‹ Lettres d'un vieil Américain à un FrançaisChapitre 19 sur 36 · LETTRE XX · texte numérisé non relu

LETTRE XX

Nécessité des grandes affaires. — Mécanisme de direction d*une entreprise moderne ; les lieutenants spécialistes, les travaux auxiliaires annexés. — Pourquoi garder « le secret » de vos affaires ? — Les grands chefs d'industrie dénicheurs d*hommes^ — On demande des cerveaux français.

Je VOUS ai déjà dit que le Français prudent et traditionnel devra, en bien des cas, abandonner son rêve de conduire à lui seul -une affaire petite ou moyenne.

Une seule visite dans une usine moderne appuiera ce conseil. La nécessité de fabriquer en grandes séries et à bon marché oblige Tindustriel d'aujourd'hui à s'entourer d'hommes capables d'étudier tous les problèmes qui se présentent : achat, examen de toutes les matières premières employées, entretien d'une organisation de vente à la hauteur de l'organisation industrielle, concentration du service financier d'une telle affaire entre l^s mains d'un ou de plusieurs spécialistes, qui manieront des capitaux considérables,

De pareilles organisations ne sont plus du ressort d'un seul homme. L'idéal de tant de vos compatriotes de gouverner leurs affaires comme le faisaient leurs grands-pères est imt* utopit\ qui doit aller rejoindre dans le musée des souvenirs- les métiers de bois et le muet de nos aïeules.

Ce n'est pas sans surprise que nous voyoïm quelle place tient dans vos préoccupulioii^ la conservation du secret de vos affaires. A quoi vous sert-il ? A cacher votre bénéfice à vos ouvriers ou à vos enfants ? Cela ne los empêchera pas de s'imaginer que vous i^ngnt'z Ix'aucoup d'argent, peut-être beaucoup plus <|u'en réalité.

A ne point faire connaître à vos concurrents ou à vos bailleurs de fonds que votre situation est. moins bonne qu'on ne croit ? En ce cas, cette action est peu ho\mête.

Une société par actions, dont la situation est connue obtiendra toujours pins de crédit qu'une société à nom collectif dont la situation est secrète.

Chez nous, toutes les affaires sont en sociétés par actions, niême celles où il n'v a i\\w dt-iîx

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associés : le père et le fils. Le commerçant et rindustriel n'obtiennent de crédit, en argent ou en marchandise, qu'à condition de présenter leur bilan dûment signé par un des administrateurs responsables de la Compagnie, le Trésorier, le Président ou les deux. Si dans la suite un pareil bilan est reconnu faux, les signataires deviennent personnellement responsables. Ils peuvent "être poursuivis comme criminels, pour fraude en écriture : aussi les bilans communiqués sont généralement exacts et le crédit est obtenu d'une façon bien plus large qu'en France. Personne ne prétend conserver dans le secret des choses et des chiffres qu'il est avantageux? pour les honnêtes gens de rendre publics.

Un de mes amis, industriel de Tourcoing, et non des moindres, alors que je l'encourageais à développer ses affaires, me fit cette réponse caractéristique : « Mon verre est petit, mais je bois dans mon verre. » Il voulait dire par là qu'il préférait gouverner seul, ou avec des membres de sa famille, une affaire moyenne plutôt que d'être le chef, avec de nombreux associés, d'une affaire très importante.

Un Yankee présent, pour qui cette réponse comportait une critique de sa propre condition, à la tête d'une industrie beaucoup plus importante, mais avec de nombreux associés, lui répondit : « Moi aussi je bois dans mon verre mais je ne bois pas seul. Nous sommes nombreux autour de la table. Ce n'est pas le verre que nous avons en commun, c'est la bouteille, ou plutôt la barrique ! » (car il s'agissait d'une affaire très considérable).

Les f orteà sociétés peuvent seules acheter leurs matières premières en grande quantité et à la source, entretenir des spécialistes pour l'achat et la fabrication de toutes choses. Le temps est passé où le fabricant d'étoffes pou-, vait encore faire faire au dehors, par vingt spécialistes vingt opérations qu'il peut avantageusement aujourd'hui faire lui-même.

Un fabricant de soieries moderne, par exemple, doit faire lui-même son moùlinage, il doit fabriquer ses peignes, il teint, il apprête, il imprime ses étoffes* J'ai connu en Amérique une usine de ce genre, qui possédait une imprimerie où trois presses modernes imprimaient Jour et nuit des étiquettes et toutes sortes de

papeterie. Elle avait un bureau d'architecture, une ligne télégraphique directe avec ses bureaux de New- York, des laboratoires d'étude et des ateliers d'essais, dans lesquels on analy-sait, expérimentait toutes les inventions et toutes les nouveautés susceptibles de faire avancer L'industrie.

Une affaire colossale peut seule soutenir une organisation pareille, qui n'est pas de luxe, mais qui est moderne. Les chefs de cette Compagnie ont plus de temps à eux que n'en a jamais eu le propriétaire d'une petite affaire, qui veut tout voir, tout connaître, tout faire et conserver le secret de ses affaires. Une pareille ambition condamne à rester attaché en esclave au magasin ou à l'usine, qu'on s'interdira de développer au delà des forces d'un seul homme.

Que les Français aillent en Amérique et mettent leur bonne volonté au service de pareilles organisations : ils seront bien reçus et bien rétribués. L'Amérique est le pays où l'homme laborieux a le plus de « chances ». Par contre, à un homme à prétentions et sans talentj on citera ce vieux dicton américain : « Je

voudrais vous acheter à mon prix et vous revendre au vôtre », et il sera partout éconduit.

Si vous avez du talent, il sera k^^coiuiu même si vous r ignorez vous-même, car tous les grands Américains sont des stimulateurs, dts créateurs et des conducteurs d'iuïniiiies. Ccvs hommes ils les cherchent toujours rt partout. Les carrières de Schwab, de Frick, dr Carnegie et des vingt associés de Pierponi ^I^^r^^^'lll sont là pour prouver que de toutes les marchandisps les hommes de valeur sont la plus ran\

Parmi les grands industriels <iui oiU snrt^i dans les cinquante dernières années, une in fi m** minorité est née comme nous disons i avec une cuiller d'argent dans la bouche ^). Ht ceux qui sont venus de l'étranger et qui ont fait fortune ici ont fait leur premier voyage dans Tentrepont et non en première classe.

<( Ce ne sont pas les hommes (i dix mille dollars ni à vingt mille dollars (|ui sont rares, ce sont les hommes à cent miUe (loll;irs dt traitement, et ce sont eux que nous ( lienlhnis i disait un banquier américain. ^ L'n liomme ^çmblable est venu de France et il a trr»uvé na

place dans la finance Américaine, mais il y en a d'autres, beaucoup d'autres chez vous. »

Qu'ils viennent ! Ce ne sont pas les places qui manquent mais les hommes pour les prendre.

Je ne conseille pas ici à des Français de venir en Amérique' pour y monter de toutes pièces une grande affaire, sans expérience du milieu. Je m'adresse aux jeunes gens qui ont de l'ambition, des connaissances et le sentiment que leur plus grand avenir n'est pas en France. A ceux-là je dis : « Venez en Amérique, travaillez n'importe où et chez n'importe qui, votre valeur, si vous en avez une, triomphera ! »

A UN FIUKÇÀI8 157

LETTRE XXI Hwry Ford

Sq vaUur morale, $a mélhode, «e« réêuUaU.

Henry Ford est né, il y a une cinquantaine d'année», dans un petit village du Michigan ; il e«t l'inventeur et le fabricant de la voiture qui porte son nom. Il a réalisé une fortune immense. Ses moyens d'action, sont assez originaux, pour être décrits.

Il paye ses ouvriers plus cher qu'aucun de ses concurrents et il les fait travailler un nombre d'heures moindre que dans aucune autre industrie. Il vend ses produits moins cher que n'importe quel autre fabricant d'autos, et, cl^ qui peut paraître paradoxal, il gagne chaque année une cinquantaine de millions de dollars, peut-être davantage.

Les concessions qu'il a faites à ses ouvriers ne lui ont pas été arrachées par la violence maïs ont été accordées par lui avant même (jue la demande se soit produite.

Dans ma vie j'ai assisté à bien des grèves et à bien ^ des conflits entre patrans et ouvriers, mais jamais il ne m'a été donné de voir le spectacle que j'ai contemplé à Detroit, au printemps de 1914 : dix mille hommes assiégeant les portes de l'usine Ford, pour obtenir d'y être eipployés. On dut avoir recours aux pompes d'incendie pour les disperser.

Ce n'était pas la scène ordinaire d'ouvriers assiégeant une usine pour empêcher de travailler leurs camarades, ou maltraitant ceux qui persistaient à travailler aux conditions du patron. C'était la ruée des travailleurs vers l'usine dont le chef déclarait que personne désormais ne travaillerait plus chez lui à moins de cinq dollars par jour et qui, de plus, annonçait à ses ouvriers que la journée de trs^vail, qui était fixée à dix heures, ne serait plus que de huit heures.

Dans la suite, Henry Ford annonça que le prix de ses voitures serait diminué de 100 dollars. Plus tard il fit savoir que s'il arrivait à fabriquer un chiffre de voitures, je crois 650.000 dans l'année, il ristournerait à chacim des acheteurs qui avaient fait l'acquisition du

WWr^z

modèle de Fannée^un certain bonus, et il tint parole.

Dans ses usines la division du travail est poussée à la limite. On économise le temps, on fait travailler les machines au maximum.

C'est après avoir réduit ses frais généraux à un chiffre infime par voiture qu'Henry Fard a pu réaUser le problème fantastique de payer chvr, de vendre bon marché et de devenir riche.

Pour être pacifiste, Ford n'est pas un imbécile, comme on Ta écrit, ni un lâche, ni un rebelle. Un homme dans une situation comme la sienne est entouré et assaiUi de propositions de toutes sortes.

On est venu dire à Ford que le prestige de son nom, appuyé par son immense fortune, pouvait amener la fin de la guerre. Ford, réellement bon, nullement avide de riches^^us, n*a pas cru devoir refuser son concours à une cause qu'il savait humaine et qu'il croyait réalisable.

Lorsqu'il, s'est aperçu qu'on l'avait trompé et qu'il était entouré de farceurs, de rèveursr ou d'ambitieux, il a pris le premier bateau pour l'Amérique et il est revenu, silencieux, indif-

too LETTRES D*UN VIEIL AMÉRICAIN

férçnt aux insultes, travailler dans ses usines de Detroit.

Lorsque le Président des Etats-Unis proclama que l'Amérique était en guerre, Henry Ford mit à la dispK)sition du pays sa fortune, ses usines et sa personne.

Il faut donc oublier la campagne pacifiste de cet homme de bien, de ce grand citoyen, parce que ses buts ont été méconnus, et parce que sa personnalité est inconnue en Europe.

On a accusé Ford d'avoir fait cette campagne pour faire de la réclame pour ses voitures. Pour qui connaît le personnage, c'est une accusation ridicule.

On a dit aussi que le travail intense auquel Ford condamne ses ouvriers, (regarder les mouvements invariables d'une machine unique pendant huit heures de suite) devait les abrutir et que les 5 dollars par jour n'était pas trop pour travailler dans cet enfer. Absurde.

D'ailleurs dans les usines Ford on ne travaillera bientôt plus que six heures, avec un salaire minimum d'un dollar par heure, soit 6 dollars, ou 35 francs par jour pour six heures de travail.

A UN FRANÇAIS l6l

Les voitures de Ford se vendent aux Etats- Unis 320 dollars, soit environ 1.800 francs pièce, avec leurs pneus et leur carrosserie. Ses concurrents déclarent, bien entendu, que c'est de la camelote. Cependant ceux qui en ont acheté en rachètent de nouvelles ; réponse suffisante.

L'exemple de Ford n'est pas à suivre dans toutes les occasions ni dans toutes les industries. C'e$t, comme disent les avocats, une question d'espèce. Partout, pourtant, où un pareil système peut être introduit, il est dangereux de le inépriser et de continuer à faire à bras d'hommes ce qui, peut être fait à bras d'acier. Autrement, un concurrent plus éveillé introduira le modernisme dans ses usines, et .-prendra votre place sur les marchés en ven* dant une marchandise tout aussi bonne et meilleur marché que la vôtre, exécutée par des ouvriers satisfaits.

Les Français ont accusé les Alleinands de les avoir évincés de la plupart des marchés étrangers,: Levant, Amérique du Sud, où ils étaient installés avant eux. Vos consuls vous btit avertie, ils Vous ont dit, pour vous faire

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plaisir, que l'article alleniand était inférieur mais que cependant « la clientèle s'en contentait ». On a abusé du mot facile « camelote allemande ». Les lorgnettes, les appareils photographiques, les instruments de géologie et les produits chimiques pour teintures, vendus par les Allemands, n'étaient pas toujours de la camelote. La vérité c'est que les Allemands, comrne aussi, souvent, les Américains, ont organisé la fabrication de ces objets et de ces appareils sur une échelle énorme qui leur permettait de les vendre meilleur marché, et d'envahir les marchés d'exportation, et même votre marché national.

Avant que les usines de Detroit n'aient été visitées par de nombreux Français et que les résultats obtenus par Henry Ford ne puissent plus être niés, je les ai décrits aux fabricants* français d'automobiles.

— « Mais, Monsieur, me dit l'un d'eux, songez donc que nous fabriquons trois cents voitures par an, c'est-à-dire une par jour, c'est énorme ! »

— « C'est moins qu'Henry Ford, lui répondis-je, qui en fait sortir i.ooo ». (C'était

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à ce moment son chiffre de production, qui depuis est passé à 3.000 voitures par jour),

— « On n'est pas obligé de vous croire » me répondit votre compatriote.

— « Certes, non, lui répondis-je, mais cela « ps^yerait » d'aller voir ! » — Et on monte en France plusieurs fabriques d'automobiles d'apfès ]^s piéthfWi^S de H^nry For4, qui ne spnt apf^S tout qw^ \^^ niéthpdes modernes.

. Jl est feçUe (Jô visiter ]e^ usines 4©. Detroit. Le§ Fr?tjiçfti^ mwnis d'upe introduction quelconque y spnt invités, pord n^ fait m^^^ inystère de sqn prgftni^a^ion, de §qn chiffre d'affîlifes. Cl^aqne ^nî^ée le^ jonrnftux |es publient et l#s cominent^nt:

Cet ftrqhirmiUiQnu^ire n'a qu'nn but et qu'un fêye, faire servir seP inventions ^u plus gr^nd tïWhenr des homme^i augmenter le fen4#înent 4® 1^ terre et diminuer le travail 4ô8 cnltiVfLteufs. Il vent appliquer la force de ses mot^ws à 1% ch^rfue, à Is^ hefse, 4 îa iiiois-

sonR^nse.

Le nombre 4^6 Américains qui dépensent lenrîî foftnne» en « p^rvenu§ jj pitoyables est plus restreint qu'on ne le croit.

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