouvriers un prix raisonnable ou renoncer à faire de l'industrie. L'industrie française devra produire ou disparaître.

Il y a des conflits en Amérique entre les employeurs et les employés, mais ces disputes ne prennent pas en général la forme aiguë et révolutionnaire qu'elles ont souvent en France. Le patron américain ne refuse pas de paye? de hauts salaires ; l'ouvrier américain ne refuse pas de lancer les machines à leur vitesse maxima ; tous deux savent que c'est la production qui doit les payer l'un comme l'autre.

Le mal vient de ce que personne en France ne veut rien changer à ses habitudes. Il y aura cependant quelque chose de changé. En 1918 il y aura une quantité d'hommes en moins, il faudra pour les remplacer dans l'agriculture, l'industrie et le commerce, tout ce que la science et le progrès ont enseigné.

Jamais ces méthodes et ces nouveautés "ne pourront être introduites dans votre pays autrement que par des hommes qui les auront vu fonctionner. H est donc nécessaire d'en-^

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voyer aux Etats-Unis de jeunes hommes de toutes classes ; des ouvriers, des contremaîtres, des ingénieurs, des étudiants, même des notaires.

Quelques fonctionnaires du Ministère des téléphones pomront faire en Amérique d'utiles constatations.

Les téléphones américains prétendent que plus il y a d'abonnés, mieux marche le service, et ils le prouvent, en vous donnant presque instantanément les communications qui leur sont demandées, même à longue distance*

Dès l'introduction du machinisme, on s'a* perçut qu'un homme avec une machine, pouvait produire autant que dix hommes avec leurs mains. De nos, jours une seule machine moderne, conduite par un seul homme, produit autant que dix machines vieilles de douze ans conduites par un homme chacune,

'Les vieilles machines auront le sort des industries manuelles. Il ne faut pas s'attendre à ce qu'après la guerre des tours automatiques d'occasion, achetés en 1914, fassent bonne figure dans les industries qu'on se propose de créer pour remplacer les industries de guerre,

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Dans les tissages américains, un ouvrier mène lo et jusqu'à 15 métiers à tisser automatiques, tandis que dans les Vosges un ouvrier mène 2 ou 3 métiers mécaniques démodés.

A cela s'ajoutent les méthodes modernes pour économiser le temps. Certaines machines nouvelles qui font le travail de 10 anciennes, sont maintenues en marche pendant 24 heures au lieu de 10, et font alors le travail de 25 machines anciennes.

Un vieil argument invoqué contre ce progrès, ^ar les patrons aussi bien que par les ouvriers, était : « Qu'allez-vous faire desl)ras que vos machines vont chasser des ateliers ? »

Sans valeur avant la guerre, car le progrès abaisse les prix et excite la consommation, cet argument ne peut plus être invoqué dans un temps où au vieux cliché : « l'agriculture manque de bras » s'ajouteront tous les nou^'erfux : « l'industrie, la marine, le commerce, les chemins de ^^er manquertt de bras ». .

Toutes les branches de l'activité, quelles qu'elles soient devront s'organiser pour suppléer à la rareté de la main-d'œuvre.

On ne pourra plus dire d'une charrue auto-

motrice qu'elle enlève le pain de la bouche de Tôuvrier, alors que ce sera grâce à elle qu'on évitera la famine en France et dans le reste du monde.

Quand nous débarquons au Havre, à Bordeaux, à Rouen, à, Marseille et que nous voyons encore des hommes porter des sacs de charbon sur leurs épaules, nous nous demandons véritablement si nous n'allons pas voir aussi un homme porter un cheval sur son dos. Ignorezvous que le charbon a pour principal emploi de porter Thomme et non d'être porté par lui ?

vSi Denis Papin assistait à ce spectacle, il s'arracherait les cheveux de voir de la force humaine dépensée à charrier l'objet même qui doit la remplacer.

Allez en Amérique, vous verrez la vapeur, la force électrique remplacer le travail de l'homme partout où cela est possible, et cela est possible presque partout.

La France est le plus admirable des terrains pour installer l'industrie et les machines modernes, parce que tout y est à faire et que l'intelligence ne manque pas, ni le capitd, pour établir dans votre pays ce que la nécessité

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nous a, imposé 20, 30 ou 40 années plus tôt.

Beaucoup de pays d'Europe, la Norvège, la Suède, la Hollande, TAllemagne ont adopté les métliodes américaines. Pourquoi ? Parce qu'un grand nombre de leurs nationaux sont allés vivre aux Etats-Unis, et sont ensuite retournés chez eux, y apportant ce qu'ils avaient appris.

L'Angleterre a été longue à s'y mettre à cause des Trade Unions qui ont opposé à l'installation des machines modernes la plus incroyable résistance.

L'Italie ne s'y est pas mise encore parce qu'elle manque de fer, de charbon, et qu'elle jouissait d'une abondante main-d'œuvre à bon marché.

Le Japon est presque dans le même cas, parce que le prix de sa main-d'œuvre lutte encore contce les machines, mais c'est à pas de géant qu'il nous rattrape.

La France n'est pas riche en charbon et cependant elle n'a pas extrait de son sol des quantités de charbon en proportion avec les gisements qu'elle possède. Elle a dans les Alpes •t dau les Pyrénées des chutes d'eau qui peu-

vent lui donner facilement la force qui lui manque.

Son sol est plus riche que celui de l'Allemagne et pourtant elle est loin de produire à l'hectare la quantité de blé que les Allemands font sortir de leur sol plus pauvre.

Seule la routine s'oppose à ce que la France fasse sortir de son sol les richesses dont elle a besoin pour réparer ses pertes ; la routine dans ce qu'elle a de plus appauvrissant.

Conse^rvez vos traditions d'honnêteté, d'économie bien entendue, de famille, conservez votre art, conserve^ votre goût, mais abandonnez To» routines.

Les patrons français considèrent encore les salaires par rapport aux salaires agricoles à la journée qu'on payait il y a cinquante ans.Un homme alors en valait un autre. On disait :

« On ne trouve pas d'hommes à moins de 3 fr. »

Avec le machinisme et l'automatisme, il est indifférent qu'un homme gagne 25 ou 50 francs par jour, parce que son salaire doit être mesuré par la production qu'il sait obtenir avec une machine donnée.

Les syndicats ouvriers français et anglais ont résisté à la tendance de faire marcher les iiiachines de plus en plus vite. A ce jeu, ils ont été battus par les Américains et par les Allemands, et c'est le travail lui-même qui commençait à se dérober sous leurs pieds, parce qu'il était accaparé par des pays où le personnel ouvrier avait compris.

Un membre européen d'une délégation ouvrière à l'Exposition de Saint-Louis eut l'idée d^J vanter devant des ouvriers américains les bion faits du sabotage ; il fut hué et traité d'imbécile. Les syndiqués américains touchent une part de la production, ils ont compris que jjlus on produira plus grande sera leur part;

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