DE GUSTAVE NADAUD
J'ai sous les yeux deux volumes à l'aide desquels je compte alimenter ma causerie d'aujourd'hui : les Nouveaux Samedis de M. À. de Pontmartin, les Chansons de Gustave Nadaud. Nommer, c'est déjà louer; comme il faut de l'ordre en toutes choses, je commencerai par les Samedis, je finirai par les Chansons.
Si M. de Pontmartin avait le droit de se juger luimême, il rendrait en sa faveur un de ces arrêts inattaquables qui font sensation dès qu'ils paraissent, et loi dès qu'ils vieillissent. Lui seul, en parlant de lui, pourrait dire juste et dire tout. S'il lui était permis de se dédoubler en s'oubliant et de se prendre pour un de ces auteurs auxquels un éloge de lui semble le présage ou la couronne d'une renommée légitime, de quelle grâce il dépeindrait son génie souple et varié, sa finesse, qui est un don, sa mesure, qui est une force ! Comme il louerait en lui le goût qui choisit, l'esprit qui charme et Fart d'écrire aussi juste qu'il pense!
Comme ii vanterait son amour des lettres humaines, sa fidélité aux croyances embrassées, et cette noblesse native qui, durant le cours d'une vie honorable et longue, Ta tenu à l'abri des défaillances et au-dessus du soupçon !
Lui seul aussi, sévère quand tout le monde est charmé, pourrait signaler les imperfections d'un style dont la pureté nous séduit, et les taches d'un talent dont l'éclat seul est constaté. Il s'accuserait peut-être, dans un de ses futurs samedis , des vivacités de ses jeudis d'autrefois , et confesserait que, cédant aux ardeurs d'un zèle sans charité, il a frappé souvent à travers et quelquefois à tort. Lui seul, je le répète, est en état de réaliser l'impossible, c'est-à-dire un éloge dont la nouveauté le satisfasse ou une critique dont la justesse le touche. A cette double tâche échoueraient les meilleurs. Que M. de Pontmartin veuille donc me pardonner si, pour dire du nouveau livre qu'il nous donne tout le bien que je pense, je n'ai ni le talent qu'il faudrait ni l'autorité qui convient. Pourtant la sincérité a son prix ; c'est pourquoi la louange la meilleure sort des lèvres des petits et des humbles.
Le récent volume de M. de Pontmartin contient, comme ses aînés, de sérieuses et fortes études sur les hommes qui ont fait parler d'eux ou qui ont écrit pour les autres. Littérateurs et romanciers, hommes d'État et philosophes , femmes d'aujourd'hui , monarques d'autrefois, passent sous le joug d'une critique inflexible et savante. M. de Barante, jamais assez loué; le comte Beugnot, un peu surfait; M. de Laprade, un
ruisseau poétique ; M mc Swetchine , une chapelle ardente; Néron, qui rebâtit Rome où M. Yeuillot vient d'aller. Tous ces personnages apparaissent à la place qu'ils occupent dans la famille des penseurs, des écrivains et des poètes : morts, ils peuvent apprendre, cl, vivants, deviner ce que leur poussière évanouie laisse après elle de souvenir ou d'oubli.
M. de Pontmartin est un incomparable charmeur. 11 prend le lecteur par la confiance qu'il inspire et le retient par la grâce qu'il déploie. Il a la force de se contenir et l'art de se diriger. Il se développe avec calme comme une rivière au long parcours qui ne retarde sa marche qu'afin de donner à ses flots plus d'espace pour féconder la terre et réfléchir les cieux. Il sait son chemin, et s'il s'en détourne parfois, c'est pour décrire plus de terrains et embrasser plus d'horizons. Sa critique observe, découvre, conclut et crée. J'oserais lui reprocher quelques faiblesses amicales et certaines indulgences partielles qui partent de son cœur et non de son esprit; mais comme il revient vite à l'impartialité première qui est le fond de sa nature et le signe de son talent! En parlant de ses amis, il ne cesse pas d'être vrai, mais il devient prodigue ; sans leur retrancher aucune des qualités qu'ils possèdent, il leur suppose celles qui leur manquent ou leur prête celles qu'il a. Même en supposant, il reste juste; même en prêtant, il reste riche.
J'indiquerai comme modèles de critique les trois articles qui ouvrent le volume et qui traitent du roman selon MM. de Goncourt, Dumas fils et Erckmann-
Chatrian. On ne peut ni mieux penser, ni mieux dire, Les auteurs de « l'affaire Clemenceau et du fou Yegof » y sont traités de main de maître, et il semble que M. de Pontmartin ait voulu rendre sa critique digne des écrivains qu'elle avait à dépeindre et rivale des œuvres qu'elle avait à juger. Toutefois l'étude sur les frères de Goncourt est peut-être la meilleure du livre et la perle du collier. Cette fois, pour venger la morale des audaces essayées contre elle, M. de Pontmartin devait percer le bouclier dont Sainte-Beuve protégeait les coupables; aussi jamais on ne vit plus acérées et plus pénétrantes dans sa main les armes de la raison souveraine et du bon sens vainqueur. Rien chez MM. de Goncourt n'égale la prétention orgueilleuse, si ce n'est l'impuissance radicale. Sisyphes attelés à un caillou qui résiste à leur traction jumelle, ils font du bruit sur place, ne pouvant faire du chemin sur les hauteurs, et opposent misérablement, à la violence de l'effort, l'inanité du résultat.
J'ai sur M. de Pontmartin un triste avantage, celui d'avoir lu et de lire encore le dernier roman de ces Siamois littéraires. La chose s'appelle Manette-Salomon, et depuis six mois se sert en tartines dans les colonnes d'un journal du soir. Si je vous dis que Manette-Salomon est un modèle d'atelier qui pose à deux francs l'heure pour les Vénus sortant des mers, et si j'ajoute qu'un artiste en renom la prend pour femme après l'avoir prise pour modèle, vous comprendrez ce qu'un pareil sujet peut receler dans ses flancs de phrases sonores, de descriptions interminables et de théories
légères : peu m'importe que les personnages d'un roman ou d'un drame s'agitent dans le bourbier natal, si l'auteur traverse de l'étincelle créatrice le limon qui fait les hommes. Ici, ce n'est pas le cas : ni vie, ni intérêt, ni passions, mais des tableaux à l'état d'ébauche, ou plutôt de débauche, et des pages lascives qui semblent avoir pour but de provoquer la curiosité des oisifs et la sensualité des vieillards.
J'ai réservé pour la fin le point le plus délicat à toucher. Il me reste à parler d'un chapitre inédit qui appelle à coup sûr l'attention et peut-être la controverse. Ce chapitre a pour titre : « La littérature pieuse. » Voilà, écrit M. de Pontmartin dans une note qui en dit plus qu'elle n'est longue, « ce que pourrait être la critique littéraire, s'il nous était toujours permis de nous abstraire des servitudes de journal, de parti ou de coterie. » Ici, je crains de comprendre, ou j'ai peur de deviner. L'auteur veut-il dire que, si dans la littérature où il est passé maître il se permet une opinion opposée à celle des princes de l'Église militante , il ne pourra la publier dans un journal qui défend l'alliance nécessaire de la religion divine et de l'humaine liberté ? En ce cas, il se tromperait une fois, ce qui, pour lui, ne serait pas coutume. Le chien n'est pas ce qu'il y a de mieux dans l'écrivain , et cependant il est dans ses attributions de regarder un évêque. Il y a manière et moyen de tout dire, et ce n'est pas à M. de Pontmartin, si versé dans le secret des nuances, que j'apprendrai que vis-à-vis de l'évêque d'Orléans, son contradicteur principal, on peut, sans rien céder de ses croyances
légitimes, témoigner d'un respect qui s'impose comme un devoir et se ressent comme un charme.
Je crois que s'il est un journal exempt de servitude et étranger aux coteries, c'est celui qui s'honore de la collaboration de M. de Pontmartin et qui souffre la mienne. Je ne m'avance pas beaucoup en affirmant que la Gazette eût inséré ce fameux chapitre par cette seule raison qu'il traduit de justes idées dans un noble langage. M. de Pontmartin se demande, en commençant, si la littérature pieuse, telle que nous la connaissons par ses productions récentes, s'accorde avec les idées, les besoins et les conquêtes de ce siècle progressif. 11 se répond non, ce qui est dur, mais permis. Je ne vois là qu'un généreux conseil donné aux écrivains catholiques, celui d'implorer de Dieu les dons qu'il refuse ou concède, persuasion, intelligence et génie. Tout cela est bon à dire et doux à entendre. A en croire M. de Pontmartin, il y a dans le domaine de la littérature pieuse des livres imparfaits et des libraires intrigants. Le remède est facile, il consiste à composer de meilleurs ouvrages et à fermer le temple aux vendeurs. L'auteur ajoute : «L'Église devrait-elle avoir ses chevaliers comme l'industrie? » Voilà un joli mot : il est de ceux qui désarment en faisant rire. Tous les journaux l'eussent accueilli, car ceux même que domine l'esprit de parti se rangent toujours du parti de l'esprit.
Voici maintenant qui devient grave. Il paraît, — je n'affirme rien, — que Mgr d'Orléans renouvelle contre Molière les anathèmes de Bossuet et interdit aux hommes du monde dont il dirige les consciences la
lecture de certaines œuvres de Voltaire, de Rousseau et de Montesquieu. J'hésite, je l'avoue, et je songe malgré moi aux pétitionnaires de Saint-Ëtienne. Je me recueille et j'écoute deux voix distinctes et puissantes. La première, celle de M. de Ponlmartin, s'écrie : « Quelle belle thèse pour un évoque... au lieu « de dire aux hommes du monde dont on dirige les «études littéraires : Passez vite.. , ne touchez pas à «ces mauvais livres..., leur dire : Lisez, n'ayez pas « peur ! Prenez votre part de ces trésors de malice et « d'esprit. Initiez-vous à ces révoltes de J'esprit contre
« de longues servitudes , allez au fond de ces
« œuvres et de ces audaces ; puis recueillez-vous et « regardez par quelles voies mystérieuses la Provi- « dence sait contraindre l'ouvrage des hommes à pro- « duire ce qu'elle veut et non ce qu'ils veulent. Ce que « ses destructeurs ont vaincu n'était déjà plus que «poussière et que cendre... Ce qui a péri, c'était le « simulacre, la draperie et le fantôme ; ce qui a sur- « vécu, c'était la vérité immortelle... Notre société, qui « a ses vices et ses erreurs, est mille fois plus conforme « que l'ancienne à la pure doctrine évangélique, car « dire que l'Évangile est méconnu là où l'ont proclamé «la liberté et l'égalité civile..., ce serait un plus gros « blasphème que tous ceux qu'on peut rencontrer chez «Voltaire et chez Jean-Jacques. » Cette voix éloquente me charme et me pénètre : elle a cessé de chanter et je l'écoute encore.
La seconde voix, celle de l'évêque d'Orléans, si je puis me permettre de placer mon langage mondain
sur des lèvres brûlées au charbon d'Isaïe, la seconde voix parlerait ainsi : « Oui , nous le savons , la liberté exerce sur le cœur et l'esprit de l'homme un légitime empire, empire si grand, que nous, les serviteurs de Dieu et les ministres des autels, nous l'invoquons comme la garantie des consciences et la messagère du vrai. Mais nous savons aussi que pour la pratiquer comme il convient, il faut la connaître telle qu'elle est. Nul choix n'est libre s'il n'est éclairé, et la lumière vient de Dieu, au nom de qui nous enseignons. Nous ne pouvons empêcher personne de cueillir les fruits du mal suspendus au vieil arbre de science. Seulement, chargés de prémunir les fidèles contre les pièges de la parole et les séductions de l'esprit, nous ne disons à nos disciples « Prenez et lisez » que lorsque, affermis dans la foi et nourris par l'expérience, ils peuvent, sans danger pour leurs âmes, savourer ce que le génie même dévoyé a créé dans les lettres humaines de hardi, de sublime ou d'exquis. » Et il me semblait que cette seconde voix, ainsi entendue, loin de contredire la première, lui apportait comme auxiliaires les tempéraments de la raison et les conseils de la sagesse.
Avec M. de Pontmartin et tant d'autres fermes esprits, je crois et je sais que la religion peut être de son temps, parce qu'elle est de tous les temps. Elle est compatible avec les progrès des sciences et les hardiesses des lettres, et rien de ce qui fait l'homme meilleur ou plus instruit ne peut lui être étranger ou ne lui saurait être hostile. Sans doute, l'Église visible, et
par 1 Église j'entends les hommes et non les institutions, a eu ses défaillances, ses erreurs et ses éclipses ; mais pour se purifier il lui suffit de revenir à ses origines, et elle retrouve la tradition du progrès dans les souvenirs de son berceau. Telle qu'un fleuve qui, las de voir ses flots corrompus par la fange des vallées, songe à la montagne blanche d'où son onde est sortie, elle n'a qu'à remonter à sa source pour retrouver l'air pur, les eaux limpides, les neiges vierges et les hauteurs sereines.
Quand M. de Pontmartin me dit que les apôtres que l'Église a fournis à la liberté ont reculé parfois jusqu'à la barbarie des vieux âges, je ne vois là qu'une de ces contradictions sans nombre qui se disputent l'âme humaine. Quand il me montre le Père Lacordaire retournant à son couvent pour livrer ses épaules au bâton disciplinaire et sa joue aux soufflets des moines, je médite le récit de cette folie sainte, mais je sens un contraste salutaire entre la chair coupable et châtiée et l'âme immortelle et pure. Qu'importe le corps et ses douleurs ! l'esprit souffle et nous emporte sur la montagne légendaire d'où l'on découvre l'avenir idéal et les horizons promis.
Que de choses à dire encore ! Mais le temps presse, et, laissant le livre de M. de Pontmartin à ses brillantes destinées, j'arrive, selon ma promesse, aux chansons de Nadaud. La chanson est vieille en France, comme la gaieté, le bon sens et l'esprit. Ce n'est pas d'hier qu'elle a joui des égards dus à son rang et qu'elle s'est classée parmi les muses de la patrie. Pour mieux rester
dans nos mémoires et mieux courir sur nos lèvres, elle a emprunté le secours ami de la musique, sa sœur. Sa fortune se lie à la nôtre et elle a marqué de son rire étincelant chaque événement de notre histoire. Elle n'a épargné ni les ministres, ni les puissants, ni Mazarin, un demi roi, ni Maintenon, une demi-reine ; elle a promené ses refrains joyeux dans le repos des bivacs et le tumulte des batailles, marié ses couplets au tintement des verres entre-choqués, et suivi dans son vol léger l'amour jeune, libertin et changeant.
Rieuse comme la comédie, mordante comme la satire, épanouie comme le printemps, elle a égrené sur nos pères et sur nous son chapelet de notes sonores. Faut-il citer les poètes qu'elle inspira et les heureux qu'elle a faits : parmi les anciens, Collé, Boufflers et Bernis ; parmi les modernes, Désaugiers, de chère mémoire ; Béranger, en cheveux blancs.... Anacréons couronnés de roses fraîches et de grappes mûrissantes, chanteurs éternels bercés par la muse indulgente et portés sur ses ailes d'or à l'immortalité joyeuse?
M. Nadaud est le digne héritier des maîtres qui ne sont plus. Il les continue sans leur ressembler, et leur succède en les complétant. Il est moins naturel que Collé, mais plus artiste ; moins bruyant que Désaugiers, mais plus fin ; moins agressif que Béranger, mais plus tendre. De tous ses devanciers, il est le plus poëte et le seul musicien : au lieu d'adapter ses vers à des airs vieillis ou connus, il compose lui-même la musique de ses paroles, met la note sous le mot et, comme les premiers-nés d'Apollon, marie sa voix har-
monieuse aux sons de la lyre aux sept cordes. Je ne sais si, comme Amphion, il bâtirait une ville aux accents d'un piano constructeur, mais, plus heureux qu'Orphée, qui n'enchantait que les chênes ou les lions, il a charmé et charme encore les plus belles et les meilleurs.
11 excelle dans tous les genres, hormis le genre ennuyeux. Spirituel et malin, il ne fait la guerre à personne, ni aux vaincus ni aux puissants, et ne met pas de noms propres sur les ridicules et les vices qu'il flagelle. 11 peint et n'attaque pas. Il plaît et n'offense point. De ses chansons, combien sont parfaites et laissent, après que la dernière note a vibré, leur écho dans nos oreilles et leur charme dans nos cœurs ! Il est indulgent et doux pour les faiblesses qu'il partage. Si parfois il se risque au spectacle des danses légères et sous l'ombre des jardins défendus, si même il joue dans quelque scène libertine le rôle de témoin ou d'acteur, il jette sur les nudités qu'il évoque le manteau de la poésie et le prestige de la musique. Il a le respect des mots, sinon des choses, et s'il cède au plaisir, il se refuse à l'orgie. En revanche, il ressent les généreuses ardeurs et les nobles passions; il est de son temps, surtout de son pays, et réserve ses meilleurs chants aux dieux qui ne sont pas partis : la jeunesse, la gaieté, l'amour et l'amitié.
Ah ! l'amour ! Il porte bonheur à ceux qui l'ont connu comme à ceux qui l'ont chanté. Lisez dans le volume de Nadaud, Tlnsommie, la Forêt, le Cavalier et tant d'autres chants attendris sortis de la même source et dorés
du même rayon. Avec quel art le poète cueille et ranime
La lumineuse fleur des souvenirs lointains.
Il fait apparaître dans le silence de la nuit et sous les arbres de la forêt l'image de celle qu'on ne nomme pas, et peuple 'nos rêveries d'ombres fugitives et de formes aimées; tout se réveille en nous au son de la musique et au bruit des paroles, regrets, désirs, espérances; comme l'amant que l'habitude ramène aux lieux connus d'où sa raison l'éloigné, nous répétons, voix basse et cœur ému :
Maudits cheval et cavalier Qui ne sauraient pas oublier
Leur route.
Fuyons, fuyons; presse le pas....
Mais non ; ne l'aperçois-tu pas
A sa fenêtre?
Il faut lui dire adieu; demain, Nous nous remettons en chemin....
Peut-être?
Il me resterait, après avoir vanté les qualités du poète, à signaler ses défauts. C'est une tâche facile que je laisse à ceux qui préfèrent le plaisir de la critique au charme de l'éloge. Si je disais à M. Nadaud que son vers fléchit souvent et parfois tombe ; que j'ai noté ici une incorrection, là une obscurité ; que telle chanson ne vaut pas telle autre, il me répondrait comme Pandore au brigadier : « Vous avez raison. » Aussi je me tairai. Si le silence est une faute, il est charmant d'avoir tort.
Cependant, dans une chanson qui a pour titre : Lanlaire, je note et je transcris ces deux vers :
— Étes-vous légitimiste ?
— Je suis toujours de mon temps.
Brigadier, vous avez raison. Nous ne sommes pas de notre temps, aujourd'hui moins que jamais. Nous ne demandons rien, nous n'avons rien, nous ne sommes rien. Spectateurs attristés des œuvres mauvaises qui s'épanouissent au soleil, si nous n'avons pas la puissance de les empêcher, nous sommes exempts du remords de les avoir accomplies. Libres autrefois, au passé vont nos regrets; vers l'avenir nos regards.
P. S. Avez-vous lu la jolie causerie dont M. Sainte-Beuve vient de gratifier le Sénat? Je ne juge pas la question, mais la causerie. C'est fin, spirituel et littéraire. M. Sainte-Beuve, comme il le dit lui-même, appartient au genus irritabile vatum. Il est irritable; il fut poète, et son dépit s'en va en paroles charmantes. Il surpasse ses collègues, y compris le président, comme le mont Blanc des collines. C'est bien le primus inter pares, le premier parmi les pairs, je veux dire parmi les lettrés, qui ne sont pas les sénateurs.
Juillet 1867.