‹ Lettres d'un vieil Américain à un FrançaisChapitre 33 sur 36 · LETTRE XXXV · texte numérisé non relu

LETTRE XXXV

Le tçmps pçHv en France, — L'octroi, ràllun^ette squfrée, le» formules de politease, la perforation des tickets du Métro. — Un Ministère du Tertips Perdu, s. v. p.

Ce qui se perd de temps en France est fantastique.

Les octrois des villes sont une des plus belles machinés à perdre le temps qui existent. -

Les voitures au lieu de pouvoir s'approcher des trains en sont tenues à bonne distance, parce que la gare est encerclée, pour ainsi dire assiégée par les agents de Toctroi. Ils sont là nuit et jour et ne font- presque rien. Pourtant ils empêchent la circulation des choses et des hommes.

On fait queue dans les gares pour pouvoir sortir. En Amérique le billet est recueilli dans le train. Quand vous êtes arrivé à destination, vous n'avez plus qu'à aller chez vous, tandis qu'en France vous avez à subir deux compressions.

D'abord celle de la barrière où Ton prend les billets, ensuite celle de l'octroi, où l'on ouvre votre sac et où l'on tâte vos poches» Cela dc4t disparaître.

On devrait aussi pour gagner du temps adopter Une seule formule de politesse, un simple signe, par exemple' un petit rond qui voudrait dire aussi bien « je voua adore » que « recevez l'expression de mes hommages ItSB plus respectueux ».

Un Français âgé a passé une partie de sa Vie à déposer ses hommages aux pieds de gens pour lesquels il n'a aucun respect et à assurer « de sa considération la plus distinguée » des gens qu'il méprise ou qu'il ignore.

Mais une des plus belles machines à per dr© Je temps que les Français aient imaginée, c'est l*allumette chimique, dont ils ont confié la fabrication à leur gouvernement, pout qtlé pef sonné tie s'àVise de fabriquer des allumetteseîcpresâ.

L'allumette tlatiotiale qUe les Français emploient beaucoup, car ils sont grands fumeurs est composée d'un peu de phosphore et de beaucoup de soufre. Si vous frottez, soit par

manque de phosphore, soit par suite de la fragilité du bois, deux ou trois allumettes ratent ou se brisent. Quand une se décide à prendre sa composition chimique exige que l'allumeur tienne sa main au-dessus de sa tête pour ne pas respirer les émanations du soufre qui piquent le nez et les yeux.

Toutes ces opérations prennent du temps.

Mais supposons que la moitié des Français ne perdent qu'tme minute par jour du fait de leurs allumettes, ce qui est une évaluation modérée ; savez- vous que cela fait vingt millions de minutes par jour, et que vingt millions de minutes par jour font 333.333 heures ce qui représente par jour 33.333 journées de dix heures de travail ?

Ainsi pour tous les détails qui constituent votre vie.

Quand on fera l'inventafre du temps perdu en France, on sera stupéfait. Cela vaudra la peine d'avoir un Ministère, ou au moins un sous-secrétafre d'Etat, spécialement chargé du temps perdu.

« Vous voulez, dïra-t-on, appliquer le sys-

tème Taylor à la vie privée ? C'est là une nouvelle forme de Tesclavage f »

Je ne vois pas en quoi on sera plus esclave parce qu'on aura une allumette chimique qui prendra vite, parce que l'on évitera chaque jour des pages de correspondance inutile, ou parce qu'en arrivant de voyage on pourra se rendre immédiatement chez soi, ou au bar, sans être arrêté par le contrôleur des billets et par l'employé de l'octroi.

Et il y a des réformes de ce genre à faire partout !

Pourquoi fait-on un trou dans leà bîUets du Métro ?

Cette opération est une perte de temps ; elle retarde l'accès des voyageurs aux quais. On peut, comme à New- York, à Londres et ailleurs, jeter le billet d'ans un récipient en verre où il est happé mécaniquement par un seul fonctionnaire qui, fait sans retarder le flot du public, la besogne de six employés du Métro de Paris.

On objectera qu'A y a des premières et des secondes : il est simple d'exiger des personnes qui vont en première un supplément sous forme

24S LETTRES d'un VIEIL AMÉRICAIN

d'un billet qu'elles devront présenter à l'employé dans la voiture des premières. Mais pourquoi ennuyer tous les voyageurs, premières et secondes, et faire un trou dans le billet du voyageur de secondes qui une fois cette opération f'^ite, n'a plus besoin de son billet ? C'est plus simple et plus vite de jeter un billet dans un entonnoir que de le présenter à une personne qui le prend, le regarde, le perfore et vous le rend.

Les Monuments publics. ^ — Les Enterrements.

-V Vos administrations sont organisées de manière que les employés de l'Etat perdent le plus de temps possible, mais ce qui est plus grave, elles font perdre aussMe temps du public. ,

Les employés de l'Etat sont à leur bureau à des heures non uniformes. Si on savait à quelles heures leurs guichets sont fermés, il n'y aurait que demi mal, mais cela est parfois laissé à la volonté des individus ou à la nonchalance de leurs chefs.

Vos administrations sont logées dans des locaux construits pour. un tout autre usage et dans un autre temps.

Il n'y a pas un ascenseur dans le Palais de Justice. C'est vieux jeu de faire grimper aux gens 3, 4 ou 5 étages, alors qu'on pourrait si facilement les monter. Ge n'est pas étonnant que la Justice soit lente.

En ne se servant pas des moyens modernes pour rendre vos administrations pratiques, vous croyez être dans la Tradition : vous n'y êtes même pas, car la vraie tradition, c'est de rendre la justice sous un chêne. Dès l'instant que vous la rendez dans un bâtiment, faites (^4^ sorte que ce bâtiment soit moderne. '

Et vos admirables enterrements !

On invite les amis du défunt à assister au « convoi, service et enterrement ». Vous devez vous rendre à la maison mortuaire, présenter vos condoléances, aller en cortège à l'Eglise, puis encore en cortège au cimetière. Le malheur est que les cimetières se sont éloignés des li:^bitations, ou les habitations des cimetièrtfs, et que la tradition est restée la même.

Si vous voulez vraiment honorer un homme

mort à Passy et enterré au Père-Lachaise, il vous faut perdre une journée.

Dans un village où le cimetière entoure l'Eglise ces habitudes sont parfaitement justifiées, parce que les conditions de la vie sont restées les mêmes, mais dans une grande ville cela est absurde.

Les enterrements continuent à sillotmer Paris au pas, ils interrompent la circulation et durent 4 heures au lieu d'une, et même moins.

Les employés des pompes funèbres qui les accompagnent passent toute leur journée sans rien produire d'Utile.

80 % de ce personnel pourrait êtlre éliminé et restitué à l'agriculture.

Que la cérémonie soit terminée à la sortie de l'église et que le défunt soit inené à sa dernière demeure dans un auto-corbillard qui roulera à l'allure des autres véhicules I Ce qui importe, c'est de vivre aussi longtemps que possible, ce n'est pas de gagner sa tombe, quand on est mort, en première ou en quatrième vitesse 1

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