‹ Lettres d'un vieil Américain à un FrançaisChapitre 17 sur 36 · LETTRE XVIII · texte numérisé non relu

LETTRE XVIII

Votre ad-mi-nis-tra-tion. — Les industries que les Allemands ont créées en France vous servent pour la guerre. — Force pour TAngletérre d'avoir fait rayonner les siennes dans le monde entier. — Imitex-Ia, chez nous surtout. — Nos trusts valent mieux qu'une féodsdité industrielle stagnante. — Le Malthusianisme appliqué à l'industrie aura coûté cher à la France. — < Delenia ai.., la petite industrie. » ^- Les Américains sont du même tempérament que vous, bonne condition pour un tra* vail en commun. •

f Est-il désirable que les Américains viennent installer des industries en France ? »

Désirable ou non, il ne serait pas possible d'empêcher les Américains de venir en France Installer des industries, s'ils le désirent.

Personnellement, je ne crois pas qu'ils le désirent. Ceux qui connaissent bien la Fra,nce n'ont guère djlj^e de prendre contact avec une administration qui met des bâtons dans les roues pour les douanes,^pour les transports et pour toutes les initiatives — autorisations de

construite, de circuler, d'exercer un métier quelconque.

Tout cela se vèule en Amérique en quelques heures ; en France il faut des mois ou des années pour obtenir une autorisation de TAdministration. D'abord on ne sait jamais à qui s'adresser ! En province l'Administration préfectorale est irresponsable. C'est l'Administration centrale qui devTait être responsable, mais elle ne l'est pas non i)lus ; les Ministères se rejettent la responsabilité de l'un à l'autre.

Il a été impossible d'importer une caisse de marchandises d'Amérique sans avoir affaire au Ministère du Commerce, au Ministère des.

Travaux publics, au Ministère de la Guerre, parfois encore au Ministère des Affaires Etrangères. Celui qiîi n'a pas de relations et qui ne sait pas distribuer des pourboires, ne peut obtenir la solution du jproblème le plus simple et s'arrête découragé.

Cependant si des Américains entendent vaincre les difficultés et venir SÇuand même en France, il faudra les laisser venir. On ne peut pas empêcher un Américain ou une société américaine d'installer une usine en France.

Cela peut être désagréable à quelques intérêts privés qui prétendent monopoliser l'industrie française, mais cela peut servir l'intérêt public dont .le Gouvernement est, ou devrait être, le gardien.

En tout temps et dans tous les pays on a cherché à attirer des industriels étrangers qui créent des induetries nouvelles.

Les Français qui veulent établir des industries au'x Etats-Unis y sont bien reçus, et ils y trouvent toutes sortes de facilités. Les Américains qui voudraient venir chez vous devraient être traités de même.

Les Allemands qui, avant la guerre, faisaient de rindustrie en France, n'ont pas emporté ces industries avec eux en partant pour vous combattre. Leurs usines, leurs étabHssements fout partie du patrimoine français, et ils vous ont servis en venant faire en France ce que les Français n'avaient pas su faire eux-mêmes.

Ce qu'on peut leur reprocher, c'est d'avoir abusé de l'hospitalité française, en servant l'espionnage allemand ; pourtant leurs industries sont restées en France et concourent actuellement à la Défense Nationale.

Le minerai de fer qu'on extrait en Normandie des mines allemandes est utilisé pour fabriquer des canons français.

Les usines de produits chimiques que les Allemands possédaient aux environs de Lyon sont utilisées pour faire des explosifs français et des teintures françaises.

Si les Américains viennent en France installer des industries, ils créeront des richesses qui contribueront à payer les imj>ôts énormes que vous aurez après la guerre.

Ces impôts doivent sortir de la terre et des machines. Plus il y aura de machines pour traiter vos minerais, pour ouvrer vos fers, plus il sera facile de rétablir vos finances.

Il faut donc souhaiter que les Américains viennent en France, et en nombre.

Cette arrivée d'industries américaines doit être compensée par rétablissement d'industries françaises aux Etats-Unis, enrichissant et les Etats-Unis et vos compatriotes, qui resteront généralement des contribuables français.

Les établissements que les Anglais avaient fondés dans le monde entier leur ont permis de financer la guerre tout en maintenant presque

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au pair le change de la livre sterling. S'ils n'avaient possédé que les industries d'Angleterre, au lieu des affaires innotnbrables ré* parties sur toute la surface du globe, ils n'auraient pu supporter les fr^s d'une guerre qui leur coûte cent millions par jour,

Ribot a proclamé à la tribune de la Chambre :

« Nous avons découragé les placements à l'étranger ; c'est peut-être très habile au point de vue fiscal, mais c'est déplorable au point de vue financier ».

Il aurait. pu ajouter que l'on n'a pas découragé les emprunts des Etats étrangers, ce qui a été déplorable aux deux points de vue fiscal et financier. Tout l'argent que les Français ont prêté aux Russes, aux Turcs, aux Bulgares, aux Autrichiens, aux Mexicains, n'a pas servi à financer leurs propres industries, il est de plus aventuré et dans bien des cas il ne rapporte rien pour le moment.

Les gens qui s'opposent à l'installation des industries américaines en France se donnent un mal terrible pour dépeindre des intérêts particuliers comme étant d'intérêt général.

En venant s'installer chez vous, les Américains aideraient peut-être à combattre cette sorte de féodalité que la bourgeoisie française a reconstituée en organisant ces petits fiefs fermés : institutions de crédit, grandes industries, transports par 4erre ou maritimes, metallurgies, industries du gaz et des eaux. Tout cela constitue une suite de monopoles possédés par des gens égoïstes qui vous exploitent.

Dans ces institutions, les fonctions d'administrateurs sont en quelque sorte héréditaires : .

— « Mon fils n'a que 24 ans, il est déjà administrateur des Eaux de Paris » disait un jour un de ces hommes. Parbleu ! il n'avait eu que la peine de naître.

La bourgeoisie française- qui a fait la Révolution de 1789 pour abolir les privilèges de la noblesse, a reconstitué en cent ans ces mêmes privilèges, à son profit. On n'hérite plus de la Pairie, mais on continue à hériter des jetons de papa, des grasses fonctions d'administrateur avec tous les avantages ^qu'elles comportent.

Ce sont ces privilégiés qui ont peur de voir se constituer de grandes affaires avec des hom-

mes nouveaux. La sécurité de leur situation leur donne la terreur des risques. Ils préfèrent vendre peu et cher. Ils sont ennemis des grands producteurs et supportent avec bienveillance rinertie deradministration publique en échange de la sécurité dans leur administration privée.

En' Amérique le développement toujours nouveau de notre grand pays ne permet pas la main-mise de rois fainéants sur la richesse nationale. Certes, il y a aussi des abus/ mais il semble qu'on a crié très fort en France contre les Trusts Américains pour détourner Tattention du public des Trusts Français qui ont tous les défauts des Trusts Américains, plus rinertie, si peu américaine. Si nos trusts ont été parfois avides, ils n'ont jamais été stationnaires. Peut-être nos financiers, nos capitaines d'industrie et nos hommes d'affaires ont-ils pris parfois plus que leur part dans les bénéfices, mais personne ne songerait à les accuser de paresse ni d'indifférence. C'est à eux que l'Amérique est redevable de ses merveilleux chemins de fer, de son magnifique développement industriel.

C'est grace à cette puissance industrielle

tellement liée aujourd'hui à la puissance militaire, que l'Amérique a pu venir à votre secoiu*s, vous fournir des munitions, des Qanons et du pain, et vous permettre de contenir l'envahisseur en attendant que nous puissions ensemble le chasser de votre sol.

Sans les grands trusts américains, et si l'Amérique du Nord n'avait été qu'un peuple Aé pasteurs, les Allemands seraient à Paris et peut-être à Toulouse.

Le vrai patriotisme consiste à mettre un pays en valeur et tous ceux qui vous y aideront doivent être bienvenus.

^n ces jours il est criminel de savoir quelque chose et àe ne pas utiliser son savoir. Il est criminel de récolter lo hectolitres de blé à l'hectare si vous pouvez en récolter 20. Il est criminel de ne pas utiliser toute la puissance de vos chutes d'eau avec quoi vous pouvez faire du métal pour votre industrie, ou de l'engrais pour vos terres. C'est la puissance industrielle de l'Allemagne, bien plus que son armée, qui l'a rendue dangereuse sur tous les fronts. Coupables sont ceux qui dans votre pays, pour une raison ou pour une autre, mais

toujcrirs égoïste, n'ont pas poussé sa puissance industrielle à son maximum.

Les petits pays qui n'ont pas d'industrie et ne peuvent pas en avoir parce qu'ils n'ont ni charbon, ni fonte, ni chutes d'eau, devront entrer économiquement et politiquement dans des systèmes plus vastes, bien pourvus de ces produits, car on n'osera j amais attaquer un pays qui, en plus de ses soldats, possède de quoi fabriquer ses canons, ses projectiles et ses explosifs.

Si vous vous êtes trouvés en 1914 en état d'infériorité vis-à-vis de l'Allemand, c'est parce que vos industries n'ont pas suivi le mouvement et ont encaissé les bénéfices de la protection sans les appliquer, comme elles auraient dû le^ faire; à d'incessants progrès.

Il y a encore trop d'hommes en France qui travaillent pour gagner de l'argent et déserter aussitôt l'industrie qui les a enrichis. La guerre a dû leur apprendre qu'il aurait mieux valu avoir des usines importantes que des maisons de rapport. A ce point de vue, le moratorium des loyers aura été une salutaire leçon. Le malthusianisme appliqué à l'industrie aura coûté cher à la France.

Vous ne devrez plus aprè«; la guerre importer de gros produits tels que fonte, charbon, produits chimiques ; vos mines et vos chutes d'eau doivent vous permettre d'extraire ou" de fabriquer tous ces produits chez vous.

Votre agriculture, si elle est bien dirigée, peut nourrir beaucoiip plus d'habitants que n'en possède la France. Pour acheter des matières premières que votre sol ne produit pas, telles que le café, le coton, la soie, la laine et le jute, vous pourrez exporter le surplus de votre agriculture : vins et fruits que vous produisez en surabondance. Je ne parle pas ici des articles de goût pour lesquels vous restez les maîtres du monde.

La conception étatiste qui ferait dépendre les industries d'une administration indifférente et irresponsable serait la ruine définitive de l'industrie française.

En effet, le travail en grande série ne peut s'exécuter qu'appuyé :

lo par des approvisionnements considérables ;

2® par des commandes illimitées.

Ceci comporte de franches responsabilité^.

dés décisions rapides, une autorité absolue et enfin l'espoir de bénéfices généreu enient' distribués à tous les échelons : c'est la contrepartie de la thèse socialiste.

Les abus que je signale existent dans toutes les sociétés, y compris la société américaine, mais à un degré bien moindre.

Chez nous les tendances socialistes se sont aussi manifestées sans pourtant jamais se déve lopper au point de tuer les initiatives industrielles. Tout jeune Américain qui entre dans les affaires, si pauvre soit-il, porte dans son cœur Tespoir de devenir un grand capitaine d'industrie, comme Charles Schwab oU Andrew Carnegie. Tel le soldat de Napoléon il a peutêtre dans sa giberne un bâton de marécluiL

Certes notre politiqiie n'est pas pure : elle est peut être plus encore que chez vouh une politi(fue d'intérêt, mais on ne voit pas comme en France une élite qui ne gouverne pas, et qui n'a même aucune part dans le Gouvernement.

Nos financiers, nos industriels, nos commerçants prennent une part active et réelle dans les élections. Chacun apporte au secours de

son parti l'aide de son influence, de sa parole, de son argent, et ne s'en cache pas.

Quelle est donc la politique de vos grands industriels ? Quelle est celle de vos grands banquiers ? C'est la politique du statu-quo.

Jamais vos grandes institutions n'ont pris part activement aux élections ; elles laissent tout faire, et tout gouvernement leur est bon, pourvu que les privilèges dont eUes jouissent leur soient maintenus.

Si des Américains viennent en France, ils ne voudront y installer que de grandes affaires, dans lesquelles chacun sera payé, en cas de succès, suivant son travail et la valeur de sa collaboration. Ils seront une leçon de choses pour les ouvriers, pour les employés, pour les patrons. S'ils ne viennent pas, il est nécessaire que les Français aillent en Amérique pour se convaincre que le maintien dé la petite industrie n'est qu'un rêve sentimental. Ne pas dissiper ce rêve, est une mauvaise action ; c'est entretenir de braves gens dans l'idée qu'ils peuvent sauver leur situation et leurs économies dans une forme industrielle condamnée :

c'est mener contre des mitrailleuses des soldats armés de fusils à pierre.

La petite propriété est une beauté sociale ; c'est une erreur économique. Elle devra aller rejoindre le petit commerce, la petite industrie et les petites nations. Ceux qui chercheront la liberté et l'indépendance dans la petite affaire n'y trouveront que la ruine et la servi tude.

Quelqu'un chez vous avait condamné, avant la guerre, les gros canons, il a bien fallu y venir.

Avant la guerre vous auriez pu vous inspirer de l'Allemagne pour apprendre ses méthodes et ses systèmes. Après la guerre vous n'irez pas en Allemagne pour vous instruire, venez en Amérique. Ce n'est pas l'Allemagne, elle est inférieure à l'Allemagne à bien des points i de vue. Elle n'avait pas de force militaire. Nos villes sont moins bien tenues que les villes allemandes ; notre industrie chimique est dans l'enfance, mais au point de vue mécanique, au point de vue de l'économie des hommes et de l'économie des bras, au pointde. vue de la simplification, au point de vue d'une administration aux attributions réduites au minimum,

VOUS aurez bien des leçons à apprendre des Américains.

Les Américains veulent se servir de machines, mais ils ne veulent pas être des niachines à l'allemande. Vous trouverez chez nous une quantité d'améliorations et de progrès qui ont été développés par des hommes de même tempérament que le vôtre, soucieux de leur personnalité, désireux de conserver l'indépendance de leur personne et de leur vie privée. Pas plus que vous nous n'avons envie d'être germanisés. Nous reconnaissons et nous envions les qualités de labeur, d'invention, d'ordre, d'esprit scientifique de l'Allemand, mais nous haïssons le caporalisme.

Heureux de votre vie, satisfaits, -vous vous êtes endormis dans un doux bien-être sans vous apercevoir que le monde avait marché. Vos qualités restent les mêmes, votre individualisme excessif a fléchi devant la nécessité. Vous avez montré dans la guerre que vous étiez capables de vous associer vers un seul but, l'expulsion de l'envahisseur. La leçon de la guerre, c'est que le courage ne suffit pas pour conserver son indépendance, il est nécessai^re

d*y ajouter le développement intensif des ressources nationales, sans quoi un autre plus fort et mieux organisé viendra chez vous organiser et prendre ce que vous aurez négligé.

Les Français qui sont sortis de France se sont portés de préférence vers des pays arriérés comme l'Egypte, la Chine, le Maroc, TEapagne, ou -bien vers des pays neufs où l'indus- ~ trie était à peine naissante, comme T Amérique Centrale, l'Amérique du Sud.

Ceux qui ont visité ou créé des établissements dans ces pays n'ont pas eu la claire Taction de l'engourdissement de la France, engourdissement relatif s'entend, et seulement en comparaison avec les progrès réalisés en Allemagne, en Amérique, en Suède et en Norvège.

Un grand filateur de laine français auquel on proposait un jour d'aller établir des usines aux Etats-Unis répondit : « Les Américains sont trop forts, je préfère la Pologne, parce que là, c'est comme dans le royaume des aveugles, les. borgnes y sont rois. »

C'est toujours la même idée : essayer de réussir dans des pays retardataires. On peut

y atteindre la réussite, c'est vrai, mais on n'y apprend rien. Ceux d'entre vous, mieux avisés, qui sont venus installer des industries aux Etats-Unis, ont trouvé généralement la réussite^ et de plus vous ont appris notre manière d'économiser les heures et les bras. Ils ont rapporté en France d'utiles enseignements.

Avant la guerre vous achetiez des locomotives en Allemagne ; tout le monde peut les voir circuler sur vos voies ; vous en achetiez aussi chez nous. N'eùt-il pas mieux valu les fabriquer en France, dussent-elles même l'être par des Américains ? '

Un exemple : En 1814, la fabrication de l'acier fondu était inconnue de la France, qui était tributaire de l'Angleterre pour ce produit. Le Gouvernement français fut amené à faire des avances à un Anglais du nom de James Jackson qui fabriquait de l'acier à Birmingham. Ce Jackson devint le fondateur de ce que sont aujourd'hui les Aciéries de la Marine à Saint-Etienne.

Cet Anglais a fondé en France une immense industrie et a laissé dans votre pays de nom-

breux descendants que Ton peut compter aujourd'hui parmi vo^ meilleurs citoyens.

Si des Américains venaient faire en France ce que Jackson y fit il y a un siècle, ils ne feraient pas tort à votre pays, avec leur cou-rage, leurs connaissances et leurs méthodes* Leur succès sera le pendant de celui des Français qui iront en Amérique porter vos industries partout où elles peuvent et doivent l'être.

S'il vient des rnétallurgistes américains en France, il sera par contre aisé pour le Creusotj ou pour d'autres, d'aller porter aux Etats- Unis la fabrication des aciers fins que vous faites mieux que personne.

Le Crëusot avait, je crois, des succursales en Russie, il aurait été aussi bien inspiré d'eu établir dans F Amérique du Nord. Quelles que soient les exigences des ouvriers Américains, elles n'atteignent pas les exigences actuelles des ouvriers russes.

Dans vos journaux, dans vos revues de tourisme, vous incitez vos compatriotes à se preparer à recevoir des centaines de mille de touristes américains. Vous avez raison, ils vont certainement venir, mais il ne faut pas crier

au feu, si l'on vous dit que quejques américains viendront ici pour y faire de la rfiétallurgie ou des automobiles.

Vous ne voulez cependant pas voir venir en France des Américains uniquement" pour les traire !

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