LETTRE XXII
Le machinisme. — To be or not to be, — Travail à domicile el en usine. — L'industriel français n*aime pas assez son métier. — Fusée d*obus à 2 fr. 75 et à 0,20. — La France, bon terrain parce que tout y est à faire. — La hausse générale des prix.
La tendance des Français à gérer eux mêmes leur petite affaire, leur amour de la tradition, leur goût marqué pour l'accomplissement d'une tâche entière (telle que la confection complète d'une chaussure par un cordonnier, la construction par un charron d'une charrette entière) ont été les principaux obstacles à l'introduction en France du machinisme, qui n'a été adopté que parcimonieusement et à regret.
* Quelque intéressants que puissent être l'échoppe de l'artisan, ou le petit moulin ombragé de saules au bord de la rivière, et quelque regret qu'on puisse éprouver à voir disparaître le travail manuel, il faut regarder les faits en face. Ce n'est plus aujourd'hui une question de savoir si l'on préfère le vieux système ou le moderne : c'est une question d'« être ou de ne^as être »i
A UN Î^RANÇAÎS î6S
Le peuple qui s'bbstinera à vouloir coudre ses bottines à la main marchera nu * pieds,
La diligence aussi était plus poétique que le chemin de fer ; elle a lutté tant qu*eUe a pu avant de disparaître, et cependant elle a dû faire place au rail. Ceux mêmes d'entre nous qui regrettent la disparition de la vie patriarcale dans certains çays, n'auraient pu arriver à ces pays et les connaître s'ils ne s'étaient servis du chemin de fer.
On a prétendu que le travail en usine était démoralisateur. Ceux qui l'ont dit connaissent-ils bien les conditions dans lesquelles s'opère le travail à domicile^ cher à certains philantrophes ?
Il me paraît plus agréable de travailler huit heures dans une usine et de gagner 15 francs, et même plus, que de gagner vingt sous en travaillant douze heures sur une machine à coudre dans une mansarde.
On al)eâucoup discuté sur la question de l'ouvrière à domicile, mais on n'a pas fait grand'chose pour modifier sa situation misérable. On a déclaré que l'organisation actuelle du travail à domicile .était une abomination.
î86 LETTRES fi*bît ViëlL ÀMéRICAiN
et |)iiiè i^fBbâbleihërit lefe thêfnëâ bdiiheâ âtHes, danâ là i)âHbtë ijB à feiliVi, oiit fcdtldâiHttë le thlVaîl dariè les^ûâineè cotriifaë âbrtltissànl et dêhibràiisàrit ; il tàUt tepeildant bien tiràvâilifef- (iUelijuë jiart ?
Lé ttaVâii à domicile Sé tttâintiëiit tliiiqilëihëHt tiàr Silitë dé là pUéillâiiiîiilté de pàtfbtia qiii aiiiietlt miëili âfclletët de§ ftiàiSdiiâ de ràfJ^ j^dfl t^Mé dil ihatériëi.
Cet esprit se rencoritire feeàilbBUf) tJliiè étl FtàHbë l:iu'ën AHlëHqtie. il ëéhiblëmt ciuë ëliëz vdUs les indtlstriels li'aienl plus cbiitiâiifcë daflg lëiirè i5t-bi)reâ àffaitëâ ; ils les dépëlgiieiit dë- \^âiit lëurè enfants comtne irilprbdiictivéS et pleines de risques. Ils appliquent â lëiif tiiëtièf cëttfe pardlë bëlêbrë : ft iiiaëilltiqiië, k bbnditibti d'feii sdrtir k
J'ai ¥u i-aremëiit ëii Ëratiëé des indUèitielS ayâtit réellement Tàinotit-iii-bptë titofëssiotliiéi. Sitôt d'âge mûr, ils seîtiblent dégoûtes de iëUf ittëtifef ; iiiëhie s'il leur à dbriné de gtàtides satisf âëtions; Rieii d'ëtôiliiânt à fcé que leiirs ëilfàflts nëthbnttëiit t)aâ de goût à exercer ceniëtierdbht ils bill ëhtëridU t)is kiûe pètidrë à là falàisoii.
Il ^ à ëtibbtfe ehëz VbUs de ifiëUi iJiréjtléfe litiî
•■jw^r.r^'Y''''^S^^'^
prétendent qu'une industrie est plus reluisante qu'une autre. Il existe bien en Amérique tendance à exercer les professions qui rapportent le plus en dorihant le moins de mal, mais personne ne songerait à placer un journaliste, un architecte, un avocat au-dessus d'un fabricant de chemises dans la hiérarchie des professions.
J'ai entendu parler de gens qui voulaient organiser quelque part en France une distribution de la forcé inotrice à domicile : « dans le but de maintenir lin travail moralisateur et de lutter contre la dépravation do Tusine 3). De pareils motifs învocjués pour maintenir un travail archaïque dissimulent mal Tégoïsme de soi-disant philanthropes qui veulent tout simptement- continuer une vieille tradition aussi ancienne que peu respectable : faire supporter par l'ouvrier les frais d'achat et d'amortissement du matériel.
Personne ne se laisse prendre aujourd'hui
à de pareilles histoires. On a dénigre ce qu'où
n'avait pas le courage dé faire. Le temps est passé où on pouvait être un grand industneî sans matériel industriel. Il faut en prendre son
l68 LETTRES d'un VIEIL AMÉRICAIN
parti. Il faut que les ouvriers comme les patrons acceptent de faire travailler des machines avec intensité.
Ceux des ouvriers que le progrès du machinisme mettra à pied pourront être employés sur d'autres machines ou sur des machines semblables, car la machine moderne abaisse tellement le prix des articles qu'une demande nouvelle apparaît aussitôt.
La façon d'une fusée d'obus qui était comptée par vos arsenaux 2 fr. 75 pièce avant la guerre, est comptée aujourd'hui o fr. 20, et ceux qui acceptent d'en faire aujourd'hui à o fr. 20 font fortune alors que le même travai^ payé 2 fr. 75 il y a trois ans n'enrichissait peutêtre personne.
Allez-vous après la guerre continuer à faire des fusées d'obus à 2 fr. 75 ou à fr. 20 ? Tout est là.
Ce qui est vrai pour la fusée d'obus est vrai pour les bicyclettes, les automobiles, les poêles, les couteaux de table, les serrures, les vêtements, etc.
La France est le pays qui offre le champ le plus vaste au développement des méthodes modernes, parce que tout est à faire. Aujourd'hui
J'^^j^fl^^' '■f^. ,
A UN FRANÇAIS .|Ôf
encore, sauf pour ce qui concerne la guerre, presque toutes les fabrications sont organisées sur un plan suranné. Les patrons ne vou- ^laient pas changer leur matériel, et les ouvriers ne voulaient pas changer leurs habitudes.
Un grand argument fortement ancré dans l'esprit des ouvriers et vigoureusement défend a par les syndicats, aussi bien en France qu'en Angleterre, était que l'introduction de machines nouvelles signifiait la mise à pied d'un certain nombre d'ouvriers.
Les chemins de fer ont-ils diminué le nombre des employés des transports ? Y a-t-il moins d'ouvriers aujourd'hui occupés dans les filatures et les tissages depuis que ces industries emploient la mécanique la plus compliquée et fournissent le travail le plus rapide ?
Si l'ouvrier devait travailler le même noni- "bre d'heures qu'autrefois, donner plus d attention au travail et ne recevoir que le niùnic salaire, il aurait raison de voir d'un mauvais œil l'introduction du machinisme. Mais il n en est pas ainsi. En Amérique la production a augmenté, les salaires aussi, et le nombre d'heures de travail diminue.
■■ ■rv;^i^w£'f™i^--
17b LETTRES b*U^ viÈlL AMÉRICAIN
La hausse générale des iii'ix.
La hausse des prix peut enrichir des particuHers qui détiennent des biens ou des marchandises dont le prix s'élève tandis qu'ils les détiennent ; mais on ne peut pas dire que cela enrichit la nation, parce que plus les marchandises seront rares, plus elles seront chères. On arriverait ainsi à ce paradoxe : qu'en temps de famine le pays s'enrichit. La vraie richesse, c'est V abondance, et ce sont les bas prix. Le salaire de l'ouvrier a une valeur quand celuici peut acheter avec ce salaire ce dont il a besoin ; c*est la misère lorsqu'il est oolige de le dépenser en entier simplement pour ne pas mourir de faim.
Je crois â la production, je crois à la surproduction. Pour que cette ^surproduction ne.
devienne pas une ruine pour les industriels il faut que les industriels s'entendent entre eux pour prbdiiire àboiidamineril, mais lioii avëiiglëhieiit. Avec là siirproduction règiilàrisëe voiis créerez d'abord l'aboiidahce, et c'est cela la richesse, et cela seiil est la richesse, et vbiis créerez ërisiiite des excédents à exporter.
s""i5^ï^fç^->r
Si' vous voulez faire le bonheur de Touvriçr il faut lui apprendre à surproduire. Il aura chance alors d'obtenir pour lui-même et pour les siens une partie dëë objets qu'il crée. Autrement non, quel que soit son salaire.