LETTRE XXV
« Le dollar vaut un franc!» — Erreur stupide et déco uricémie pour les Français. — En Amérique, on. a en moytime jlhjui Un dollar plus de marchandises qu'en France pour cinq frtinca.
Le dollar vaut . un franc. Combien de lois n'avons nous pas entendu raconter cette sottise !
Quand un oXivrier français quitte son patron pour aller travailler en Amérique, son patron lui répète la même vieille blague, et lui dit :
« Mon ami, au lieu de gagner 4 francs par jour, vous allez gagner 20 francs, mais vous ne serez pas plus riche pour cela, parce que le dollar n'est pas plus qu'un franc. »
Si en France vous voulez embaucher un homme pour l'envoyer aux Etats-Unis, il vous dit : « Monsieur, je gagnais 3.000 francs, chei£ vous, je veux gagner au moins 5.000 dollars, parce que je ne me déplacerai pas pour ne pas gagnçr davantage, et comme le dollar vaut uu franc, il me faut 5.000 dollars, 3.000 pour
vivre et 2.000 à mettre de côté pour revenir en France ».
Il est nécessaire d'établir une fois pour toutes l'ineptie de ce racontar, passé en France à Tétat d'article de foi. Cela ne se discute même plus. Le dollar vaut un franc et pas davantage.
Eh bien en ;tgi3, le beurre, le pain, le riz, le charbon CQÛtaient moins cher en Amérique qu'en France. En cohiptant le dollar à 5 fr. 20, qui était le change avant la guerre ; on avait pour un dollar 6 fois plus de beurre, 10 fois plus de pain, 7 fois plus de riz, 15 fois plus de charbon que pour un franc en France.
Quels sont les voyageurs étranges, les touristes singuliers qui ont répandu cette légende que le dollar vaut un franc ? Il vaut actuellement 5 fr. 70, et pour chaque dollar vous obtiendrez autant et plus de marchandise aux Etats-Unis que pour 5^r. 70 en France. Vous ferez dans les tramways de New- York plus de distance pour cinq sous que vous n'en ferez à Paris pour dix ; vous achèterez pour un sou un journal qui aura 25 pages, et pour io francs une paire de chsiussures que vous n'aurez pas à Paris pour 30 francs.
Personne en Amérique ne passe Ja nuit dans un chemin de fer assis sur une banquette- On peut avoir un lit pour 5 francs, en France pour 30 ou 35 francs.
Ce qui coûte plus cher en Amérique ^luen France, ce sont les produits d'Europe qui sont grevés de transports, de bénéfices multiples et des droits de douane. Mais essayez d'acheter à Paris un produit américain qui aura passé par les mêmes aventures !
« Outre^Mer » de Paul Bourget et la « légende amaricaine ».
En ouvrant le Hvre fameux de Paul Bourget « Outre-Mer », dans lequel les Français ont appris depuis vingt ans à connaître rAmi'rique, je relève à la page 3 la phrase suivante :
(( J'ai déjà dû changer ma monnair: française et apprendre tout de suite que 1' unite de dépense a sauté du franc au dollar, < est-àdire qu'elle a quintuplé ».
J'ai souvent pensé que ceux qui bnuvin^jjt écrire ne savaient pas voir, et que ceux f|ui savaient voir ne savaient pas écrire. Voici dune une preuve frappante à l'appui de ma thùse ;
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à savoir que ce sont des mandarins, des gens à bouton de cristal, particulièrement choisis et estampillés, qui ont répandu en France ces erreurs et ont ainsi créé la légende américaine,
Bourget dans « Outre-Mer » a écrit avant même de voir. Il aurait dû, avant de partir de Paris, demander à sa cuisinière combien elle payait le pain, le lait, le beurre, les pommes de terre, Thuile et la moutarde et après cela aller en Amérique, dans un ménage d'académicien ou de professeur, et faire la même question à la cuisinière ou à la maîtresse de maison. Il aurait été obligé de convenir que l'huile, le beurre, les œufs, la viande, la moutarde et l'électricité ne coûtent pas plus cher en Amérique qu'en France, qu'on. ne paie pas toutes ces, choses un nombre de « cents » supérieur au nombre de sous. Il aurait vu même que le charbon, l'essence, le gaz, le téléphone, coûtent moins cher qu'en France.
Loin de se livrer à cette enquête, il a écrit avant d'arriver. Aussitôt qu'il a mis le pied sur un bateau, il a affirmé le préjugé et l'a pour ainsi dire authentiqué. C'est en vue de
Liverpool qu'il a écrit cette énormité que le dollar vaut un franc.
Pour nous autres Américains qui venons en France et fréquentons les grands restaurants et les grands hôtels^ nous trouvons que la bouteille de champagne coûte aussi cher à Paris qu'à New- York, et que pour le même prix en or, on n'a pas à Paris une chambre aussi confortable qu'en Amérique.
Quoi de surprenant que. les Français ne soient pas allés aux Etats-Unis quand une autorité comme Monsieur Paul Bourget leur écrit.dès la page 3 de son fameux livre, qui a fait le tour du monde, que le dollar ne vaut pas plus qu'un franc.
Quand Bourget décrit les Américains, il les qualifie tous de « gens d'affaires » ; il n'a donc jamais vu de professeurs en Amérique, de prêtres, de littérateurs, d'artistes ? Non, il a simplement vu quelques millionnaires, et il a généralisé sur ces phénomènes pour qualifier tout un peuple, et son livre, comme celui du vicomte de Vogiié et des autres, a tellenienl découragé les Français qu'ils se sont détournés de l'Amérique du Nord où ils ont laissé le
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champ libre aux Suisses, aux Allemands, aux Monégasques, aux Luxembourgeois, etc., et ils ont été porter leur activité vers des pays sans sève, où la vie était probablement plus chère qu'aux Ftats-Unis.
Ce qui a fait dire à quelques voyageurs Français que la vie en Amérique çst plus chère qu'en France, ce qui pour certaines choses peut être vrai, c'est qu'ils fréquentent en Amérique des hôtels ou des restaurants d'une classe dans laquelle ils n'auraient garde en France de mettre les pieds, — d'une classe beaucoup plus élevée que celle fréquentée en France par le Français moyen. Alors ils disent des bêtises. Ils disent qu'une chambre qui coûte 3 francs en France coûte 3 dollars en Amérique, mais ils omettent de dire qu'en Amérique, on ne vous facture jamais le service ni la lumière, que dans la chambre à 3 dollars, il y a généralement 4 ou 5 lumières admirablement disposées, qu'il y a aussi une salle de bains privée avec un savon neuf sur la toilette et un autre pour le bain. Dans beaucoup d'hôtels on vous donnera sans excédent une chemise de nuit et une paire de pantoufles^ les
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deux immaculées. La chambre à trois dollars a des meubles propres, . confortables, n'a pas de rideaux en velours à poussière, ni de tapis miteux. On change les draps et les taies d oreiller tous les jours.
Une dâégatîoB ouvrière française aux États-Unis en 1904.
J'ai sous les yeux le rapport .officiel do la « Délégation Ouvrière Française aux Ettits- Unis à l'occasion de l'Exposition Internationale de Saint-Louis en 1904 ». Un curt^iiii Claude Gignoux, directeur de rimprinitTic coopérative « La Laborieuse » à Nîmes, ouvritT lui-même, va à Canton, à une quaranttdno ih:^ kilomètres de Boston, voir un de ses compatriotes fixé et marié aux Etats-Unis depuis viii^tcînq ans environ. Il raconte :
« Je le trouvai dans une maison à lui, teinturier, père de six eni'ants élevés comme tl(^s. enfants de bourgeois, avec un intérieur tro^ confortable, piano, billard, etc. »
Le lendemain il va visiter un autre r^ 'miMtriote, dessinateur pour tapis, établi depuis
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vingt ans aux Etats-Unis, qui possède à Yonkers près de New- York un cottage magnifique,'un intérieur plaisant, et qui ne demande qu'à y finir ses jours.
Et Claude Gignoux déclare : . ^
« C'est d'ailleurs toujours ainsi. Il n'est pas de Français établis aux Etats-Unis qui ne nous aient répondu, lorsque nous leur avons demandé s'ils ne désiraient pas retourner en France, qu'aux Etats-Unis en trctvaillant ils vivent mieux que des bourgeois en France, et que, quel que soit le plaisir qu'us auraient à \' retourner et le charme de la vie française, c'est encore là où on^ gagne le mieux sa vie et le plus largement, qu'jJ est préférable de rester ».
Nous sommes loin de la légende répandue en France. On lit malheureusement beaucoup plus les ouvrages de Paul Bourget que les. rapports des « Délégations Ouvrières » ou autres. Claude Gignoux- poursuit :
« Nous avons indiqué que la moyenne des salaires aux Etats-Unis est de 15 francs par jour environ. Certains métiers atteignent même 25 francs. Nous parlons des salaires d'ouvriers proprement dits. Dès qu'un ouvrier
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•a des responsabilités, qu'il obtient un poste de confiance, il atteint des appointements très élevés. Or, sauf le logement, les objets nécessaires à l'entretien sont souvent meilleur marché aux Etats-Unis qu'en France.
« J'ai pu le vérifier moi-même très souvent.
« On compte qu'en moyenne une famille de sept personnes occupe un logement de ^ sept pièces, dont le loyer est de 8 à 12 dollars par mois, c'est à dire de 40 à 60 francs.
Voici les prix des objets les plus indispensabks à la vie : (1904)
Beefsteak Frs i . 10 à i . 50 le kilo
Roastbeef^ » 0.80 à 0.90
Pain » o . 30 à . 50
Pommes de terre » 0.15 à 0.20
Choux » o . 40 à o . 50 » ï^
Haricots » 0.40 le litre
Oeufs » 1.50 la douzaine.
« Un complet d'homme, très convenable, 40 à 60 francs, façon confection, des souliers ' de 7 fr. 50 à 15 francs, à ce prix-là bien meilleurs qu'on ne les aurait en France. Un t:hapeau, lo frâiics en moyenne; des chemises, à
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partir de 2 fr. 50 ; le charbon 35 francs la. tonne au détail.
« Un ouvrier peut acquérir une^petite maison en bois, comme il en existe aux Etats-Unis, de six pièces avec un peu de terrain pour jardin» très confortable, chaude Thiver, fraîche Tété, pour 6.000 à 7.000 francs ».
Rapprochez cela, de l'affirmation de Paul , Bourget que le dollar. ne vaut qu^un franc.
Evidemment les prix de 1904 aux Etats- Unis ne sont pas ceux d'aujourd'hui. Le prix de la vie y a considérablement augmenté, ipais en France aussi.
La légende reste : a que le dollar ne vautqu'un franc », que « les ouvriers sont très malheureux» que « le travail américain est abrutissant ».
Un compagnon de Gignoux, M. E. Hyolet, secrétaire du Syndicat des Chapeliers en soie, écrit :
« La simplification de jour en jour croissante du rôle de l'ouvrier qui, avec des machines peut faire aujourd'hui tous les métierssans avoir jamais fait aucun apprentissage dans l'un ni dans l'autre, amène un fait certain, c*e^t que jamais l'instruction technique
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des ouvriers supérieurs n'a été aussi parfaite, que de nos jours, mais aussi jamais l'instruction professionnelle des masses ouvrières n'a été aussi rudimentaire et aussi négligée ».
Alors, ce Monsieur Hyolet qui sait voir, constate que quoi qu'on dise, la machine ne détruit pas la main-d'œuvre, au contraire, que jamais on n'a vu autant d'appels à la maind'œuvre dans le pays des machines.
Ces rapports ouvriers sont très intéressants. Ils n'ont pas toujours tiré des conclusions très justes de ce qu'ils qnt vu, mais ife ont vu beaucoup, et leurs rapports sont des monuments sur lesquels nous pouvons nous appuyer, puisqu'ils ont vu ce que nous voulons faire connaître.
Mais à côté de ces deux hommes consciencieux il y a un farouche syndicataire qui écrit pour la galerie et qui réédite toutes les sottises dont on lui a bourré la tête. Toute machine est pour lui un instrument destiné à avilir la main-d'œuvre. S'il voit des jardins fleuris, des restaurants gais et propres... autant de pièges destinés à endormir les revendications ouvrières... Ce malheureux débine tout ce
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qu'ion lui fait voir. Il dépeint les Etats-Unis conim^ le pays lé plus dangereux pour l'avenir du prolétariat... Et puiB après avoir consigné soigneusement ses observations dans un rajiport venimettx, il sueeombe devant l'offre d'un «claire inespéré, trahit à la fois la France «t son syndicat.
H ne revient pas, se fixe en Pensylvairie oft il est encore-.