LETTRE III
AVtôUgeft d'une ))éAétf«t{bti industrielle Mutiiellfe. — Faible {Ah prise par les Français au développement immense des industries américaines. — Part capitale prise par les autres Européens. — La France ne se risque que dans les pays retardataires. — Nombreuses inventions françaises exploitées sans profit pour les Français. '
Au point de vue ouvrier, les firmes américaines qui pourraient venir s'établir en France emploieraient de la main-d'œuvre française. Au point de vue capitaux, ces Américains apporteraient avec eux les' leurs. Au point de vue méthodes, leur arrivée ne pourrait que donner à vos industriels un exemple fructueux en leur montrant l'économie de la main-d'œuvre. On n'explique donc que par un sentiment égoïste et d'infériorité la crainte que l'arrivée de sociétés américaines pçut créer parmi les industriels français. Mais si l'on considère que par une juste réciprocité le champ immense de l'activité américaine est ouvert aux Français,^ on peut conclure que les Français n'ont rien
h UN FltANÇÀIS • ^3
à craindre d*Une pénétration pacifique d'Uh pays par l'autre.
Les industries américaines se sont développées d'une façon foudroyante depuis cinquante ans, c'est-à-dire depuis la fin de U guerre de Sécession jusqu'à Tépoque actuelle. Quelle est la part que les vrais Américains ont prise à ce développement ? Quelle a été la part des étrangers ? Et parmi les étrangers, quelle a été la part des Français ? Quelle est la part qui reste à prendre par vos compatriotes dans le développement ultérieur des industries américaines ?
Les Américains, et par Américains j'entends les hommes nés aux Etats-Unis aVant la fin de la guerre de Sécession^ c'est-à-dire avant 1865 i n'ont pas été les seuls appelés à construire et à développer nos Industries; Utl grand nombre d'étrangers, Allemands, Anglais, Italiens, Russes, Français, Autrichiens) Belges, Suisses, sont venus en Amérique et ont pris une large part à leur prodigieux développement.
Vos compatriotes, à de rares exceptions près, dut adopté une attitude passive. Ils se sont contentés en général de maintenir le chiffra
d'affaires fait avec les Etats-Unis par leurs prédécesseurs. L'accroissement de la consommation américaine, dont la population a plus que doublé depuis 1865, les a! laissés indifférents. C'est ainsi que des fortunes immenses se sont créées sans que vos compatriotes y aient pris leur part.
Ce n'est pas, certes, que Texpérience, les connaissances techniques leur aient manqué ; ce n'est pas non plus l'absence de capitaux qui les a retenus dans votre pays. Leurs raisons sont toutes autres et méritent d'être étudiées.
En effet, alors que les capitaux et les talents des Français se sont portés vers l'Espagne, vers la Russie, vers l'Amérique du Sud, et aussi vers vos colonies, c'est par une abstention presque complète que les Français se sont faits remarquer dans la construction des industries américaines, à laquelle tous les autres peuples de l'Europe ont pris part.
Ce qui est particulièrement regrettable c'est que dans beaucoup de cas les industries américaines ont été créées soit avec des capitaux français, soit avec des talents français, soit a.vec les deux réunis,
Chaque année, chaque printemps surtout, une foule d'étrangers visitent la France. Ils se répandent dans vos centres industriels. Ils étudient vos découvertes, vos tours de main, vos inventions, se les approprient, les transplantent et les exploitent darjs leur pays pour leur seul bénéfice, sans que vos nationaux aient songé à venir tirer parti eux-mêmes sur cet énorme marché de consommation, des inventions dont ils sont les auteurs. Parfois même des capitaux français ont suivi les inventions nationales pom: venir les faire fructifier au profit d'autrui. Enfin, dans beaucoup de cas les Américains ont emporté, avec les idées et les capitaux, des contre-maîtres français pour la mise au point. Mais tandis que yos idées et les hommes nécessaires étaient extraits de votre sol pour être transplantés dans notre terre, ce ne sont pas les vôtres qui récoltaient la moisson abondante qui en résultait. Ce ne sont pas même des Américains qui profitaient de votre ingéniosité et de votre patience.
Presque toujours ce fut un Allemand, un Autrichien, un Suisse, un Belge avisé qui a exporté la graine française et qui a moissonné pour son
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compte line récolte qui aurait dû tomber dans vos mains.
La nécessité de fabriquer chez vous des munitions de guerre a provoqué l'importation d'un grand nombre de machines américaines.
Avec ces machines les Français oat aussi importé les méthodes. Là nécessité de produire une énorme quantité d'un objet donné, dont la consommation et l'écoulement étaient assurés, a dû ouvrir les yeux des Français et leur montrer combien surannées sont leurs méthodes de travail et quels résultats peuyient être atteints par le travail intensif mis au service des machines modernes.
Ce que les Français ont fait pour la fabrication des obus peut ,être appliqué aux produits de la paix. C'est dans les mêmes conditions et par les mêmes méthodes que devront être faits désormais les chaussures, les vêtements, les -serrures, les machines à coudre, les automobiles, les charrues, et les instruments agricoles.
Pour arriver à ce résultat, les Français devront abandonner le rêve national de diriger chacun pour soi une petite affaire adaptée à sa
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t^ç et à ses moyens, et accepter enfin la règle absolue de l'industrie nioderue, à la base de laquelle est Xassociation sous toutes ses formes, Cette association n'est pas seulement celle des. capitaux, mais celle des iutel- Ugeuces et des taleuts. Il ue sera pas plus possible désormais de fabriquer avec quelque çbauce de succès des bouteilles pu des assiettes dans la petite usine construite par le grandpère qu'il ne Test de posséder ou de faire marcher un chemin de fer pour soi tout seul. Il faut que les Français se fassent à l'idée que 'industrie moderne doit être spécialisée. Le temps n'est plus où un seul homme pouvait fabriquer à la fois, des qualités de papier différentes ou un nombre de tissus variée Aujourd'hui, il faut que plusieurs usiniers s'associent pour fabriquer une sei^e qualité de papier, nn §eul genre de tissu.
De leur côté, les syndicats ouvriers devront abandonner leurs prétentions désuètes d'intervenir dans le choix ou dans la manoeuvre des machines. La fabrication des munitions de gueire ^ montré que c'est l'homme qui doit se modifier et laisser la machine accompUr
son travail. H ne peut être permis à l'ouvrier de modifier la machine qu'il surveille pour la plier au genre de travail qui lui est habituel.
Tel l'artilleur devant sa pièce doit accepter les indications et les chiffres que lui transmet par téléphone l'officier observateur sans jamais les modifier et envoyer un projectile sur un but qu'il ne voit pas, l'ouvrier moderne doit accepter le travail qui lui est donné et voir opérer devant lui une machine construite par d'autres dans des buts qu'il n'a pas à connaître. Son rôle consiste à être le témoin d'un travail mécanique, à veiller à ce que sa machine soit pourvue d'huile et de matière première, à appeler à l'aide une main plus qualifiée en cas d'arrêt grave.
Ces méthodes américaines, que nous pourrions simplement appeler « méthodes moder-nés », ont été déjà introduites chez vous pour ja fabrication des munitions de guerre. Les Américains qui iront après la guerre installer chez vous des industries apporteront avec eux l'expérience nécessaire pour les faire accepter.
Et les Français qui viendront enfin prendre part au développement infini des industries
américaines se familiariseront avec ces méthodes et contribueront largement à les introduire en France.
La pénétration industrielle mutuelle des deux pays ne peut donc être qu'extrêmement profitable aux Français chez lesquels presque tout ce qui concerne l'automatisme est encore à faire.
L'Amérique est peu ou point connue des Français. Peu d'entre eux l'ont visitée. Parmi ceux qui y sont allés, beaucoup n'ont rien vu et rien appris. Certains ne veulent pas voir.
Parmi ceux qui résident en Amérique, il y en a qui, après des années et des années, ignorent tout de notre pays. J'en ai connu un, et pas des moindres, qui se vantait de déjeuner depuis trente ans au même restaurant français, à la même table, et qui après son déjeuner, a fait pendant quinze ans la même partie de jacquet avec le même partenaire français. Que sait-il de l'Amérique ?
Par contre la France a toujours été parcourue par les Américains.
Dès le début de la guerre les centaines de jeunes gens qui se sont engagés dans l'Ambu-
lance Corps, ont pris contact non seulement avec Paris, mais avec vos troupiers et avec vos paysans. Ces jeunes gens connaîtront la France.
Nos troupes régulières qui commencent à y aifluer la connaîtront aussi.
La réciproque n'existe pas encore.
C'est dommage..