LETTRE D'UN JAPONAIS A SA FIANCÉE
L'hôte du Grand-Hôtel, Taïko Sama, de ses fenêtres entrouvertes regardait le spectacle et écoutait le
bruit de Paris, la grande ville. Dans une tasse à portée de sa main droite nageaient les feuilles vertes du thé, doux à sentir ; dans une pipe à portée de sa main gauche brûlait l'opium, père des songes, de sorte que Taïko-Sama ne cessait de boire que pour fumer et de fumer que pour boire. Et cependant, entre deux gorgées du breuvage qui réjouit le cœur et deux aspirations de la fumée qui crée les rêves, Taïko-Sama ferma les yeux, pencha la tête et soupira.
Bien qu'il ait les goûts d'un Chinois, Taïko-Sama est un Japonais pur sang, étant né dans l'île Xicoco, une des plus grandes de celles qui flottent, comme des vaisseaux, sur l'océan Pacifique. Pris à vingt ans du désir de connaître et du goût de voyager, il avait accompagné, dans sa visite à l'Exposition universelle, le frère de cette émanation du ciel appelée Taïcoun par les frivoles humains. Il a lui-même une parenté incontestable avec les astres du ciel, et s'honore ajuste titre de compter parmi ses ancêtres un empereur tombé jadis du firmament comme une rosée bienfaisante. Taïko-Sama a tout ce qui constitue le bonheur : visage aimable, esprit cultivé, grande fortune et naissance illustre. Il est favori du prince , mandarin de première classe, et décoré de l'ordre du Dragon vertueux. Si on ne lui parle pas à plat ventre comme à l'empereur, ceux qui l'abordent doivent abaisser leur tête soumise au niveau de leur flexible échine. Enfin il possède deux sabres finement trempés dont la morsure est une caresse, et qui lui permettront de s'en aller sans douleur vers le soleil son cousin et les étoiles ses aïeules.
Et cependant TaïkoSama soupirait. Rien, ni le jeu des acteurs en renom, ni la déclamation des rhéteurs officiels, ni la danse des nymphes légères ; rien, ni les boulevards aux longues perspectives, ni les maisons chargées de drapeaux, ni les cafés pleins de lumières ; rien, ni le passage du sultan dans les carrosses du grand roi, ni les merveilles de l'industrie, ni les femmes, faciles comme des esclaves d'Orient, parées comme les idoles indiennes, peintes comme les porcelaines d'Yeddo ; rien ne pouvait faire naître un désir dans son cœur, un rayon dans ses yeux, un sourire à ses lèvres. Il rêve de la patrie absente, de la mer bleue et de la plage humide d'où sa bien-aimée suit le vol des vaisseaux qui reviennent de l'Occident.
Taïko-Sama a une fiancée, et c'est pourquoi il soupire. Il songe qu'entre elle et lui s'étendent l'immensité des plaines liquides et l'ondulation des flots sans nombre. Il se sent aimé, mais si riches et si beaux sont les jeunes hommes de Niphon et de To-sando, qu'il peut craindre que les yeux de son amie ne cherchent trop complaisamment le miroir des sabres rivaux. Les absents ont souvent tort, et il a lu dans un poète français que les amants heureux ne doivent aller qu'aux rives prochaines. Il veut au moins qu'une lettre de lui, le devançant au pays natal, porte à sa fiancée, consolée et charmée, l'assurance de son amour et le récit de ses voyages. Taïko-Sama connaît l'art de promener sur le papier une plume trempée d'encre de Chine, et aucun mandarin ne fait naître des pensées plus heureuses de l'accouplement des syllabes. Ce qu'il
écrivit, je peux vous le faire connaître. La lettre de Taïko-Sama s'est envolée vers les rivages de Xicoco, mais son manuscrit est tombé dans les mains d'un académicien versé dans la langue japonaise et ignorant de la sienne. L'académicien traduisit le japonais de Taïko, et j'ai traduit de mon mieux le français de l'immortel.
« ma bien-aimée ! c'est Taïko-Sama qui parle ou plutôt qui écrit ; perle des îles, âme de ma vie, reflet visible des dieux cachés ! que firahma miséricordieux t'accorde comme à moi la santé et comme à moi le souvenir. Éloigne de ton esprit les pensées mauvaises et de tes lèvres les aliments défendus; ne néglige ni d'orner ta mémoire des préceptes des sages, ni de purifier ton corps aux ablutions prescrites. Puisse enfin mon nom t'arriver dans chacune des harmonies d'ici-bas, le chant des oiseaux, le murmure des vagues et le soupir du vent.
« Je tiens ma promesse de te conter mes aventures au lointain pays d'Occident. Où je suis, tu croiras être ; ce que j'ai fait, tu croiras l'avoir accompli ; ce que j'ai vu, tu penseras l'avoir regardé. Te souviens-tu de l'heure de nos adieux, et comme j'étais partagé entre le regret de te quitter et le charme de partir? L'amour eût été le plus fort et jamais je ne me fusse éloigné des jardins où tu fleuris, rose du pays natal, si le jeune frère du Taïcoun ne m'eût fait signe de suivre la trace que laissaient ses pieds glorieux. Je ne pouvais demeurer, moi chétif, sur le rivage où sa grandeur n'attachait plus mon prince. Je mis le pied sur le vais-
seau, qui, après s'être balancé sur les vagues comme un oiseau qui cherche sa route, s'envola vers les pays dont nos jours sont les nuits. Bientôt la rive où tu avais voulu rester pour nous voir de plus loin s'effaça dans la distance, et je me trouvai seul, perdu au milieu des vagues profondes et des ombres du soir. Enfin les étoiles percèrent l'obscurité , et il me semblait que Tune d'elles se levait au-dessus de toi, et qu'en se détachant du ciel elle était venue tomber- dans les plis de ta robe, ou mêler à tes cheveux noirs une fleur d'or et de lumière.
« J'étais triste et je pleurais ; mais bientôt au mal de la pensée vinrent s'ajouter les souffrances du corps. Ha bien-aimée, ne navigue jamais. A l'imprudent qui pour la première fois tente la traversée des mers, il semble que le cœur se brise et que la vie s'échappe. Je ne te décrirai pas les tortures que j'ai supportées avec l'indifférence du philosophe et le courage du guerrier ; aucun langage décent n'a de paroles qui les rende. Après une longue série de jours et de nuits agités, nous vîmes enfin apparaître les rives françaises et les ports hospitaliers. Un des premiers, je touchai la terre étrangère, dont le contact me rendit mes forces et ma santé. Le bruit du canon salua notre arrivée, les vaisseaux à l'ancre hissèrent notre drapeau à la pointe de leurs mâts; un peuple curieux bourdonnait sur le rivage, et j'ouvris largement les yeux au spectacle des choses inconnues.
« Quelques jours après nous arrivions à Paris , la capitale de l'empire dont nous étions les hôtes. Je fus
présenté, quoique indigne, au souverain régnant, dont le portrait, que je t'envoie, fut tracé par les rayons du soleil mon cousin. Je te raconterais comment ce prince s'empara du pouvoir et comment il l'exerce , si dans ce pays le directeur des postes n'était soupçonné d'ouvrir les lettres qui ne lui sont pas adressées. La plupart des habitants de Paris, m'a dit son préfet, un homme aimable, sont des nomades et non des indigènes, et il est certain que la cité reconstruite à grands frais a perdu de l'allure sévère de la capitale d'un peuple, pour prendre l'aspect étrange d'un bazar ouvert aux étrangers. Ses monuments, églises, palais, casernes, racontent ses métamorphoses. Les premiers répondent à la foi, les seconds à la grandeur, les derniers aux besoins des temps. « Pourquoi tant de ca- « semés? » ai-je demandé à un mandarin de première classe. Il m'a répondu : « C'est pour loger nos soldats. « — Pourquoi tant de soldats ? — C'est pour remplir « nos casernes. — N'est-ce que pour cela?— C'est pour « vaincre l'ennemi au dehors et maintenir l'ordre au « dedans. — N'avez-vous pas la paix? — Si, mais la « guerre peut surgir. — L'ordre est-il troublé? — Non, « mais il peut l'être.» Après le départ du mandarin, je me suis dit qu'un pays est malheureux qui ne sait ni prévenir les maux qu'il redoute ni jouir des biens qu'il possède.
« Je profilai de mon premier instant de liberté pour me faire conduire au palais de l'Exposition universelle. Jamais monument ne fut moins digne des richesses qu'il contient. Chaque peuple expose au dedans les
produits de son industrie et vend au dehors les échantillons de sa cuisine. L'édifice est tantôt taverne, tantôt bazar, tantôt musée. C'est une ruche cosmopolite où les abeilles affluent de tous les points du monde. ma bien-aimée ! notre pays figure avec honneur à ce concours des nations. Nous sommes les mêmes qu'autrefois, et les années, qui ne nous ont rien donné, ne nous ont au moins rien repris. J'ai admiré nos belles armes, nos riches étoffes, nos laques semées de poudre d'or et nos porcelaines teintes de la couleur des papillons et de la pourpre des fleurs. Partout ailleurs en Europe la science progresse et l'art décline. L'homme, le conquérant de la matière, est vaincu par sa conquête ; dans sa recherche de l'utile, il a oublié les secrets du beau, et il a payé d'une qualité disparue chacun de ses besoins satisfaits.
« Tandis que, charmé de voir et désireux d'apprendre, je parcourais les galeries du palais, je m'aperçus que, devenu l'objet de la curiosité publique, j'étais suivi de près et observé de loin. A Nangasaki, où l'on est sérieux, un Français passe inaperçu; à Paris, où Ton est frivole, un Japonais fait sensation. Ce peuple est affamé de spectacles ! Ici, pour un étran ger qui survient , un ballon qui s'envole ou un cheval qui s'abat, les oisifs s'attroupent plus nombreux que les mouches qui sentent le sucre. ma bien-aimée ! ils examinaient tout en moi : la démarche qui trahit le prince, le vêtement que tes mains ont brodé et le visage dont les traits t'ont séduite. « Quelle distinction « dans sa personne! » disaient les uns; et je souriais
en approuvant. « 11 a le sabre de son père, » disaient les autres, et je souriais sans comprendre. Deux femmes s'approchèrent de moi, et Tune d'elles, la plus jolie, m'adressa ces paroles légères : « Bel étranger, à « ton costume on devine ta richesse , à ta mine on te « prendrait pour un roi. En échange d'un des diamants « de ta couronne, je t'offre la boucle de ma ceinture et « la fleur de mon amour. » J'étais ému et rougissant, mais ton image, un instant chassée, revint charmante à ma pensée , et je répondis à la vierge de l'Occident : « Gesse de me tenter, fille aux cheveux de flamme. « J'ai donné mon cœur à la perle de Xicoco, à celle dont « les yeux sont deux rayons, la voix une harmonie, « l'haleine un parfum, à celle que Brahma a pétrie de et son plus pur kaolin, et dont la chevelure dénouée « bat les hanches rebondies. »
« Elles s'éloignèrent le rire aux lèvres. Autour de moi on faisait comme elles. On m'a conté qu'elles étaient de celles qui exposent leur vertu et négocient leur beauté. Plus d'un grand, aj ou te-t-on , venu à Paris sous couleur d'Exposition, se laissa prendre à leurs charmes et mit à leurs petits pieds des lambeaux de son traitement. Plus d'un leur envova les clefs des portes secrètes pendues au dos des chambellans. Jadis on en a vu qui épousaient des bergères, aujourd'hui on en connaît qui effeuillent des marguerites. Margaritas ante reges> comme me disait, dans un latin audacieux, .un immortel dont la centième année doit éclorc aux roses prochaines.
« L'autre jour, à mon réveil, j'ai vu les maisons pa-
voisées de drapeaux de toutes couleurs, les uns portant à la hampe, les autres portant au centre des oiseaux farouches et couronnés. J'ai cru qu'on avait gagné une bataille ; je me trompais : on attendait deux monarques. L'un, petit roi devenu grand, a dépouillé ses voisins, tantôt par des guerres bien conduites, tantôt par des alliances bien faites ; l'autre , maître de la moitié du monde, règne sur ses sujets comme la grue dont parle un fabuliste régnait sur les grenouilles épouvantées. Tous ces princes, laissant leurs femmes à la maison, viennent à Paris se distraire un peu des soucis du ménage et des ennuis dti trône. Pour réjouir ces nobles hôtes de la France, on prépare des grands bals, des petits soupers et des revues sur l'herbe. Toutes les fois qu'un empereur reçoit un collègue, il prend un plaisir extrême à lui offrir la vue d'une grande armée en bataille. Cela fait bien dans le paysage et vaut un discours du trône. Le propriétaire des troupes a l'air de dire à son camarade de couronne : «Vous le voyez, mon frère, moi aussi j'ai des « soldats qui n'attendent qu'un léger prétexte pour se « couvrir d'une gloire immortelle. D'un mot, je vous « les jette sur le Rhin. Du Rhin à la Vistule, il n'y a « qu'un de mes pas, un pas de géant; et nunc reges in- « telligite, et maintenant, ô rois! comprenez, comme « s'écriaitje grand Bossuet en ses funèbres oraisons. » « Admis dans le salon des grands à titre de Japonais sans conséquence, j'ai, suivant ma coutume, regardé les visages et observé les mœurs. J'ai vu les ministres de la parole, les sénateurs de la vieille garde et l'esca-
dron volant des préfets. J'ai contemplé, l'œil ébloui, les fonctionnaires de haut parage et les uniformes brodés dont le contenu aide à la gloire et veille au salut de l'empire. Une chose m'a surpris et m'a fait moins admirer, mais réfléchir davantage. Tous ces personnages, ou presque tous, ont servi vingt gouvernements avec un zèle égal et des appointements divers. Gomme une girouette qui tourne sur elle-même à chaque secousse du vent, ils ont, en s' attachant à leurs places, suivi les évolutions de la. fortune inconstante. Je leur ai dit qu'au Japon quiconque en changeant de parti était soupçonné de blesser ses convictions en servant ses intérêts devait se faire en plein ventre une incision diagonale, mais profonde. Ayant ainsi parlé, je détachai de ma ceinture mon sabre d'acier poli, et je l'offris poliment à mon interlocuteur stupéfait. lime répondit : « Autres pays, autres mœurs. Mon prince, je « me déclare incapable de m'ouvrir la partie de moi- « même que vous indiquez d'un air noble et gracieux. « Où donc mettrai -je la main, quand il me faudra pro- « tester en public de ma fidélité aux principes et de « mon dévouement au prince ? »
« J'ai entrevu le demi-monde et j'ai fréquenté le grand. Les extrêmes se touchent et souvent se confondent. Les femmes n'ont qu'un souci, la parure; les hommes n'ont qu'un but, la fortune. Chez celles-là, la vertu se déguise sous les apparences du vice ; chez ceux-ci, la délicatesse ne s'arrête qu'à la frontière de la loi. Des banquiers hardis lancent une pluie de titres sur l'immense tribu des dupes. Le dénoûment ne se
fait pas attendre et l'opération porte ses fruits : à qui voulait acheter un château en Espagne, il ne reste plus même en France une chaumière et, par conséquent, un cœur. Mais plus Factionnaire se ruine, plus le spéculateur s'enrichit. J'ai vanté à ces hommes d' argent les honnêtes coutumes du Japon et je leur ai présenté le sabre affilé qui pend à ma ceinture. L'un m'a répondu : «Naïf enfant du Xicoco, je ne suis pas si sot « que d'éventrer la poule aux œufs d'or. » Un autre m'a dit : « Ma religion me défend d'ouvrir brusquement « les portes du temple où j'ai placé mon Dieu. »
«Hier, un bruit sinistre s'est répandu dans Paris. On parlait de l'expédition du Mexique et de son dénoûment lugubre. Mais voici longtemps que mes doigts tannent la plume agile qui court sur le papier. Demain, ma bien-aimée, j'achèverai ma lettre commencée. L'heure du repos est venue ; ma tête s'incline et mes yeux se ferment. Le sommeil, disent les sages, est la liberté de l'âme. Puissé-je revoir en songe la réalité disparue, les rivages de la patrie et le contour des îles heureuses! Puissé-je retrouver ton sourire et ton image dans l'illusion des rêves d'or ! »
Juillet 1867.
FIN DE LA LETTRE D'un JAPONAIS A SA FIANCÉE.
Après huit heures d'un repos profond Taïko-Sama s'éveilla, léger comme une plume au vent, gai comme un oiseau chanteur. Il regarda le temps et vit qu'il était beau ; il relut la lettre et trouva qu'elle était bien. Puis, reprenant la plume, il traça les lignes Suivantes : « ma bien-aimée! réjouis-toi, car je vais revenir. Prépare pour le festin du retour la chair blanche des jeunes chiens et le nid de l'hirondelle errante. Avant trois lunes accomplies, je reverrai le sol natal, si Brahma me vient en aide, lui qui apaise la mer et qui conduit les vents. J'ai choisi pour toi de riches présents, dont les uns rehaussent la beauté, les autres conservent la jeunesse, des colliers de perles imitées avec art, des « Suivez-moi, jeune homme», flottant jusqu'à terre , des fausses nattes couleur de pourpre et les flacons onctueux de Piver, le décoré.
« Puisque je t'ai parlé de l'expédition du Mexique, je te dois quelques mots sur son origine et sur sa fin. Prête l'oreille, ouvre les yeux et révère plus que jamais le gouvernement du Mikado, pasteur des âmes, et du
Taïcoun, prince des peuples. Au Japon, les hommes politiques ne font que ce qu'ils savent, et ils savent peu; en France, les hommes d'État ne savent pas ce qu'ils font, et ils font beaucoup. Or, il advint que grâce au concours d'un citoyen nommé Jecker, on réclama au Mexique la bagatelle de quelques piastres fortes. Le bruit courut, — comme l'esprit le bruit court les rues, — le bruit courut que plusieurs Parisiens d'importance témoignèrent à ces piastres une affection aussi forte qu'elles. Une poule survint : d'aucuns voulurent la gagner, et voilà la guerre allumée.
« Il s'agissait d'honneur et d'argent, comme dans la pièce de M. Ponsard, — - un poète distingué qui n'est plus. — L'honneur n'était pas perdu, mais l'argent pouvait l'être. La nation toujours généreuse se résolut k dépenser cent millions pour en recouvrer deux ou trois. Il y avait bien une grande idée à l'horizon, car partout où va le drapeau de la France il est certain qu'une'grande idée le précède. Des vaisseaux chargés d'hommes franchirent le vaste Océan. La Vera-Cruz fut occupée, Puebla fut prise d'assaut et Mexico ouvrit ses portes. C'était assez pour la gloire et trop pour le bon sens. Le pays s'émut et demanda qu'on mît- un terme à une expédition où il ne sentait ni ses intérêts en cause, ni sa grandeur en jeu. L'effort de l'opinion se brisa contre la volonté du prince. En vain les Cassandres politiques prophétisèrent les ruines futures, leur voix se perdit à moitié du chemin du trône et les ministres regardèrent en riant les augures impuis-
sants et raillèrent le cri sinistre des corneilles volant à gauche.
«L'expédition suivit son cours. L'ennemi fuyait devant les légions françaises. Mais ce n'est pas tout que de vaincre, il faut user de la victoire. On parla d'opposer dans le nouveau monde aux progrès de la race anglosaxonne l'influence de la race latine, et c'était là une grande, une bien grande idée. On fit plus, on voulut civiliser à fond le Mexique mal conquis, et c'était là une seconde idée aussi haute que la première et plus profonde peut-être. On admit sans conteste que la civilisation vient des trônes comme le miel nait des fleurs, et on se persuada vite que les Mexicains, pareils aux grenouilles de la fable, demandaient à Jupiter un souverain qui tînt le milieu entre le soliveau immobile et la grue dévorante. Une fois lancé sur la route des grandes idées, on ne connaît plus d'obstacles et on ne prévoit plus d'arrêts. Comment croire que l'empire, établi en France avec une douce violence et un incontestable succès, perdrait en passant les- mers la force de croître et le don d'ombrager. On pensait voir au Mexique les édifices surgir d'eux-mêmes et se couronner seuls. L'âge d'or allait revenir, les mines d'or devaient produire. En attendant, la France payait cher sa gloire et ses conquêtes, et ses soldats en marche regardaient le drapeau, pour eux signe du devoir et symbole de la patrie.
«Pour un empire il faut un empereur, comme un lièvre pour un civet. On s'adressa à un archiduc autrichien qui possédait le bonheur et rêvait la fortune.
Pauvre prince! que ne vivait-il content du second rang, dédaigneux du premier ! À qui est heureux, que fait l'empire? et quand on a l'amour, qu'importe la couronne ? Quels discours lui furent tenus ? Je ne sais. Par quelles promesses fut-il séduit ? J'ignore. Il vit le présent radieux et crut l'avenir sans orages. Il partit enfin ! If vint à Paris, logea dans ce palais dont tant de rois qui ont passé furent les hôtes ou les maîtres, et s'embarqua pour le Mexique, riche d'espérances et crédule aux serments. De la Vera-Cruz à Mexico, voyant la foule se presser sur son passage et les baïonnettes des soldats reluire sous le soleil brûlant, il s'écria : « La «France est avec moi ; je suis maître de l'espace et du « temps : l'empire est fait. »
« Il ne l'était pas, cependant. Quelques semaines rébranlèrent, et Ton put prédire l'inévitable chute de cet arbre sans racines. Au Mexique, la luttç sans terme; en France, un déplaisir sans bornes. En vain les ministres, jouant avec les mots et avec les faits, déployèrent l^s trésors d'une imagination plus riche que la riche Sonora; en vain on jeta au plus épais des souscripteurs le filet doré des emprunts , on ne pouvait étouffer dans l'esprit d'auditeurs mal convaincus le sentiment de la vérité et l'appréhension du désastre. Toutes ces choses appartiennent à l'histoire, et l'histoire sera connue, quand, selon la promesse d'un orateur, la France n'attendra plus son Tacite. Menace des États-Unis, résistance du clergé, découragement de l'opinion, et nulle part les ressources égales aux besoins et les résultats à la hauteur des sacrifices.
« C'est alors que l'impératrice Charlotte fat députée aux Tuileries et au Vatican, pour demander, ici des secours promis, là des concessions impossibles. Elle échoua. L'infortunée remplit le palais pontifical de ses terreurs et de ses sanglots et perdit à la fois l'espérance et le souvenir , la mémoire et la raison ; objet d'horreur et de pitié, même aux ennemis de son mari, même au traître qui le livra, même au bourreau qui Ta frappé ! L'histoire est ménagère de ces hautes infortunes, et il faut remonter à la fin du siècle passé pour retrouver une autre victime royale plus grande, plus innocente, plus pure et plus cruellement délaissée parla France et par Dieu.
« Le dénoûment fut rapide : on renonça aux grandes idées et aux vastes erreurs. Les troupes françaises, enfin rappelées, refirent la route parcourue et quittèrent un sol où ils laissaient des victoires stériles et des tombes inconnues. L'empereur Maximilien pouvait accompagner leur fuite : on l'en priait ; il refusa, et ce refus lui sera compté dans l'histoire, plus que ne l'eussent été son ambition satisfaite et l'empire réalisé. Abandonné de la France, mais dévoué à ses partisans, il résolut de combattre, non pour le salut de sa personne, mais pour l'honneur de son nom. Sans espérance, mais sans désespoir, il en appela à l'histoire impartiale et à l'épée fidèle. Cependant les aigles lassées regagnaient l'aire natale, et Maximilien regardait les vaisseaux qui, débarrassés de lui, n'emportaient que sa fortune.
« Il lutta quelques semaines, s'aidant lui-même et prêchant d'exemple ; tout lui manquait : vivres, munitions,
trésors et soldats; la France, en se retirant, ne lui avait rien laissé. Vaincu et assiégé, mais redoutable encore, il pouvait rencontrer une journée heureuse et retourner le vent de la fortune contraire. Il comptait sans Lopez et sans la trahison. Vendu pour une somme d'argent, comme Charles I er par Lœven, il ne put même obtenir Téchafaud de White-Hall. Sa poitrine servit de but aux balles des bandits, et ce malheureux prince, ajoutant son nom au livre d'or des rois martyrs, conquit sur la terre mexicaine une tombe aussi large et plus durable que son trône. Au moment où je t'écris ces lignes, le tambour bat, les princes sortent; les troupes s'assemblent : on donne une fête au sultan.
«Ainsi finit l'expédition du Mexique. Le récit m'en fut conté par un mandarin disponible, philosophe aimable et sage, en retrait d'emploi. C'est un acteur devenu témoin qui regarde de quelle façon ses successeurs tiennent ses rôles et corrigent ses effets. Il a gagné en indépendance ce qu'il a perdu en pouvoir et juge mieux depuis qu'il n'agit plus. Il a oublié la haine et appris le dédain. Quand sa narration fut terminée, il voulut conclure et ajouta : « Toute faute se paye et chacun récolte ce qu'il sème, folie pour folie et néant pour néant. Les œuvres durables veulent être fortement conçues et énergiquement poursuivies. Les idées des hommes ressemblent à la semence des livres saints. Stériles, elles tombent sur le roc où rien ne germe; légères, elles volent au vent qui les disperse. — Les bonnes seules fructifient.
«En ce qui touche le Mexique, le gouvernement ne
peut alléguer aucune excuse d'ignorance ou d'erreur. Les Chambres ne lui ont pas épargné les conseils, et les journaux lui ont rendu plus d'avertissements qu'il ne leur en a donné. Tout homme est responsable des fautes par lui commises, et il ne peut obtenir son pardon que par un aveu d'impuissance ou un cri de repentir. Nos ministres se contentent de jeter les fleurs de leur rhétorique sur les ruines qu'ils ont faites. Us invoquent le ciel et se déchargent sur Dieu; leurs bras sont longs, mais Dieu est loin. Quand Moïse levait au ciel ses mains suppliantes, c'était pour obtenir la victoire, et il triomphait; quand M. Rouher essaye cette attitude de prophète en détresse, c'est pour glorifier ses désastres, et il échoue. J'aime mieux Moïse. « A propos de la mort de Maximilien, tombé à Queretaro, on a répété le mot de M. de Talleyrand apprenant la mort du duc d'Enghien, fusillé dans les fossés de Vincennes : « C'est plus qu'un crime, c'est une «faute. » C'est plus encore : c'est une diminution de prestige et une atteinte à la gloire française. Il n'y a pas de distinction possible entre le gouvernement et le pays, l'un agissant au nom et avec l'aide de l'autre. Par qui fut conçue la pensée de l'expédition mexicaine et par qui exécutée? Qui rêva l'empire et le réalisa ? Qui vint offrir une couronne au châtelain de Miramar ? Qui, pour vaincre les répugnances d'un malheureux prince, a promis plus qu'il ne devait promettre et ne pouvait tenir? Qui prodigua pour une chimère l'argent du Trésor et le sang des soldats? Par qui Maximilien fut-il intronisé ? Par qui soutenu? Par
qui enfin délaissé? Sur qui retombent la responsabilité des fautes et le poids des désastres? Sur les hommes ou sur Dieu ! Les hommes s'agitent et Dieu les juge. «C'est la première fois que la France abandonne un allié auquel elle avait promis d'être jusqu'au bout fidèle. Nous avions charge d'empereur, et n'ayant pu lui assurer le trône nous devions au moins lui garantir le salut. Et maintenant lavons-nous les mains, en regardant le ciel. Rien, ni les parfums de Piver, ni l'eau des ablutions, n'effacera la petite tache. Taïko, nous passerons de longues années encore à envier le sort du charbonnier maître de lui, maître chez lui. Après la gloire qui s'envole, la liberté qui décroît. »
« Mon interlocuteur ajouta d'autres paroles que je transcrirais volontiers, n'était la crainte salutaire du mandarin Vandal.
« Qu&nd le vieillard m'eut quitté, je réfléchis longue ment sur l'avenir des gouvernements despotiques et le sort des nations décroissantes. Je m'efforçai de détourner le jeune frère de mon Taïcoun de l'ambition qui perd les princes. Je lui disais : « Si jamais la «France vous offrait le trône du Béloutchistan ou le « sceptre des deux Tartaries , dût-elle vous donner, « comme la Grèce à Ménélas, mille vaisseaux et centmille « soldats, refusez avec une politesse exquise et une conviction ferme. L'appui des rois est incertain et leurs «promesses ressemblent à la tour de porcelaine, qui « est haute, fragile et de couleur. Le titre de frère d'un * grand empereur suffit à quiconque est modeste. Con- « tentez-vous de vivre heureux et de remonter par les
a femmes jusqu'au soleil qui luit pour tous et ne trompe « personne. »
« Que de choses , ô ma bien-aimée ! il me resterait à te dire ! J'ai vu le sultan dans sa gloire. J'ai assisté à un débat solennel engagé dans les Chambres françaises. Mais l'opium s'est éteint dans ma pipe au tuyau d'ambre et les parfums manquent aux cassolettes de bronze; laisse-moi fumer et rêver : dans un nuage, comme un dieu d'autrefois ; dans l'encens, comme un roi d'aujourd'hui.
« En France, l'État possède autant de grands corps que l'on voit de queues pendre au bonnet d'un pacha. Grâce au concours de ces hautes assemblées, une loi d'ensemble se confectionne moins vite mais aussi sûrement qu'un chapeau de feutre aux machines de l'Exposition. Le Conseil d'État, — c'est là que sont les sages, — rassemble les matières premières et propose l'adoption d'un modèle. Le Corps législatif, — c'est là que siègent les orateurs, — choisit une forme à la mode et discute sur la couleur du ruban. — Le Sénat conservateur, — collection d'intelligences et recueil des fortes têtes de l'empire, — essaye la coiffure proposée, et pour peu qu'elle lui semble trop large ou trop hardie, peut ordonner un changement de tour et une remise en forme. Après quoi la loi est faite et le chapeau va bien.
« C'est à une des séances du Corps législatif qu'il me fut donné d'assister. Longtemps avant l'heure indiquée, la foule envahissait les tribunes, et au premier rang s'étalaient ces êtres charmants dont la robe dévore autant de soie que le ballon du mandarin Nadar.
Deux fleurs du jardin des hommes siégeaient à mes côtés, mieux vêtues que le lis des champs, plus odorantes que la rose épanouie. Elles parlaient, et je prêtais l'oreille à la musique de leurs voix. L'une murmurait les noms glorieux de Piver et de Dusautoy ! L'autre disait : « Le grand Worth a semé assez de ru- « bans assortis pour récolter un jour un doigt de ruban « rouge. Ce qu'on fit pour l'aigle des habits noirs, ne «le fera-t-on pas pour Fange de la couture? Il a tant « de tact quand il mesure, tant de douceur quand il « insiste, tant de génie quand il crée ! Il est juste de « placer une croix sur un sein qui a si bien compris les « exigences et la valeur du nôtre. »
« La séance commença, et j'entendis pérorer sur la question mexicaine trois mandarins de première classe. L'un, ancien ministre, historien du premier empire, orateur de tous les temps, porte gaiement le fardeau des années, et, comme le soleil dans le ciel pur, avance dans sa verte vieillesse. C'est un philosophe indulgent et un lettré des jardins d'Académus. Écouté comme un prophète antique, il mêle ses souvenirs à ses conseils et jette sur la route où l'on marche le rayon des astres couchés. Sa parole éclaire et charme, et ressemble aux miroirs magiques qui ne reflètent que la vérité, souvent aussi difficile à dire que pénible à regarder. Le second, moins maître des autres que de lui, prononce d'une voix vibrante les discours de la montagne, où il siège; incapable de ménagement et dédaigneux des orages, il lutte pour une cause dont le triomphe avance, et contre des adversaires que chaque victoire épuise.
L'orateur, à en juger par lui, est un guerrier qui sait parler ; il tonne, et dans sa poitrine et sur ses lèvres on sent le souffle de la liberté proscrite et l'accent de la muse indignée.
a Le troisième, ah! le troisième !
t Le troisième dit moins bien.
« Il a le prix tout de même...
a Celui-là, c'est le mandarin-ministre et l'Atlas du second empire. Il a les épaules larges, la tête puissante, les bras longs et un ventre dont la majesté ferait hésiter nos sabres. Il est plus qu'utile, nécessaire, et comme la nécessité il fait loi. Il a l'amitié d'un grand homme, ce qui est un bienfait des dieux, et s'est enrichi l'autre jour de quelques diamants qui, sans ajouter à ses mérites, rehaussent pourtant sa valeur. Derrière l'aigle à la forte envergure on sent le dieu qui tient la foudre, et c'est pourquoi, dès qu'il paraît on s'incline, et dès qu'il parle on l'approuve. La majorité fait taire devant son éloquence assermentée les conseils de la sagesse et les inspirations du bon sens. Elle voudrait le mieux, mais le mieux est parfois l'ennemi de ce qu'il dit. Au premier mot, il domine son auditoire; une mèche unique flotte en cadence sur sa tête dégarnie, et, comme un chef d'orchestre, il conduit de son bras levé l'harmonie des applaudissements et le concert des bravos. Quand il a fini, les votes pleuvent blancs et pressés comme des flocons de neige ; et lui, dans l'attitude du Rhin, père des fleuves :
Appuyé d'une main sur l'urne des scrutins, S'endort au bruit flatteur des nombreux bulletins.
« II me resterait à te dépeindre la figure des hommes qui s'agitent tandis que ce dieu les mène : les Ajax de la majorité et les Ulysses du tiers-parti. Ce sera peutêtre l'occasion d'une troisième lettre; mais aujourd'hui le temps presse, et, comme dit un proverbe latin : De minimis non curât prœtor.
« Je borne ici ma carrière, heureux si j'ai pu faire passer sous tes yeux la vision d'un monde étranger. Ici l'homme est moins grand que ses œuvres et son esprit vaut mieux que son cœur. L'admiration s'impose, mais l'estime se refuse. Chez nous seulement on retrouve l'amitié sans défaillance et l'amour sans soupçon. O ma bien-aimée! Taïko-Sama baiserait la trace de tes pieds, si tes petits pieds laissaient leur empreinte aux herbes de la prairie et aux fleurs des jardins. »
Août 1867. LE VICE-EMPEREUR.
Occidentale.
Il avait prononcé, sans convaincre personne,
Un de ces longs discours, tels que pour la Couronne
• Démosthènes en débitait, Et tandis qu'il vantait la Prusse et le Mexique, À chaque mouvement de sa tête héroïque, Sa mèche unique s'agitait.
Chaque auditeur ému retenait son haleine;
Le président Schneider n'interrompait qu'à peine :
C'était très-grand, c'était très-beau !
OUivier méditait; Larrabure, sans doute, Recherchait son bon sens égrené sur la route
Qui de Bayonne mène à Pau.
Le Tiers-Parti, vaincu, s'effaçait comme une ombre, Et parfois, au signal des muets qui font nombre,
Les bravos couraient sur les bancs; Quand l'orateur ferma ses lèvres desséchées, On vit alors tomber dans les urnes penchées
La neige des bulletins blancs.
Et lui, lutteur heureux, souriante figure,
But un mélange exquis de sucre et d'onde pure,
Puis, modeste, revint s'asseoir; Et tandis qu'au bureau se comptaient les suffrages, Il remit sur son front, où passent les orages,
Sa calotte de velours noir.
Dans quels étonnements ce souvenir me plonge I J'ai beau faire, partout je revois, même en songe,
Ce ministre à la grande voix, Cette réduction d'Orphée, au doux langage, Dont la lyre et les chants charmaient dans le vieil âge
Les bêtes, la pierre et le bois.
C'est un poste agréable et qui vous met à Taise Que d'être le second dans la Rome française,
Et, sans faiblesse et sans souci, Conduire au gré des vents, sur la mer opportune, Le vaisseau périlleux qui porte la fortune
De César, et la sienne aussi.
Quel rêve de toucher en s'élevant de terre, \
Du front au souverain couronné de lumière, J
Du pied au glorieux Sénat, 1
Et d'avoir ses deux mains pleines de ministères : * Dans la gauche tenir les finances prospères,
Et dans la main droite l'État ! *
On grandit avec l'âge, on change avec les choses, Qu'importe? chacun sait quelles métamorphoses
Subirent les dieux inconstants. >
On est, comme Jupin, dont la légende inspire, Cygne sous les Bourbons, et flot d'or sous l'Empire,
Puis taureau, quand on a le temps.
On domine, à la Cour, aux Chambres, dans les fêtes, Ëcuyers, chambellans, gros bonnets, fortes têtes,
Toutes les étoiles du ciel, Tout ce qui va, grandit, croit, multiplie, émarge, Tous les frelons dorés qui vivent à la charge
Des abeilles qui font le miel ; .
Sénateurs et préfets prompts à tout entreprendre,
Et tous ceux qui jamais ne sauraient assez prendre
De galons d'or étincelants, Au flancs desquels s'accroche un glaive qui s'ennuie ; Les ministres aussi sur qui tombent en pluie
Six mille pièces de vingt francs.
Les ministres pourtant ont de riches demeures Et sont grands. L'un, pavé d'intentions meilleures
Que. le résultat qui les suit, Répand à larges flots l'instruction féconde, Heureux père d'enfants qui dans ce pauvre monde
Font du chemin et font du bruit.
L'autre prit Rome, — alors on était République ; Celui-ci, bon liseur et profond politique,
Chez les Turcs apprit à penser. Celui-là, cœur ouvert, esprit sans artifice, Administre aujourd'hui cette même justice
Que jadis il sut devancer.
Eh bien, tous ces grands noms, anges du ministère, N'atteignent même pas la cheville ouvrière
De celui que je veux chanter, Du messager du dieu dont tout pouvoir émane, Truchement de l'Olympe, irresponsable organe
Du responsable Jupiter.
C'est lui qui met un frein aux libertés promises, Et qui pour les erreurs et les fautes commises
Postule des acquittements; Avocat nuancé que nul détour n'étonne, Comme il sonna la charge au Mexique, il nous sonne
La cloche des enterrements.
Que lui font l'injustice et les criailleries? 11 reste dans l'esprit des lettres affranchies
Que lui daigne adresser César.
Il reçut l'autre jour, splendide récompense, Des diamants, moins clairs que n'est son éloquence,
Moins brillants que n'est son regard.
Les diamants font bien; mais il lui manque encore Deux dignités de plus, pour que Riom s'honore
De ce rejeton sans pareils.
Qu'il soit duc, et cela ne surprendra personne, Puis conseiller privé, luxe que l'on se donne
Quand on se prive de conseils.
Alors, comblé de gloire et ceint d'une auréole, Tranquille, il guidera vers le fier Gapitole
Son char flanqué de sénateurs.
N'est-il donc plus de voix qui s'indigne et qui vibre? C'était l'esclave à Rome, ici, c'est l'homme libre
Qui poursuit les triomphateurs.
Août 1867.
LA SAISON DES EAUX, LE MOUVEMENT LIBÉRAL, LA NAVIGATION AÉRIENNE, LES FEMMES, M e PLACIDE FÉREY.
La session des Chambres est close; plus de discours, partant plus de joie. Où est le président Schneider, dont les interruptions sont à toute vapeur, comme la marche de ses locomotives ? Où sont les lois libérales, les promesses de février et les neiges d'autan? Où vont le groupe des orateurs et la légion des muets? Où sont les députés de la majorité, dont chacun répétait, comme les bergers du Poussin, et in Arcadia ego. Et moi aussi, je suis de la rue de l'Arcade.
Nos ministres et nos députés se sont enfuis comme
une volée d'oiseaux chanteurs ; ils s'en vont comme
. les rois. Les uns, et ils sont nombreux, vont chercher
dans leur maison des champs l'oubli de leurs votes
personnels et des discours d'autrui ; les autres dres-
sent leurs tentes des jours d'été sur les rives des fleuves ou les pentes des montagnes. M. OUivier, se promenant au bord des sources pures qui reproduisent son image, prend des attitudes de ministre sans portefeuille et de Narcisse sans écho. M. Jules Favre recherche l'air tiède du Midi et le spectacle des flots d'azur. Un député de l'opposition s'expose à l'eau, sulfureuse qui jaillit des Pyrénées, et les baignoires allemandes s'étonnent de l'embonpoint d'un ministre. Les bains sont de toutes les opinions et les extrêmes se douchent.
Dans quelques jours l'Olympe entier va s'abattre sur Biarritz hospitalière. Les dieux et leur suite vont se tremper d'onde amère, et les vagues, toujours limpides malgré le nombre des baigneurs , mouilleront dans leurs naïves audaces la ceinture des grâces et la clef d'or des chambellans. La mythologie revient avec ses riants souvenirs et ses traditions fleuries. Gomme les Athéniens, nous verrons les perles de la mer rouler sur les épaules des divinités nouvelles, et comme autrefois devant le char de Neptune et d'Amphitrite, l'eau jaillira sous l'effort des nymphes légères et des tritons joufflus.
En attendant ces délices balnéaires, la fièvre électorale sévit sur le territoire de l'empire. On vient de renouveler le tiers des conseillers généraux , et les préfets, suivant l'antique usage, ont déployé un zèle supérieur à tout éloge et au-dessus de leurs appointements. Ainsi que l'ourse, qui, touchante en ses affections maternelles, lèche ses oursons jusqu'à ce qu'ils soient en état de se présenter dans le monde, le gouverne-
ment, tendre pour ceux qui font vœu d'être siens, fait la toilette- de ses protégés et les pare pour le jour des scrutins. Chaque candidat étend sur la foule des électeurs ses mains pleines de promesses et donne au papier de ses affiches la couleur de ses opinions. Les uns essayent de concilier ces deux choses inconciliables, leur amour de la liberté et leur dévouement au pouvoir; les autres, ornés du patronage autoritaire , célèbrent leur indépendance au moment même où ils l'aliènent... A l'heure où j'écris, les scrutins sont fermés, les votes dépouillés, les élus proclamés, et bientôt de cette agitation d'un jour il ne restera qu'un souvenir vague, transformé en inévitable oubli. De tous ces serments imprimés, de toutes ces promesses écrites, il ne survivra que des lambeaux de papier déchirés, jouets du vent qui souffle et des enfants qui passent.
Le gouvernement a triomphé de l'opposition comme Pyrrhus triomphait de Rome, en s'affaiblissant dans la lutte et par l'emploi des éléphants : les éléphants , c'est-à-dire la lourde cargaison des fonctionnaires, depuis le préfet en habit brodé jusqu'au gendarme au baudrier jaune. De tels auxiliaires nuisent autant à la sincérité du suffrage qu'à la dignité des élus , et l'autorité gagnerait en prestige à chercher des conseillers généraux et non des flatteurs particuliers. Néanmoins, malgré vents et marée, malgré le nombre des influences et la qualité des appâts, nos amis et nos alliés sont en grand nombre sortis vainqueurs de cette lutte inégale et souvent discourtoise. Partout nous avons vu surgir des noms aimés qui nous rappellent le souvenir des
temps meilleurs, et dont le triomphe atteste que le pays fait plus de cas de la fidélité qui s'écarte que de l'apostasie qui s'affiche. La vie renaît et à chaque mouvement s'atteste plus efficace et plus forte. Toutefois, à ceux qui s'affligent de nos victoires trop restreintes et de ce réveil trop lent, je répondrai : Il est plus facile de perdre la liberté que de la reconquérir. Les grands peuples sont comme les grands chênes, il leur faut des siècles pour croître et une heure pour tomber. Ce n'est pas en un jour qu'on peut secouer le fardeau des longues servitudes, et la durée des efforts se mesure à la profondeur des chutes.
Je n'ai pas dessein de rester longtemps sur le terrain politique, et je n'aurais rien à dire si le hasard ne m'avait mis entre les mains deux livres qui alimenteront ma causerie déjà tarie. . Le -premier de ces livres porte sur sa couverture un titre aux longues dimensions que je transcris sans broncher : Prodigieuse découverte et ses incalculables conséquences sur les destinées du inonde. L'éditeur s'appelle Hetzel, Fauteur X. Nagrien. Que de pseudonymes à la clef! Enfin, le titre promet, reste à savoir si l'auteur tient.
On est plus ou moins curieux, et je suis de ceux qui le sont plus. On comprendra, dès lors, mon désir de connaître cette prodigieuse découverte qui doit changer la face un peu ridée de ce vieil univers. Était-ce la forme d'un canon à aiguille ou le rêve d'un philosophe à système? Était-ce le délire d'un savant ou la méditation d'un sage ? Je me disais : Peut-être est-ce un disciple de Considérant qui a perfectionné l'homme in-
venté par le maître et donné une courbe plus séduisante à la queue qui se termine en œil ? Toutefois, une telle découverte changerait moins la face des choses que l'envers des gens. Serait-ce un expédient politique qui... non; à l'irrévérence de la pensée trop libre qui se présente à mon esprit, je sens qu'elle ferait impression, mais qu'elle ne pourrait l'obtenir.
Je voulais savoir, j'ai lu : il ne s'agit ni de philosophie, ni de religion, ni de politique ; voici la chose en aussi peu de mots que possible. Un beau matin, sur Paris à. peine réveillé, tombe une neige de petits papiers : il en neigeait sur le sommet de l'obélisque, sur les tours de Notre-Dame, sur le pavé des rues , dans l'intérieur des maisons, partout. Quel était ce mystère? On ne comprenait rien à cette averse de prospectus ; leur abondance était un problème et leur contenu une amorce. Voici ce que disaient les petits papiers : a Les personnes qui se trouveront sur la place de la Concorde le 1 er juin prochain, à midi précis, assisteront k la première manifestation de la plus grande des révolutions passées et futures. » La curiosité fut grande, comme de raison; la police, mise sur pied, selon son habitude, vit l'effet sans percevoir la cause. Le mot de révolutions passées et futures troubla le gouvernement, qui, rassuré sur le passé, appréhendait le futur, ^'autorité, se mettant en mesure pour le jour et l'heure .dits, requit les canons revolvers et les chassepots disponibles et s'émut de la base au sommet de son édifice sans couronnement.
Le 1 er juin de cette année imaginaire, longtemps
avant l'heure de la manifestation promise, la foule se rassembla compacte .sur la place de la Concorde et dans les lieux circonvoisins. La foi s'emparait des uns, l'incrédulité des autres. On consultait sa montre, on regardait l'espace. Aux approches de midi, le silence était si grand qu'on eût entendu une mouche voler; quand les douze coups retentirent à l'horloge des Tuileries, tous les doutes furent dissipés et on sut à quoi s'en tenir. Ce ne fut pas une mouche, ce fat un homme qui vola.
Eh! mon Dieu, oui, le grand problème de la navigation aérienne était enfin résolu. Je ne redirai pas, on le conçoit, les explications scientifiques dont l'auteur accompagne « sa prodigieuse découverte. » Je n'ai pas la prétention de rendre clair ce qui pour moi reste obscur. C'est un rêve de l'avenir qui nous est présenté comme une réalité d'aujourd'hui, mais le vraisemblable côtoie le vrai et l'impossible arrive. En lisant ce livre étrange, je songeais à ces récits de l'autre monde qu'Edgard Poe écrivit pour celui-ci, et dans lesquels le conteur parcourt le domaine de la science sur les ailes de la folle du logis. M. X. Nagrien, puisqu'il faut l'appeler par un nom, séduit dès la première page le lecteur, forcé d'aller jusqu'au bout. Il intéresse, il plaît, et que faut-il de plus ? C'est le cas, en prenant congé de l'auteur et du livre, de rappeler le vers d'Horace :
Omne tulit punctum qui miscuit utile dulci.
Un auteur est habile Qui mêle en ses écrits l'agréable à l'utile.
J'ai annoncé que j'avais à parler de deux ouvrages. Le premier, dont j'ai rendu compte, est signé X. Nagrien, un pseudonyme; le second est signé Velnac, une anagramme. L'un a pour titre : Prodigieuse découverte, l'autre s'intitule modestement : les Femmes. Celui-ci traite des ballons, celui-là de la crinoline.
Les femmes ! Quelle jolie enseigne à une marchandise littéraire ! Gomme les langues d'Ésope, elles sont le meilleur et le pire, se servent à toute heure et s'accommodent à toute sauce. Je regardais avec intérêt ce petit livre à couverture glacée relevée de filets bleus, et j'allais l'ouvrir pour apprendre enfin le secret de celles qui n'en surent jamais garder un, lorsque mes yeux tombèrent sur la devise de l'auteur, écrite audessous de son nom : In amore, in labore vita, la vie est dans l'amour et dans le travail. Cette pensée est d'un avocat; elle est ingénieuse et elle est fausse. Il n'y a pas de distinction à faire entre l'amour et le travail : c'est tout un.
« On n'aura jamais tout dit sur les femmes, nous dit l'auteur, parce qu'on n'est jamais un instant sans y penser. » Parlez pour vous, mon cher confrère; quant à moi, il m'arrive de penser à autre chose. « Le degré d'abaissement d'une société se mesure exactement au degré d'effronterie qu'une femme y peut atteindre sans scandale. »
Voilà, il me semble, une pierre jetée dans le jardin de la société moderne, mais c'est une pierre fine. « Il y a dans toute femme une sœur de charité. » C'est vrai ; écoutez encore :
« Qui n'a connu Gradin? Qui ne se rappelle ses nobles et fières convictions? Il a juré de ne point pactiser avec le pouvoir, et il a tenu bon pendant trois ans* Le voilà maintenant qui monte les degrés, portant sous ses bras des manteaux et des fourrures ; il suit pas à pas sa femme, qui l'entraîne dans les bals de la cour et le mène aux emplois à travers toutes les pompes du déshonneur »
En effet, j'ai connu Gradin, mais je n'insiste pas sur cette sorte de maris si fréquents qui passent par toutes les portes en baissant leur front, pareil à celui d' Actéon. Et en parcourant ce petit livre, ou je glane de droite et de gauche, j'arrive à cette jolie pensée, joliment dite : « Quand nous disons que les femmes valent mieux que nous, nous le pensons ; quand ce sont les femmes qui le disent, elles en doutent. » Avons-nous raison, ont-elles tort ?
Je n'ai pas dit de ce petit volume tout le bien que j'en pense, il faut se borner quand on veut écrire. J'ai tâché, par des citations prises au hasard, de donner quelque idée des qualités visibles d'un écrivain qui se dérobe, grâce, finesse, esprit, connaissance du sujet, art de penser, talent d'écrire. Toutefois, pour l'auteur, la meilleure récompense et la plus douce, ce ne sont ni nos critiques flatteuses, ni nos éloges stériles, ce serait le sourire d'un de ces êtres charmants auxquels il pense toujours et qu'il chante parfois.
Il me faut finir par une triste nouvelle ; chaque jour amène son deuil, et la terre, où nous irons tous, reçoit ce peu de poussière qui fut un homme. Celui dont
nous pleurons la perte était un des meilleurs de nous, Tout en lui était élevé et bon, le savoir, le talent et le cœur. Le monde où il a passé l'aimait et s'en souvient, la magistrature où il a grandi s'honorait des exemples qu'il donnait et s'étonne du vide qu'il laisse. Vivant, il eût repoussé l'éloge ; hélas*! mort, il ne saurait l'entendre. Trop modeste pour se bien connaître, il eût pris pour une flatterie la vérité, même affaiblie, et il eût dit que la seule louange dont il fût digne, c'était de n'avoir rien fait qui méritât le blâme.
M. Placide Férey, conseiller à la Cour de cassation, a couronné par une fin chrétienne une vie pleine d'œuvres et courte de jours. Né au commencement de ce siècle, il fit du droit son étude, du barreau une transition, de la magistrature son but. Il était neveu de l'avocat Férey, célèbre dans son temps, ignoré du nôtre. L'intégrité et le talent marchaient de pair chez cet avocat des vieux âges. Il avait laissé à son neveu sa bibliothèque et ses papiers, parmi lesquels des reçus de vingt-quatre francs, prix des consultations d'alors. Aujourd'hui, tout a changé : au barreau, comme ail* leurs, plus d'honoraires, moins d'honneur; les prix augmentent, les hommes baissent.
M. Férey fit son droit et prit rang parmi les stagiaires. Il entra dans le cabinet et travailla sous la direction de l'illustre Berryer. C'est faire l'éloge de l'élève et du maitre que de dire que l'un était digne de l'autre. Ce fut là qu'il se perfectionna dans la science des lois, qui sont le devoir écrit; là qu'il apprit à bien parler et à agir comme il parlait. Ses débuts furent
heureux et remarqués, et il eut l'honneur, grand pour un jeune homme, de plaider en audience solennelle. Les magistrats, qui l'aimaient, lui ouvrirent leurs rangs; il fut nommé conseiller auditeur. Dès lors il ne plaida plus les procès, il les jugea.
Les conseillers auditeurs furent une des meilleures institutions du premier Empire, la Restauration les respecta, la révolution de Juillet les supprima. Ils ont fourni à la magistrature ses plus dignes représentants et ses plus utiles recrues. Ils ne pouvaient demeurer. Nommé par le ministre, sur la présentation des cours, le choix des magistrats était pour eux une certitude de capacité et une garantie d'indépendance. Jadis la magistrature et le parquet formaient deux branches distinctes, riches de sève et de puissance. Les talents abondaient partout. Les uns portaient la parole, les autres tenaient les balances. Aujourd'hui... mais ces comparaisons irritantes n'entrent point dans mon dessein, et je n'ai ni la liberté ni le temps d'humilier les modernes représentants de la Thémis antique en leur montrant leurs privilèges perdus et leurs sommets nivelés.
M. Férey trouva vite l'occasion de mettre en relief ses éminentes qualités. C'était un de ces magistrats qui font honneur à la magistrature, et chaque avancement semblait au-dessous de ses services et inégal à sa valeur. Conseiller, puis président de chambre, il rehaussa ces délicates fonctions par l'austère dignité dans laquelle il les tint. Travailleur infatigable, jurisconsulte hors ligne, personne ne savait comme lui rédiger les ermes d'un arrêt et donner à la loi contestée une sanc-
tion plus définitive et plus claire. Mais c'est surtout comme président d'assises qu'il mérita de laisser un long souvenir. Il savait, ce que beaucoup ont désappris, qu'en un tel poste l'impartialité est le premier devoir. Aussi, tenant la balance de la justice égale entre l'accusation et la défense, il recherchait avant toutes choses, non la condamnation d'un homme, mais le triomphe de la vérité.
De grandes affaires furent portées devant son tribunal. Il dirigea les procès retentissants de Laroncière et de Donon-Cado, et il le fit de telle façon que les juges anglais eux-mêmes, <^ui entourent la liberté de tant de garanties, l'accusé .de tant de protection, reconnurent, alors qu'il les présidait, la supériorité des débats criminels et des assises françaises. Après qu'on eut entendu Berryer, dont le génie s'est conservé, et Chaix d'Est-Ange, dont le talent s'est perdu, il prit la parole à son tour, et, dans son résumé, posa devant le jury les grands principes qui doivent inspirer ceux dont le verdict compromet, détruit ou restitue la vie, l'honneur et la liberté d'un homme. On ne peut qu'affaiblir en les reproduisant ces nobles accents dont l'écho vibre encore. Il disait aux jurés : «Votre guide, c'est votre conscience, écoutez-la ; il faut la certitude pour condamner, il suffit d'un doute pour acquitter. » Malgré la gravité des débats et la solennité du lieu, l'auditoire charmé l'applaudissait, et jamais peut-être, depuis les grands magistrats d'autrefois, la justice n'avait trouvé un interprète qui sût mieux comprendre ses préceptes et mieux parler son langage.
M. Férey avait conquis le succès, il trouva le bonheur, chose plus difficile. Par son mariage avec une des nièces du chancelier Pasquier, il unit une des espérances de la jeune magistrature à une des illustrations de l'ancienne et dora sa renommée naissante du rayon des gloires d'autrefois. Tout lui souriait : heureux par sa femme et revivant dans son fils et sa fille, il voyait sa vie s'embellir par Tune et se prolonger par les autres. Récompensé dans les siens, il a vu son fils continuer ses traditions et rajeunir ses succès, sa race grandir et s'accroître, et se presser autour de lui les enfants de ses enfants. Dieu l'a repris et couronné, mais le meilleur de lui triomphe de la mort et de l'oubli, et il laisse dans Te sanctuaire de la justice, comme au foyer de la famille, une chère mémoire et de nobles exemples.
Qu'il me soit permis de déposer sur cette tombe à peine fermée la stérile offrande des regrets qui ne raniment pas. J'ai voulu faire entendre à sa veuve et à ses enfants en deuil une voix qui leur est connue. L'amitié qui unit sa famille et la mienne, son fils et moi, m'impose une part plus lourde de la douleur commune. Je ne puis oublier la bienveillance que me témoignait cet homme excellent et avec quelle bonne grâce il abaissait pour moi la supériorité de l'âge, du savoir et du rang. Gai sans malice, vif sans aiguillon, il joignait l'esprit qui attire au charme qui retient. Il aimait les lettres qui le délassaient des sciences, et rien ne lui était étranger de ce qui est pour l'esprit humain un ornement, une étude ou un attrait.
Tout le monde rendait justice à ses qualités éminentes, hors lui, qui n'y voulait pas croire. Pour arriver au premier rang, il ne lui fallait qu'un défaut dont il sut toujours se garder, l'ambition à la hauteur du mérite. Par ses puissantes facultés d'orateur, par sa science profonde de jurisconsulte, il eût fait un procureur général ou un premier président tel que la magistrature n'en connut que dans des temps plus heureux. Incapable d'un arrêt qui l'eût servi, il mit en Dieu son espérance et son avenir, et Dieu l'en paye aujourd'hui, il avait des convictions démodées et des regrets hors de saison. Quand je songe aux magistrats qui recouvrent de leur hermine jadis blanche les bancs du Sénat et les sommets de la Justice, je reporte ma pensée à d'autres exemples et h de meilleurs souvenirs. Puis, agenouillé sur la pierre de ce tombeau récent, je salue ces vertus rares et ensevelies, la grandeur du talent, l'honnêteté de la vie* la dignité du caractère.
Août 1867.