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LETTRE XXXVI

Nécessité ci*un mouvement national. — Si tout le monde ne f'y met pas, la réforme est impossible. — II faut partout la spéciaiisalisation et l'activité. — Ce sont souvent des intellect ueb Uc& spécialisés qui font le plus obstacle à la spécialisation.

On ne peut pas adopter à soi tout seul leâ méthodes américaines. Pour les mettre en œuvre, il est nécessaire que chacun y mette du sien, et joue le jeu de la. même manière.

Aucun architecte même américain ne peut construire à Paris une maison à l'américaine, pour la simple raison qu'il n'existe pas en France des fers, des appareils de plomberie, d'électricité, de fermetiure comme aux Etats* Unis ; qu'il est impossible d'obtenir des revêtements en ciment comme ceux de chez nous,

La méthode américaine exige la spécialisation, et la spécialisation comporte la néces* site pour chacun d'accepter une spécialisation de manière que toutes les places soient occupées selon cette forme nouvelle de l'activité moderne.

Pas plus qu'un médecin de village ne peut faire de la spécialisation et décréter qu'il ne soigne que les oreilles ou que les maladies d'estomac, pas plus un industriel français ne peut travailler à l'américaine, si ceux qui lui fournissent ses matières premières et ceux qui lui achètent ses produits spéciaux, ne sont pas eux-mêmes équipés pour travailler à la nouvelle mode.

Il est donc nécessaire ^qu'il se produise en France un mouvement national, par lequel le . Gouvernement, les grandes Compagnies de transports, les Postes, Télégraphes, Téléphones les Ponts et Chaussées, enfin les particuliers, ne mettent plus de perpétuelles entraves à la renaissance de l'industrie.

C'est pour, cela que nous demandons aux Français, et à beaucoup de Français, de venir visiter l'^imérique afin que des spécialistes de toutes les branches retournent dans leur pays convaincus qu'on doit changer les méthodes de travail, ou périr.

Il est impossible à un exportateur français de travailler comme un Allemand, par exemple, alors qu'il n'a à sa disposition ni les tarifs

réduits d'exportation sur les chemins de fer, ni les services des compagnies de bateaux allemands, ni l'aide de ses banques et de ses Consuls.

Nul doute que Tapàthie et la mauvaise volonté ne se manifestent de tous côtés pour empêcher le succès d'une pareille campagne. ' Déjà on voit poindre dans la presse et dans le livre les résistances des intellectuels : « Nous ne voulons pas travailler comme des machines » dit l'un. « Nous voulons être modernes, mais rester nous-mêmes » dit un autre. Il y a parfois chez vous de braves gens spécialisés sans le savoir qui font obstacle à la spécialisation des autres.

Est-ce que tous les grands médecins ne sont pas des spécialistes ? Et les grands avocats ne sont-ils pas des spécialistes ? Cette dernière profession est singulièrement plus spécialisée en France qu'en Amérique où nos hommes de loi remplissent à la fois les fonctions d'avoué, d'avocat et de notaire.

Chez vous l'avocat est un monsieur qui doit plaider, rien que plaider, et dans une branche" particulière : l*^un les brevets, un autre les

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procès de lapins, un troisième les divorces.

Nous n'avons pas en Amérique poussé la spécialisation à ce point, et cependant c'est parmi les médecins, les avocats, les avoués français qu'on rencontre le plus de résistance à admettre que l'industrie et le commerce français doivent se spécialiser s'ils veulent vivre.

Il ne manque pas en France de gens avertis, sachant ce qui se passe en Allemagne, en Angleterre et en Amérique, disposés à adopter les formes nouvelles de travail ; ce ne sont pas les encouragements dont ils ont besoin pour mettre sur pied des établissements qui ne le céderont en rien à ceux de l'étranger, ce qu'ils demandent seulement c'est : « point d'entraves ! »

On a vu ce qu'ont pu faire avec des moyens insuffisants les industriels français lorsqu'il a fallu faire du matériel de guerre, et la bureaucratie française a consenti parfois à s'assouplir. Il a suffi qu'elle « n'empêchât pas » pour qu'on constrtiisît en France, un peu partout, des établissements qui sont des nierveilles. Le génie français placé dans des eonditions iavo-

rabies saura faire, non pas aussi bien, mais mieux que tout autre.

Il serait désolant que la leçon de la guerre soit perdue pour toujours.

L'occasion du relèvement ne se reproduira pas. Après la guerre les empires centraux se remettront au travail avec plus de vigueur que jamais.

L'Angleterre, elle, a compris. La* révolution du travail s'y développe et laissera derrière elle une nation régénérée.

Les Français comblés de tous les dons qui ont fait leur réputation: initiative, invention, goût délicat, amour du travail, ne doivent pas rester en arrière.

Les agglomérations humaines sont devenues colossales. Il est nécessaire que les hommes qui vivent en grandes masses et très près les uns des autres acceptent certaines règles.

L'individualiste acharné doit aller vivre au milieu des bois.

Un fonctionnaire qui est individualiste, et qui manque d'esprit public, est un être inudxnissible.

Si la France au lieu d'être une république était gouvernée par quelque Tzar, on ne pourrait que plaindre sa population d*être malmenée par des fonctionnaires indifférents, dissimulant sous leur arrogance la terreur de leur responsabilité.

On ne peut vraiment s'expliquer cette conception de la démocratie telle qu'elle est pratiquée en France : « La démocratie est le gouvernement du peuple contre le peuple »

Tout ne va pas comme sur des roulettes en Amérique, nous avons nos difficultés, nos faiblesses, et. nos fautes, mais nous cherchons perpétuellement à les corriger. Nous n'avons' pas cette résignation dont semble rempli le citoyen français.

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