‹ Lettres d'un vieil Américain à un FrançaisChapitre 5 sur 36 · LETTRE IV · texte numérisé non relu

LETTRE IV

Le choix des carrières en France. — Prudence stérile de la bour geôisie. — Histoire d'un ingénieur français. = Panama. — Venez I — Préjugés de classe en France. — Dots. — Oisiveté. — Stagnance de votre fortune nationale.

Qui n'a pas entendu en France pendant le dernier demi-siècle les lamentations des pères de familles : « On a tant de peine à caser ses enfants ! » A ces lamentations, il faut ajouter les regrets de tant d'hommes incapables, malgré leur distinction, de se créer des situations avantageuses. Nous ne parlons pas des fruits secs, ni des fils de famille paresseux, mais des nombreux jeunes hommes instruits, éduqués, ayant fait l'apprentissage de leur carrière, et qui se trouvent vers la trentième année, ou même plus tard, dans une impasse. « Sidetracked », comme on dit en Amérique, c'està-dire sur une voie de garage au lieu de rouler sur la ligue principale.

Pourquoi s'est donc créé cet évident para-

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doxe : d'une part des hommes qui cherchent des carrières, à la poursuite d'un avenir avantageux et d'autre part, la recherche vaine d'hommes capables ? Ces capacités ont été offertes sur le marché où eljes avaient le moins de chance de trouver preneur. Sur le marché aitiéricain on a cherché des capacités avec la volonté de les bien rétribuer. On les a ra.rement trouvées en France et, lorsqu'on les. a trouvées, ces Français ont refusé de se déplacer^ Ils seraient partis vers la Russie, l'Egypte, ou même la Chine, mais ils se sont cabrés lorsqu'on leur a proposé l'Amérique, parce que l'Amérique est inconnue, ou plutôt mal connue. Ce n'est pas la littérature moderne ni le théâtre qui auraient pu créer vis-à-vis de l'Amérique une opinion favorable. Paul Bourget, Abel Hermant, Jules Huret, se sont attachés surtout à dépeindre des phénomènes ; de Vogiié dans son roman « Le MB,ître de la Mer » a crée un personnage resseriiblant davantage au Capitaine Nemo dé Jules Verne qu'à aucun des chefs d'industrie américains. Ces descriptions ont produit leur effet dans l'esprit des Français et ont créé à l'égard des Américains un

sentiment de crainte et d'envie plutôt que d'admiration et de confiance.

Pour qui a approché Andrew Carnegie ou Charley Schwab, John D. Rockefe'ller ou John Wanamaker, pour qui connaît la simplicité, la bonté de ces hommes, « Le Maître de la Mer » est un personnage parfaitement fantastique, fjui peut-être a sa place dans une œuvre de pure imagination, mais qui, malheureusement, a été adopté par le lecteur français comme le type de l'Américain moderne. Aussi ces œuvres ont-elles détourné de l'Amérique les jeunes Français qui auraient pu se faire ici des situations magnifiques. Ils ont cru que les Américains étaient trop forts ; ils ont éprouvera leur égard un sentiment de timidité, par-* faitement déplacé et absurde pour ceux qui connaissent bien la France et l'Amérique et qui savent que l'Amérique n'a jamais produit un banquier comme Henri Germain, et qu'elle ne possède pas encore un établissement financier comparable au Crédit Lyonnais. On peut en dire autant d'Aristide Boucicaut ; le Bon Marché reste encore pour les chefs de maisons de nouveautés américaines le modèle

de la maison de détail moderne. Mais tandis que la France ne peut pas alimenter dix Crédit Lyonnais ni dix Bon Marché, dix banquiers et autant de commerçants français auraient pu constituer en Amérique des maisons prospères. C'est ce que les Français n'ont pas su entreprendre et ce que des Allemands pauvres mais courageux sont venus faire. Qui oserait dire qu'il lï'y a pas en France une abondance de Germains, de Renaults, de Félix Potins, de Gaumonts, de Citroens, etc. ? Les talents abondent chez vous. Les Français sont intelligents, honnêtes, instruits et laborieux ; ce sont les qualités qu'il faut pour réussir ici, mais il faut y venir et il faut surtout y venir avec la jeunesse et la confiance ; à ces deux qualités, il faut ajouter la persévérance.

Beaucoup de vos compatriotes qui sont venus étaient des hommes un peu tarés, ou qui, ne pouvant gagner leur vie dans votre pays, s'imaginaient qu'ils pourraient le faire facilement ici : profonde erreur ! C'est le Français de valeur qui peut bien gagner sa vie en France mais qui est incapable de donner toute Uk mesure daiïs un pays à population stagnante

— c'est lui qu'on doit envoyer. Il trouvera en Amérique un terrain plus vaste, une population qui s'accroît d'un million par an, plus d'opportunités et moins de concurrence.

Votre faible natalité et un esprit de faniille mal compris sont regrettables. Les mères ont voulu garder leurs fils auprès d'elles ; les pères ont voulu leur préparer une vie facile, exempte d'imprévu, avec la préoccupation constante " de ne pas risquer dans une aventure le patrimoine familial, jalousement conservé, soigneusement augmenté. Ajoutons aussi pour beaucoup de familles ce léger dédain pour le commerce ou l'industrie, et cette admiration stupide pour certaines professions comme le notariat et les charges vénales d'avoués et d'agents de change, vestige de l'ancienne France, qui ont attiré, pour les annihiler, tant d'initiatives et tant de talents. Quand donc cesserart-on de mettre au-dessus de l'épicier, le pharmacien qui comme lui vend sa marchandise dans des paquets, des boîtes ou des bouteilles, et dont l'occupation est la même, sauf qu'il vend souvent les mêmes produits sous des noms latins et dix fois plus cher. Combien

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de Français intelligents auraient pu devenir en Amérique des Potin ou des Damoy qui ont végété pour ne pas avoir voulu traverser la mer ?

Jeunes gens qui lirez ces lignes et qui sentez un sang ardent couler dans vos veines, rappelez-vous qu'il y a eu de tout temps et qu'il y a encore en Amérique un terrain avantageux pour le développement de vos activités si elles sont accompagnées d'une instruction solide et d'un jugement sain.

Vous devez faire table rase de ce préjugé honteux de mettre au-dessus de l'homme de travail celui qui ne fait rien, qui ouvre la porte de vos grands cercles mondains au gendre de M. Poirier et qui la ferme devant son beaupère, car s'il n'est pas distingué de venir en Amérique pour y travailler et y faire fortime/ il est tout à fait élégant dans la haute société française, d'épouser les filles des Américains lorsqu'elles apportent un nombre respectable de dollars.

Aux Etats-Unis, avoir fait quelque chose est un titre de noblesse, ne rien faire et vivre du travail des autres est une tare. Etre le

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fils inutile d'un homme supérieut ll*(raVfô aucune porte. Etre le fils capable et honnête d'un imbécile notoire ou d'un malfaiteur ne sera jamais considéré comme tine tare. O»

belles idées, les Français les mettent sur là scène de leurs théâtres ou dan$ leurs romaflSy mai 3 non dans leur pratique quotidienne.

La guerre çhangera-t-elle tout cela ? O n'est pas sûr ! Il y a en France un courant d'opinion très fort pour résister à « Tenvahisscment du pays par les étranger» » quels qu'ils soient, non seulement les AHemandâ, mal»

encore les Suisses qui sont neutres, et mètne les Américains qui sont ABiés. Si vous rester chez vous, si vous résistez a priorî à la pénétratiwi des influences étrangères vous avez chance de retomber dans votre contemplation du passé et de considérer qu'un notaire qui travaille dix heunes par semaine appartient à une classe stipérieure à celle du fermier, dhd briquetier, du fabricant âe beurre qui font vivre le pays. Il fut une époque où le prêtre,. le notaire, le pharmacien, le fonctfonmaire, êtsicfnt les seuls membres- de îa com^munauté pourvus d'une éducatîo» classique'. Cesf povt

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cela sans doute que ces professions ont coiîserve la faveur des familles bourgeoises. Depuis deux générations cette condition n'existe plus. L'éducation a été répandue dans toutes les classes et n'est plus le privilège de quelques-^uns. Aujourd'hui, le fermier a souvent été au collège sur les mêmes bancs que le médecin ou l'avocat. L'officier de carrière n'a plus le droit de se croire d'une race supérieure à celle du commis-voyageur.

Les demoiselles à marier qui voudront payer des autos à des maris incapables, paresseux ou stupides, pourront continuer à lès chercher et à les trouver parmi les hommes bien habillés et sans profession. Mais celles qui voudront épouser un homme pouvant élever ses fils dans la confiance et le travail, feront mieux, avec ou sans dot, deî choisir pour époux des hommes courageux et xiébrouillards parmi les agriculteurs, les fabricants de baignoires, les épiciers, les colonisateurs et les financiers, sans exiger qu'ils exercent leur profession dans l'endroit où elles sont nées. Il faudra que les jeunes filles en se mariant acceptent de changer de paroisse ; il ne faudra pas qu'elles consi-

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dèrent que TAmerique du Nord est le bout du monde. Chicago aujourd'hui n'est pas plus loin de Paris que Marseille ne l'était au temps de Louis XIV.

Si les idées et les gens ne changent pas en France, vous verrez les meilleures choses de votre pays enlevées ou exploitées au profit des seuls étrangers. Déjà nous avons entendu dire, devant certains prix, avec un peu de regret et d'envie « C'est un magasin, c'est un restaurant pour Américaips. n

On parle de remplacer Taucien personnel allemand des hôtels par un personnel purement français. Verrons-nous donc des Américains seuls occuper les chambres et des Français occuper Toffice ?

Déjà en Normandie, en Bretagne, sur les bords de la Loire, sur vos plages et aux Champs- Elysées, voyons-nous les plus belles résidences achetées ou construites par des étrangers. Le notaire qui passe les actes de vente est bien français ; français aussi le cantonnier et le jardinier, pas toujours le chauffeur, mais cela suffit-il à votre amour-propre national ?

« L'aurea mediocritas » vous conduira-t-elle

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à récoltejr des vins fins pour les vendre aux seuls Américains, si vpus ne développez pas vos fortunes en même temps qu'ils développent les leurs ? C'est cependant ce qui pourrait arriver et les meilleurs des Français se contenteraient de rouler en deuxième classe pendant que les premières seraient occupées par des Américains, parfois nés à Francfort.

Feu Pierpont Morgan a dit un jour que vous, Français,^ naissiez avec des « âmes à salaire fixe ». C'est un grave défaut à une époque de concurrence universelle. La bourgeoisie française a fait la Révolution, elle a voulu supprimer des avantages que la naissance conférait à la noblesse, et puis ensuite elle a cherché à rétablir à son profit les mêmes bénéfices, les mêmes privilèges et les mêmes abus. En voulant créer au profit de ses fils des carrières assurées, sans risques, elle a tué chez eux l'ambition et l'esprit d'entreprise. Votre rêve de laisser à vos fils vos études d'avoués, d'huissiers ou de notaires, vos places d'administrateurs dans les sociétés, en même temps que vos domaines et vos maisons de rapport, a éteint dans votre jeunesse l'esprit d'initiative

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et d'aventure qui est au fond de votre race.

Vos institutions d'Etat ont aggravé le mal que la sollicitude de vos parents avait créé. Bon nombre de vos écoles n'ouvrent pas une route large aux ambitions . légitimes de la jeunesse. Elles la canalisent vers des petits chemins étroits, vers des avenirs insipides, dénués d'espérance et de grandeur.

Un ingénieur français que j'ai rencontré en Amérique m'a raconté son histoire caractéristique. « Je suis né, me dit-il, sans fortune. Entré à l'Ecole Polytechnique comme boursier après avoir été boursier au collège, je fus à la sortie de l'école classé parmi les artilleurs. Malheureusement ou heureusement pour moi, je me vis, à cause de mon état de santé, fermer l'accès de la carrière militaire. Tous mes camarades, comme vous le savez, devinrent fonctionnaires, les uns civils, les autres militaires. Ma famille fut désespérée d'avoir fait tant de sacrifices et tant d'efforts pour me trouver à la fin de mes études sans place dans le présent, sans retraite dans l'avenir. Après des fortunes diverses et des essais plus ou moins malheureux j'ai échoué dans une des grandes

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raffineries parisiennes. C'est là que vint me trouver un beau jour un Américain (né en Autriche) qui cherchait un ingénieur français pour travailler à Brooklyn dans une grande raffinerie de sucre.

« Depuis douze ans je suis en Amérique ; je me suis marié, j'ai des enfants auxquels j'apprends à aimer la France où je suis né, où j'ai été pourvu d'une instruction solide que, par le fait du hasard, je n'ai pas utilisée sur un rond de cuir. Je leur apprends aussi à aimer l'Amérique où des circonstances fortuites m'ont amené, et où j'ai cinquante mille dollars par an pendant que mes malheureux camarades que leur mauvaise fortune avai^T pourvus d'une meilleure santé gagnent cinq mille francs pair an comme capitaine d'artillerie, ou ingénieurs de troisième classe avec la perspective connue d'un avenir catalogué, précis, minutieusement prévu, qui les conduira sans secousses mais sans espérances à une retraite insuffisante après une existence sans intérêt et sans gloire, dont l'amertume ne sera adoucie que par un ruban rouge transformé en osette à l'époque de la calvitie ».

Je crois que si en Amériq-ue pareille insti-^ tution existait les élèves classés premiers à la sortie d*une telle école demanderaient comme faveur à ne pas être employés du Gouvernement et que ceux-ci seraient recrutés parmi les derniers numéros de la liste de classement.

Votre Ecole Polytechnique qui reçoit chaque année l'élite de votre jeunesse devrait, après avoir donné à ces jeunes gens une instruction remarquable, les restituer à Tactivité générale de la nation.

On sait bien que vous avez fait des travaux à l'étranger. Vous avez fait le Canal de Suez, vous avez commencé le Canal de Panama, et si vous ne Tavez pas fini c'est sans doute plus par la faute de vos financiers que par la faute de vos ingénieurs, car les nôtres n'ont fait qu'exécuter les plans sortis de vos cerveaux, et, laissez-moi vous le dire, nous vous rendons pleine justice. A l'Exposition de San-Francisco j'ai entendu dans le phonographe officiel qui donnait la description du Canal de Panama au fur et à mesure que le visiteur se déplaçait devant une ret>roduciion t)anoranodc;[ue

de ce grand ouvrage, j'ai entendu la voix du phonographe qui disait textuellement ceci :

« Ces grands travaux terminés par des ingénieurs américains sous la conduite du général Goethals ont été conçus par des Français dont les calculs et les plans ont été reconnus par les ingénieurs américains comme indispensables à l'achèvement de l'œuvre. » Voilà ce que des millions de visiteurs ont pu entendre.

Français, vous aurez fait le Ganal de Suez et conçu le Canal de Panama, vous aurez fait aussi le port de Rosario. Vous avez fait des chemins de fer en Tunisie, en Chine, en Espagne, vous avez été partout dans le monde porter le fruit de votre expérience et de votre savoir. Partout excepté dans ce pays de l'Amérique du Nord, que vous avez découvert ^ parcouru à une époque où il n'y avait pas peu de gloire ni peu de mérite à aller de Québec à la Nouvelle-Orléans. Depuis qu'on peut venir dans ce pays en six jours et qu'on peut le parcourir de l'Est à l'Ouest en moins de temps encore, vous avez cessé d'y aller.

Quand vous -saurez mieux avec quelle facî" lité on peut travailler et s'établir ici, vous

accourrez en grand nombre, car c'est vraiment à se demander si c'est la difficulté qui vous rebute, ou si ce n'est pas au contraire l'absence de difficulté qui ne vous attire pas.

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LETTRE V

L* Américain dans la littérature. — Type faux. — Légende effarante de richesse, décourageante pour le Français. — Commen on crée des chemins de fer sans capitaux. — « Le Maître de la Mer ». — « Les Transatlantiques ». — « D*où vient la supériorité des Anglo-Saxons ».

Les hommes de lettres et les auteurs dramatiques qui ont écrit sur l'Amérique après y être venus quelques semaines, et quelquefois même sans y être jamais venus, ont contribué à créer dans l'esprit des Français un type d'Américain légendaire. La description trop souvent répétée des abattoirs de Chicago, par exemple, a donné naissance à cette expression « marchands de cochons de Chicago », appliquée parfois sans discernement et indistinctement à tous les millionnaires américains. Or l'industrie de la viande et des conserves ne représente qu'une faible partie de l'industrie et des fortunes américaines, et les détails de cette industrie, à cause des descriptions répétées des voyageurs français; sont peut-être Jdus

connus des lecteurs français que des Américains eux-mênies.

Le Français économe et modeste, dont on a iJôurré le crâne avec le bruit des millions de millions de dollars des Américains, hésite naturellement à aller s'aligner avec des concurrents dont il croit les poches si bien remplies. Souvent il découvrirait, s'il était mieux renseignéi que les poches des lanceurs d'affaires américain* qui viennent le solliciter, sont quelquefois vides et S'ouvrent surtout à Tespoir de le voir, lui, Français confiant, les remplir avec ses économies. Au lieu de réagir contre cette erreur, qui fait croire les Américains plus riches qu'ils ne sont, vos hommes de lettres et vos littérateurs se sont complu à l'exagérer.

Les chemins de fer américains, par exemple, ont été construits avec les économies des Européens* On a vendu aux Européens les actions privilégiées avec un dividende fixe en échange de leurs bonnes espèces. Les Américains, eux, se sont distribué un nombre égal d'actions ordinaires pour lesquelles ils n'ont pas déboursé un cetitime* Lorsque l'argent procuré par la

vente des actions privilégiées s'est trouvé dépensé, les Américains ont emprunté en garantissant les obligations de l'emprunt avec le travail déjà fait sur les lignes avec l'argent des Européens, premiers actionnaires. Avec l'argent des obligations on a acheté du matériel, et voici le chemin de fer créé. Ce chemin de fer est-il une bonne affaire ? Dans ce cas les actions ordinaires des Américains, qui ne leur ont rien coûté, viennent se muer en fortunes. Le chemin de fer est-il une mauvaise affaire ? Les premiers actionnaires européens perdront leur argent, les Américains, eux, auront perdu leur temps, et les obligataires prendront possession du chemin de fer, dont ils deviendront les actionnaires. Inutile de dire que les Américains porteurs des actions ordinaires auront vendu ces actions avant la déconfiture, et, bien renseigilés sur l'avenir de l'entreprise, auront ou n'auront pas acheté les obligations avec le produit de cette vente.

Des fortunes énormes se sont ainsi faites sans grand risque. L'opération n'est peut-être par très délicate, mais les banques européennes et françaises qui auront attiré les capitaux

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français à ce genre d'entreprise ne seront pas ' moins coupables que les fondateurs. Au surplus, la sévérité des Français, si elle s'exerce en stigmatisant les auteurs de pareilles opérationsi ne s'étend pas aux millions ainsi mal acquis, car vos compatriotes les mieux considérés n'hésitent pas à voyager sur le yacht acheté avec cet argent, et parfois épousent les filles du propriétaire.

Ainsi se sont créées ces légendes, qui ont cours en France, à savoir que « les Américains sont tous des voleurs, qu'ils sont tous millionnaires, qu'ils sont tous mal élevés, n Or ces mêmes Américains achètent des châteaux en Touraine, des villas à Dinard ; ils ont des hôtels à Paris, des écuries de courses, et parmi les Français tes plus chics, ils donnent souvent le ton.

Le spirituel ouvrage d'Abel-Hermant sur le millionnaire américain et le Faubourg Saint- Germain, bien que très forcé, contient une grande part de vérité — seulement cette France-là et cette Amérique-là ne sont pas l'Amérique honnête ni la France laborieuse.

Abel-Hermant a décrit des exceptions fran-

çaises et américaines. Malheureusement on à la fâcheuse tendance de généraliser, et le Français naïf s*est imaginé qu'il ne peut lutter avec chances de succès avec un Américain qui traverse deux fois TAtlantique pour aller chercher je ne sais quel ingrédient qui lui manque pour faire ses cocktails.

La lecture des « Transatlantiques » a fait pouffer de rire les Américains qui ne se sont pas reconnus du reste dans le type du millionnaire, mais ils ont cru que le Duc était un type bien exact de Français courant, tandis que les Français travailleurs et normaux qui n'ontjamais fréquenté de ducs ont cru de bonne foi que tous les colonels américains étaient du type décrit par Abel-Hermant.

« Le Maître de la Mer » par le Vicomte de Vogué est bien le type du livre qui a créé dans l'esprit des Français un Américain légendaire Je veux dire combien cette description est inexacte et combien l'honime d'affaires américain est différent de cette espèce de Monte- Christo que nous présente de Vogué sous le nom de Robinson.

On nous apprend dès les premières pages

que cet Américain a syndiqué toutes les compagnies de navigation et qu'il est. devenu l'autocrate de tous les océans. Rien n'est moins conforme à la vérité. Il y a quelques années un grand financier américain avait voulu organiser le Trust de l'océan, et cette opération a été une des plus lamentables de sa carrière. C'est sur les mers que le pavillon de commerce américain brille du moins vif éclat. A cause d'une législation déplorable et des exigences des syndicats ouvriers, la marine marchande américaine n'existe pas pour sdnsi dire, excepté sur les grands lacs et sur les côtes, où elle constitue un monopole national. Mais pour la traversée du Pacifique ou de l'Atlantique le pavillon américain est rarissime, et le meilleur chemin de New- York à Buenos- Ayres était, avant la guerre, d'aller à Liverpool sur un bateau anglais et de prendre là im autre bateau anglais pour Buenos- Ayres.

S'il y a une industrie dont nous n'avons pas lieu d'être fiers, c'est bien celle de la navigation marchande. Vous Français, dont la marine marchande est loin d'être en progrès, grâce ^u maintien d'une législation qui date de Col-

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bert, vous nous surpassez, sans conteste, dans ce genre d'activité, car vous avez pu tant bien que mal maintenir des lignes qui mettent vos ports en correspondance avec toutes les parties du monde, ce que nous n'avons pas su faire. Quatre-vingt-dix pour cent de l'importation et de l'exportation américaine "sont faites sous pavillon étranger. Pourquoi alors, qaand un membre de F Académie Française, avec l'autorité que lui donne ce titre, ajoutée à celle que lui donne un incontestable talent, écrit un livre dont le héros est un capitaine d'industrie, place-t-il précisément ce potentat à la tête d'une industrie dans laquelle nous avons fait faillite ?

Mais il y a plus ! Ce personnage est tellement formidable qu'il décourage le Français prudent et économe. Il manie les millions, les siens et ceux des autres, avec une désinvolture incroyabte. A son secrétaire il donne Tordre d'assurer sa vie pour vingt millions de dollars, par lettre ou même par câble. Rien de semblable ne se fait chez nous. Aucune compagnie d'assurances, aucun groupe de compagnies d'assurances n'assure ou ne réassure

un monsieur pour vingt millions de dollars, ni pour vingt mille dollars sans lui poser quelques questions et procéder à certaifies analyses sur lesquelles il est inutile d'insister. On fait aussi, directement et indirectement, une petite enquête sur les habitudes de l'assuré. On veut savoir combien il prend de « drinks » dans sa journée et à quelle heure on le couche. Fausse donc la légende des vingt millions de dollars d'assurance par le télégraphe !

Enfin, il y a pis. Dans l'antichambre attend im député, rapporteur de la commission des services maritimes, auquel Robinson a déjà fait m2tnquer deux rendez- vous. « S'il en a manqué deux, il en manquera bien un troisième, » dit le Maître de la Mer à son secrétaire, et il ne le reçoit pas.,. On ne saurait trop dire aux Français qu'un tel homme ne resterait pas dans les affaires pendant huit jours en Amérique. Cet Américain-là, c'est un Américain de la Riviera, ou des bars parisiens. C'est un personnage de café-concert, de cinéma. Je mets au défi quiconque de me désigner un président de banque, de compagnie d'assurances ou d'industrie qui donne des rendez-

VOUS à des gens et ne les reçoit pas, quand il est là. Une telle chose est inimaginable. Le temps a trop de valeur pour qu'on se permette de faire perdre celui des autres, mais il suffirait d'une histoire pareille pour dégoûter les Français de venir dans notre pays. Que les Français le sachent bien, TAméricain du type Robinson n'existe pas.

Voilà comment on a créé la légende de l'Américain riche, mal élevé et ayant une conception de l'honnêteté différente de celle que l'on se fait dans les autres parties du pionde.

Parce que quelques Français ont acheté sans les étudier de mauvaises valeurs américaines, il ne faut, pas conclure que tous les Américains sont voleurs et que toutes les valeurs américaines sont mauvaises. Les gens responsables de ces mauvais placements sont d'abord ceux qui les ont faits sans s'informer et ensuite les banquiers français qui ont introduit ces valeurs sans prendre les informations nécessaires, ou même peut-être qui. ont vendu sciemment des obligations mal garanties dans le but d'encaisser, sans responsabilité, la forte commission. Au point de vue de l'exploitation

du public la France possède aussi de grands hommes et même de grandes femmes. Le banquier Rochet te et Thérèse Humbert ont stupéfié l'Amérique, et l'ont laissée incertaine de savoir ce qu'elle devait le plus admirer de la beauté des opérations ou de la crédulité du public. Si vous aviez eu à New- York plus de banques, d'avocats, d'industriels français, jime Humbert aurait été loger Crawford autre part qu'ici. Disons donc, en passant, que si dans TAffaire Humbert il y avait un Amérixain, cet Américain n'a jamais existé, pas plus >. que Robinson.

A la série des livres que vos auteurs ont écrits et dont le résultat a été de faire perdre aux Français la confiance en eux-mêmes, il ■ faut ajouter,, et en première place, ce livre écrit il y a une vingtaine d'années par M. Demolins et intitulé D'où vient la supéywriiê des Anglo- Saxons a

Cette supériorité qui pour nous-mêmeSp Anglo-Saxons, n'est pas Tévidence, T auteur fran-^ çais la dépeint prodigieusement et noircit trois

cents pages pour expliquer aux Français en quoi ils sont inférieurs à une autre race.

Pas un Américain connaissant le monde et la vie n'admet pareille absurdité, à savoir : que les Français sont inférieurs à qui que ce soit.

La seule infériorité du Français, si elle existait, serait Tignorance de sa propre valeur, sa résistance à Tassociation ; et son indifférence à exploiter les pays qu'il a découverts ou les inventions qu'il a réalisées. Mais est-ce là une infériorité ? C'est l'indice d'un esprit ultrachercheur qui tend à se porter vers des choses nouvelles ou des pays nouveaux, et d'un désintéressement matériel qui laisse à d'autres le bénéfice de tirer parti des plus belles découvertes.

Ce qui a pu faire croire que les Français étaient inférieurs aux Anglo-Saxons, c'est que ceux-ci, sujets britanniques ou citoyens américains, ont eu depuis cinquante ans le bonheur immense de ne pas être les voisins de TAllemagne. Cette circonstance leur a permis de se lancer dans l'exploitation des richesses oiondiales sans avoir à traîner derrière eux le

boulet de la préparation à la guerre et du service militaire obligatoire.

« Ce qui m*a surpris — a écrit quelque part un de vos voyageurs — c'est de trouver en Amérique à la tête des affaires des hommes en général bien plus jeunes que chez nous. ». Ceci n'est pas difficile à expliquer. Quand un jeune homme sait qu'à l'entrée de la vie il devra interrompre ses études, son apprentissage, abandonner sa situation naissante, pour passer deux ou trois ans dans une caserne, il ne fait pas, jusqu'à ce que cet impôt soit payé l'effort que ferait un Anglais ou un Américain, qui ont devant eux un avenir certain et ininterrompu. Aucun chef de maison en France ne s'intéressera sérieusement à un jeune homme de dix-neuf ans que le - service militaire lui enlèyera bientôt. Toute différente est la situation lorsqu'il s'agit d'Anglo-Saxons. Non seulement ils n'ont pas perdu les années consacrées au service àiilitaire, mais ils se sont lancés à seize, dix-sept ou dix-huit ans dans les affaires avec l'ardeur de jeunes hommes qui savent que chaque effort sera récompensé par de l'avancement dans la carrière qu'ils ont

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choisie. L' Anglo-Saxon a donc sur le Français Tavance des années de service, plus celles des années* qui le précèdent.

Un jeune Français qui se destinait à la carrière d'ingénieur et auquel, quelques mois avant la guerre, je demandais quelle était la spécialité qu'il avait choisie, chimie, physique, ou mécanique, me fit cette réponse carac-.

téristique : « Monsieur, avant de choisir la spécialité dans laquelle je me lancerai j'ai encore deux années de mathématiques spéciales, trois années de service militaire et au moins deux années d'Ecole Centrale. J'ai sept ans devant moi avant de savoii; ce que je ferai et où j'irai exercer ma profession. » Quand, à dix-huit ans, on a sept ans devant soi pour choisir une profession, cela paraît toute une existence.

Il faut croire que les Français et les Anglo* Saxons seront placés après la guerre sur le même pied, et que s'ils doivent avoir une éducation militaire, elle sera la même pour chacun d'eux. On verra alors que les Français ne sont pas inférieurs aux Anglo-Saxons. La guerre aura montré au monde entier et aux

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Français eux-mêmes ce dont ils sont capables. Qu'ils cessent d'être handicapés par la menace d'un dangereux voisin et nous verrons^ je Tespère, paraître bientôf le livre vengeur du passé : « A quoi tient la supériorité des Français,^ Si les Français sont trop modestes pour l'écrire c'est, j'en suis sûr, un Américain qui l'écrira.

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