LETTRE II
RôIq prépondérant des Français dans l'exploration de l'Amérique. Pourquoi nous négligez-vous maintenant ?
' Je ne désire pas provoquer en ï'rance des vocatiqns d'explorateur, ni même de voyageur ou d'émîgrant.
Je ne m'adresse pas à vos fils uniques contents de leur sort, attendant le décès d'un oncle ou d'une tante pour acheter une automobile, mais aux jeunes hommes instruits, ambitieux dont votre pays est si largement pourvu, et je leur dis : « Ne craignez pas de veiiir dans l'Amérique du Nord ; Vous y serez bien reçus. Et si vous êtes capables, le succès ne peut manquer de couronner vos efforts. Vous trouverez plus de situations qui vous seront offertes à Philadelphie, à Cleveland, à Pittsburg, à Cincinnati, que dans toute l'Amérique du Sud réunie. »
Vos ancêtres ont découvert le Canada et la Louisiane, exploré les premiers la vallée du
A UN FRANÇAIS tt
Mîsôissîpi/. occupé Pittsburg et Chicago plus d'un siècle avant nous.
On conserve pieusement à Chicago la pte»
mière maison de bois construite en cet endroit par les Français au xviii® siècle» dans laquelle les officiers du Roi Louis XV venaient palabrer avec les chefs indiens. La Salle^ Marquette, Champlain et leurs compagnons oiit fait le plus dur de la besogne. Ils ont ouvert à la civi* lisation des contrées immenses contenant des richesses fantastiques. Ils ont parcouru les parties les plus riches des Etats-Unis^ fondé Saint-Louis et la Nouvelle Orléans ; tout cela pour que d'autres, pas même des Américains^ vinssent plus tard en tirer parti et en exploiter les champs, les forêts et les mines. Pourquoi ? Pourquoi ne venez-vous pas vous-mêmes ?
On disait couramment avant la guerre que vous étiez dégéné»é3. Vos soldats ont prouvé au monde entier que vous avez conservé la plénitude de vos forces, que vous possédez l'endurance et le courage de vos ancêtres, et votre attitude actuelle a forcé l'admiration de Tunivers et même de vos ennemis.
Mais vous avez envoyé ici pour nous étudier
et nous décrire des travailleurs qui ne savaient pas écrire ou des écrivains qui ne savaient pas voir. Notre pays est compliqué, il est fait d'éléments si divers. Vous, Français, vous faites de père en fils le même métier. Vos notaires, vos prêtres, vos banquiers, ont des attitudes, des gestes, parfois des costumes, conventionnels. Vous avez voulu les comparer avec les nôtres, et vous avez trouvé nos notaires sans gravité, nos prêtres sans onction nos banquiers sans prétention. Vous avez été choqués, vous eiî avez conclu que nous n'avions pas de manières parce que nous n'avions pas les vôtres.
En Amérique, les hommes ne se découvrent que devant les femmes. Vous nous trouvez grossiers parce qu'en entrant dans un bureau nous gardons notre chapeau sur la tête ; nous vous trouvons impolis parc» que vous ne vous découvrez pas quand une femme entre dans un ascenseur. Quand vous nous connaîtrez mieux, quand nous vous aurons fréquentés davantage, nous nous apprécierons mutuellement à notre vraie valeur. Mais sachez bien que s'il y avait des préventions à l'égard des
Français avant la guerre, ces préventions ont aujourd'hui disparu. Toute l'Amérique n'a plus vis-à-vis des Français que des sentiments de reconnaissance pour le passé, d'admiration pour le présent. Nous ne vous connaissons pas assez, peut-être ne vous connaissez- vous pas vousmêmes ?