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LA FÊTE DU 15 AOUT

Il y a trois semaines, un mois peut-être, le jeune Alfred X..., orgueil des parents qui l'ont fait naître, espoir de l'institution qui l'élève, suivait tout pensif le chemin du concours général. Alfred est un nourrisson

des muses qui fait honneur à ses nourrices. Il a cultivé les racines du grec et les fleurs de la rhétorique. Bourré des choses inutiles et ignorant des nécessaires, il n'a encore ni perdu son latin, ni appris son français. Pour lui, Virgile n'a pas de secrets et Sophocle est sans mystères; au jour prochain de la distribution des prix, il pense qu'à défaut d'une jolie femme un ministre lui dira :

Ah ! pour l'amour du grec souffrez qu'on vous embrasse.

Il le souffrira, car il est dans l'âge où l'on accepte tout. Ses maîtres, en le voyant partir, ont invoqué les dieux propices et les muses favorables. L'un* d'eux, sachant que les succès de l'élève décorent le professeur, a murmuré à son oreille ces paroles encourageantes : M acte anime, generose puer. Courage, noble enfant. Le jeune Alfred, impossible à prendre sans vers, lui riposta par un hémistiche du cygne de Nantoue : Adspirat primo fortuna labori.

Semblable au philosophe antique, mais plus chargé cependant, le rhétoricien prévoyant portait tout avec lui. Sur ses robustes épaules se balançait un filet k double poche. D'un côté ses instruments de travail, plume vierge, encrier plein, et le lourd dictionnaire où Quicherat entassa de ses mains les perles de Virgile et le fumier d'Ennius ; de l'autre « ses harnais de gueule» , comme disait le vieux Dufouilloux en ses Annales cynégétiques, le pain frais, la viande froide, l'eau claire d'où sort la vérité et le vin généreux dans lequel elle séjourne.

Que le lecteur indulgent me permette ici l'ouverture d'une parenthèse et la licence d'une digression. Tel que j'ai dépeint un Alfred imaginaire, tel je me revois dans les lointains du passé : je retrouve l'illusion de luttes d'autrefois et j'écoute les échos réveillés de ma première, de ma meilleure jeunesse. Moi aussi, disputant les récompenses au concours, j'eus la gloire d'en mériter beaucoup et d'en remporter quelques-unes. Je me rappelle les distributions de prix qui réunissaient dans la cour du vieux collège Saint -Louis maîtres et disciples, tous deux heureux des vacances qui les désunissaient. H. Duruy, alors simple professeur, prononçait le discours d'usage; M e Baroche, alors procureur général, présidait à ces jeunes solennités. Nous étions en république, mais l'empire mûrissait dans quelques fortes têtes et l'État préparait son coup. Professeurs, magistrats, officiers, souriant à la fortune amie, voyaient déjà leurs ministères en herbe et leurs épinards en graine.

H. Duruy nous disait : « L'Europe , qui naguère tremblait au bruit de nos pas, n'entend plus que la marche assurée et forte de ce grand peuple d'Angleterre. » Nous ne voyions pas grand intérêt à ce que le bruit de nos pas fît trembler le monde innocent, maisnous applaudissions pour la forme plutôt que pour le fond. Puis la musique éclatait en joyeuses fanfares et les vainqueurs proclamés allaient recevoir des lauriers en papier peint, symbole de la gloire humaine ! A mon ûom prononcé, je gravissais l'estrade où siégeaient les puissants, et M e Baroche, qui depuis;.... mais alors il

déposait des couronnes sur mon front et des baisers sur ma joue : j'ai gardé les unes et ne lui rendrai pas les autres. Je ferme ici la parenthèse.

Je reviens à mes moutons, c'est-à-dire au jeune Alfred. A peine entré dans la salle du concours, le lycéen posa devant lui le dictionnaire aux pages sans nombre et la bouteille au long cou ; puis, accoudé sur le solide et souriant au liquide, il prit l'attitude calme d'un de ces lutteurs romains dont il allait écrire la langue. Quand l'heure où l'alouette chante eut retenti à l'horloge de la Sorbonne, un professeur s'avança entre les concurrents et lut en français le sujet du discours latin. Sa voix était moins harmonieuse que celle du marquis de Moustier, mais le ténor est l'oiseau rare dont les notes sont horsde prix. Voici, ou à peu près, ce que lut le professeur : « Cicéron, sentant sa mort prochaine et inquiet du jugement de la postérité, écrit à son ami Atticus pour lui confier le soin de défendre sa mémoire. » Un tel canevas méritait une fine broderie, et ce n'était pas une médiocre affaire que de prêter un langage digne de lui à l'orateur qui défendit Milon et accusa Verres. Ainsi pensait Alfred le rhétoricien, et, prenant la plume, il écrivit d'un trait le préambule obligé : « Cicéron à son Atticus, salut. » Si le salut est commode, se disait le lauréat futur, le discours est difficile ; lçt lettre n'est rien, l'esprit de la lettre est tout.

Il ajouta : Carissime, ce qui veut dire mon très-cher; mais « salut » et « mon très-cher » ce sont les bagatelles de la porte, et Alfred songea longtemps. Il se fit par la pensée citoyen de cette Rome dont M. Duruy

nous a conté l'histoire, et plus d'une fois, pour se fortifier l'esprit et se réjouir le cœur, recourut à la compilation de Quicherat et à la découverte de Noé. Après cinq heures d'un travail acharné, son siège était fait et sa lettre achevée; j'en donne à mes lecteurs une traduction de mon cru. Si Cicéron n'a pu l'écrire, il semble qu'il l'ait composée :

El si non fecit, potuit fecisse videri.

Elle n'est pas vraie, mais elle paraît vraisemblable.

« Mon cher Atticus, cette lettre est la dernière que tu recevras de ton fidèle Cicéron. Quand tu la liras, tu pourras dire de moi ce que je disais au Sénat romain en lui annonçant la mort du conspirateur Céthégus : «Il a vécu. » Les augures ont lu dans les entrailles des poulets consacrés que je mourrais avant la République. Il est temps que je me presse. D'ailleurs Fulvie, inconsolable des Philippiques, a demandé la main qui les écrivit et la langue qui les prononça. Ce que veut cette femme, Antoine et les Dieux le veulent : il suffisait d'Antoine. Le sort en est jeté et Fulvie aura ma langue.

« J'y tenais cependant par la force de l'habitude et par faiblesse d'orateur. Je suis trop vieux, ô Atticus ! puisque j'ai survécu aUx deux amours de mon cœur : ma fille qui n'est plus et la liberté qui s'en va. J'ai connu l'exil d'où l'on revient; je vais goûter la mort sans retour. J'irai aux Champs-Élyséens retrouver les héros et les sages et chercher parmi les ombres immortelles la grande ombre de Caton.

«Je pourrais peut-être gagner, soit la Grèce, que tant de souvenirs embellissent, soit l'Asie, où les derniers Romains luttent pour la République expirante ; mais l'âge m'a fait trop lourd pour la fuite et trop faible pour le combat. Je ne quitterai ni ma villa de Tusculum, ni les ombrages sous lesquels j'ai composé tant d'ouvrages qui ne périront pas. Je veux mourir dans cette patrie que j'ai tant de fois sauvée. Que les Dieux la sauvent désormais ; pour moi, ma tâche est finie.

« Atticus ! à toi le confident de mes travaux et le compagnon de ma vie , j'aurais souhaité laisser un témoignage durable de l'amitié qui nous lie. En des temps moins troublés, je t'eusse laissé mes bronzes de Gorinthe, mes livres anciens et ma maison des champs ; mais les proscrits n'ont rien à eux, et d'ailleurs les Dieux t'ont fait riche. Je te lègue plus et mieux, la défense de ma mémoire et le soin de ma renommée.

« Bien des attaques me poursuivront par delà le tombeau, les meurtriers n'épargneront pas ma gloire plus que ma vie. Veille sur ton ami mort, exalte celles de ses actions qui sont dignes de louanges, atténue celles qui méritent le blâme. Sois juste, pourtant. Le mensonge s'arrête au seuil de la postérité, la vérité le franchit. Tu me peindras tel que je fus : ami fidèle, père affectueux et citoyen dévoué. Et comme les hommes sont indulgents à ceux dont les écrits les séduisent, tu diras mon amour pour les lettres, qui, jeune, m'ont charmé, et consolé vieillard. Épaminondas mourant disait qu'il laissait deux filles immortelles : Leuctres et Mantinée. Je laisse plus de filles que le

héros thébain, et le monde oubliera les victoires d'Épaminondas avant les œuvres de Gicéron.

«Tu raconteras mes triomphes oratoires, qui firent pâlir la vieille renommée d'Hortensius et la jeune gloire de César, J'ai préservé des têtes coupables, fassent les Dieux que je n'en ai point compromis d'innocentes ! J'ai fait acquitter Ligarius et condamner Verres. J'ai eu pour clients des peuples et des rois, et ma parole était une garantie pour l'accusé, un effroi pour l'accusateur. Quand il me fallut défendre Milon, j'eus peu r des soldats en armes répandus dans le prétoire, et Milon, à qui j'envoyai mon plaidoyer, disait qu'il ne mangerait pas les bonnes huîtres du Lucrin, si chez moi le courage de parler avait égalé le talent d'écrire. Heureux Milon ! de ton temps les proscrits savouraient des huîtres si douces qu'elles consolaient de Rome et adoucissaient l'exil.

« Mais le courage qui me manqua pour défendre un exilé, je l'eus pour sauver la patrie. Tu t'en souviens, ô Atticus ! et tu rendras témoignage. Un jour vint où Catilina, perdu de vices, écrasé de dettes et nourrissant je ne sais quels rêves de royauté que lui prédisaient les sibylles, arma contre la République et les lois une horde de bandits dont son nom était le ralliement et son attentat l'espérance. Il voulait emprisonner les généraux vainqueurs, proscrire les orateurs illustres et faire un crime à celui-ci de sa résistance légale, à celui-là de sa fortune héréditaire. Il eût dissous l'assemblée auguste, refuge des institutions et rempart de la liberté romaine ; et s'il eût réussi, colorant son corn-

plot du nom de sauvetage, il eût cherché son excuse dans le danger du peuple et son innocence dans ses suffrages.

« Ce fut alors que, me levant dans le Sénat, je lui adressai ces paroles contre lesquelles ne put prévaloir la complicité de César : « Jusques à quand, ô Cad- « linaî abuseras-lu de notre patience ? Rien ne t'émeut « et ne te désarme, ni la garde du palais, ni l'effroi du « peuple, ni le concours des gens de bien. O temps, « ô mœurs ! le Sénat connaît tes projets, le consul les « voit, et cependant tu vis ! Tu vis ! bien plus, tu viens « dans le Sénat, tu participes aux conseils publics, et « tes regards nous désignent les uns pour l'exil, les « autres pour la mort. » En ce jour mémorable la République fut sauvée, j'étais le consul de Rome et l'allié de Caton.

« Après avoir reconnu mes services, tu confesseras mes erreurs. L'enfant grandit, en qui le prévoyant Sylla devinait plusieurs Harius ; tu te rappelles les mœurs dissolues et l'élégante corruption de ce fils de Vénus. Il gagna le peuple par ses largesses, l'armée par ses victoires, et dès lors il put tout entreprendre, ayant la multitude pour complices et les légions pour appui. A la honte de ce temps, il fut plus difficile à César de ranger des barbares sous ses lois que ses concitoyens sous le joug. Il lui fallut dix ans pour conquérir les Gaules, un seul jour pour asservir Rome.

« A la nouvelle du Rubicon franchi, le Sénat tout entier se rangea sous les drapeaux de Pompée; mais

Pompée n'était à la hauteur ni du péril, ni de César; il n'avait plus la fortune et n'avait jamais eu l'audace. Au choc de son pied heurtant la terre, les légions jaillirent cependant. Mais qu'elles retournèrent vite à la terre d'où elles étaient sorties ! Les soldats de Pompée, entendant César recommander à ses légion* naires de frapper au visage, perdirent la bataille et sauvèrent leurs figures. L'armée détruite, Pompée égorgé dans sa fuite, la République n'avait ni soldats ni général, et tout pliait devant le vainqueur, sauf Tâme indomptable de Caton.

fe Ici commencèrent les fautes dont je m'avoue coupable. Mais bien peu, ô Atticus ! savent agir aussi bien qu'ils parlent, et les grands orateurs font de mauvais soldats. Vois Démosthènes à Chéronée. Il fallait ne désespérer ni de la République, ni des Dieux. J'ai essayé, mais en vain. A Caton, qui m'offrait le commandement de la flotte et de l'armée pompéienne, j'ai répondu : « Moi commander, moi combattre, quand il « ne faut pas poser les armes, mais les jeter ! » Pourquoi m'en cacher? J'étais un bourgeois d'Arpinum, ennuyé des guerres civiles ; j'étais sûr de goûter l'oubli dans les lettres, le repos dans la philosophie. Tout en blâmant l'attentat de César, je trouvais mon salut dans la soumission, ma perte dans la résistance. O Atticus ! la force des criminels, c'est la faiblesse des honnêtes gens.

« Pendant quelque temps je boudai le dictateur et je traduisis mon ressentiment par quelques bons mots qui réussirent. Caton, repoussant comme une insulte

la clémence du vainqueur, répondait à César : « Ceux qui « ont besoin de pardon sont les généraux qui violent « les lois et non les citoyens qui les défendent. » Puis il chercha la liberté dans la mort. Il lut Platon toute la nuit, se tua au petit jour. Moi aussi je lisais Platon, mais je pensais le comprendre mieux. Pendant ce temps, César distribuait à ses favoris les honneurs, les emplois et l'argent du Trésor. Il nommait des généraux, créait des sénateurs; il donnait des terres aux vétérans, des fêtes au peuple, du travail aux ouvriers. Il embellissait Rome et triomphait de Juba, de Cleopâtre et de Nicomède. Quand on est fils de Vénus, il convient d'honorer sa mère.

o II remplaça la liberté par la gloire. Il disait si souvent qu'il avait sauvé la patrie, qu'on finissait par le croire. A vrai dire, il était le seul danger qu'eût couru la République et le seul ennemi qu'elle eût eu; mais le danger était grand et l'ennemi redoutable. Il ressemblait à un nageur distingué qui, après s'être donné le plaisir de jeter les gens à l'eau, se fait un mérite de les en retirer. Pour justifier sa réputation de sauveur, on admettait la réalité d'un péril, et il est difficile de contredire un homme qui commande à vingt légions. 11 franchit le ruisseau qui sépare le citoyen du rebelle et crut son ambition légitime dès qu'il la vit triomphante. Plus le crime est grand, plus il faut que l'excuse soit forte. Quiconque renverse les institutions invoque l'intérêt du peuple. On le croit ou on fait semblant. Atticus ! personne n'a d'intérêt à violer la loi, si ce n'est celui qui la viole.

«J'aurais dû rester à l'écart et porter le deuil, puisque je ne portais pas les armes ; mais César savait remporter la victoire et la faire oublier. Il triomphait des ennemis par son génie, des vaincus par sa clémence. Las de la société des soldats ivres et des citoyens tarés, il résolut de s'entourer d'honnêtes gens, ne buvant qu'à leur soif. Il s'adressa aux hommes intègres de l'ancien parti et en gagna plusieurs, tant par des paroles flatteuses que par des dons opportuns. Je fus de ceux-là; mais, vaincu par mon éloquence, il pardonna à Ligarius ; par mes prières, à Marcellus. Il vanta mes écrits, reconnut mes services, applaudit mon esprit. Il fit plus : il me fit noble. Ma vanité parla plus haut que mon devoir. J'étais gagné, et en faveur du maître j'excusai la servitude. Puissent me pardonner Brutus chez les vivants et Gaton chez les morts !

« Une fois le dictateur tombé sous le poignard des conjurés, je compensai par des attaques à sa mémoire mes flatteries & sa personne. J'adressai des philippiques a Antoine et des compliments à Octave. Aujourd'hui l'un se venge et l'autre m'abandonne. César était clément par calcul et ses héritiers sont cruels par plaisir. On ne peut ni imiter ni commuer le génie, et l'épéc des géants passe aux mains des pygmées. Antoine a servi sous César, Octave est de sa famille, mais les grands généraux laissent des lieutenants incapables et les grands oncles des petits neveux.

« Mais au moins j'ai racheté les défaillances de ma vie par l'activité de mes derniers jours. J'ai rendu la confiance aux timides, le courage aux lâches; à la tri-

bune, longtemps muette, sa puissance et son éclat; au Sénat, longtemps inutile, son influence et son pouvoir. Me retrouvant dans ma vieillesse tel que j'étais dans Tàge mûr, j'ai rajeuni la splendeur de mon consulat oublié. Mon combat contre Catilina a fondé ma gloire, mes luttes contre Antoine me la rendent.

« Quand, après avoir raconté ma vie, ô Atticus ! tu arriveras à porter sur moi le jugement définitif, tu diras ces simples mots : « Ce fut un homme de bien « sachant parler. Il paya par sa mort les fautes de sa « vie. Il aimait avant toutes choses sa patrie et eut la « double fortune de l'illustrer par ses écrits et de la « servir par ses actes. Adieu et aime-moi. »

Quand il eut composé cette longue épître, Alfred la relut avec soin, l'enjoliva d'une ponctuation raffinée et la scella d'une signature fleurie. Puis il remit d'un air calme sa copie au professeur chargé de la recevoir, et sortit en escomptant son prix d'honneur, comme Pérette son pot au lait. On devine ce qui advint : il n'eut pas le prix, il n'eut pas même l'accessit.

Il comprit tout, mais un peu tard, le jour de la distribution des lauriers aux lauréats. Il entendit M.Duruy adresser au Prince Impérial des conseils qui ne rappelaient que vaguement ceux de Joad à Éliacin; et il se dit : « J'aurais dû mettre le langage de M. Duruy dans « la bouche de Cicéron. Pauvre Tullius ! si tu revenais « parmi nous , tu composerais ta quinzième philip- « pique. »

Si l'on me demandait par quelle fantaisie singulière j'ai fait remonter quarante- trois années avant Jésus-

Christ ma causerie d'aujourd'hui, je répondrais que, las du procès Frigard, cynique comme les mœurs du jour, et des lampions du 15 août, maigres comme la joie publique, j'ai voulu remonter le cours des années pour y retrouver le souvenir des grands hommes et les traces de la liberté perdue.

Hier a eu lieu la double fête de la Sainte-Vierge et de Saint-Napoléon : Tune s'est passée dans les églises, la seconde dans la rue. Cette dernière fut la moins réussie.

Sous le portail de l'église de la Madeleine, entre les colonnes, on avait placé sept lampadaires qui ressemblaient à des illuminations autour d'un cercueil. Autour de la place Louis XV et le long de la grande avenue des Champs-Elysées couraient des rangées de globes lumineux disposés avec une sage réserve et une louable économie. Le feu, tiré vers neuf heures, était vraiment trop dépouillé d'artifices. M. Haussmann, si prodigue naguère, s'était tout d'un coup rangé et ressemblait à un Sardanapale qui n'aurait pas eu assez d'argent pour allumer son bûcher.

Au Trocadéro, l'aspect de la fête populaire était de plus en plus funèbre. Quelques clartés tremblantes perçaient la nuit et permettaient d'apercevoir de distance en distance le tricorne des sergents de ville et les fusils des soldats. A cette fête de famille il manquait deux choses : de l'amusement et des bougies.

En rentrant chez moi, jetant un dernier regard sur les derniers lampions qui fumaient à l'horizon, je me rappelais les deux jolis vers que Florian met à la fin

de la fable où le singe veut montrer la lanterne magique :

Il n'avait oublié qu'un point, Celait d'éclairer sa lanterne.

Septembre 1867.

LA JXUNESSE DE NAPOLÉON 1 er , LA STATUE DE M. B1LLAULT.

Le 15 août 1769, dans la petite île de Corse, naguère génoise, à peine française, Napoléon vint au monde. La Corse se conduisait envers nous en île vindicative : pour punir ses oppresseurs, elle leur enfantait un maître.

Rien n'annonçait la grandeur à l'enfant pauvre et nu qui dormait dans son berceau. Sa famille, originaire d'Italie, noble sans illustration, ancienne sans vétusté, avait passé dans l'histoire sans y laisser d'empreinte. A la suite de discordes civiles, elle dut se réfugier de Florence à Ajaccio. Depuis Athènes et Rome, aucune ville plus que Florence n'apprit l'exil à ses fils. Paris, qui s'est rattrapé depuis, ne proscrivait pas autant.

La famille Bonaparte resta italienne en devenant corse. Elle mélangea le caractère de ses deux pa-

tries et allia la rudesse montagnarde à la souplesse florentine. Charles de Bonaparte, le père du futur empereur, fut un des soldats de la guerre de l'indépendance et le compagnon de Paoli. Quand la Corse, victorieuse de Gênes, dut céder aux armes françaises, Paoli et Charles Bonaparte prirent des résolutions différentes : l'un préféra l'exil, l'autre la résignation. Le grand patriote n'entendait rien céder, le demi- Italien s'essayait à plier. Il réussit dans ce premier essai. Il avait épousé Laetitia Ramolino et voulait jouir en paix du bonheur conjugal. Pendant qu'une poignée de braves, traqués dans les montagnes, défendaient quelques roches abruptes, dernier refuge de la liberté mourante, Charles Bonaparte gagnait les bonnes grâces de l'administration française avec une facilité qui ne fait pas son éloge, mais qui peut avoir son excuse. Il était léger de convictions, chargé de famille et pauvre d'argent. Il aimait sa patrie, mais il s'aimait davantage ; beaucoup l'ont imité qui avaient de moins bonnes raisons. D'ailleurs, il a pris sa revanche, et ses enfants, devenus empereur et rois, ont pu voir dans beaucoup d'entre nous des reproductions de leur père.

Cependant le jeune Napoléon grandissait. Il assista aux dernières luttes soutenues par son pays, et, élevé parmi les orages, il en prit de bonne heure l'habitude et le dédain. L'unique sentiment de sa jeunesse fut l'amour de sa patrie. Il le perdit et l'oublia depuis. Enthousiaste de Paoli, il se voyait son émule ou son vengeur, et, prenant pour hochets les passions politiques, il devint homme avant l'âge et mûr avant le temps.

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Grâce & l'influence paternelle, il fut admis gratuitement au collège de Brienne. De Brienne, il entra à l'école militaire de Paris. Rien dans ses commencements ne révèle l'enfant prodige. On sait seulement qu'il étudia de préférence les mathématiques et l'histoire. Tantôt soumis et taciturne, tantôt aigri et frondeur, se sentant inférieur à beaucoup de ses égaux en position, en espérances et en naissance, il s'isolait, ne pouvant dominer, critiquait comme des abus tout ce dont il n'usait pas, et ressentait comme une double injustice la fortune des autres et sa pauvreté propre. En somme, il n'avait ni les qualités ni les défauts de son âge et mangeait le pain du roi Louis XYI sans reconnaissance, mais avec appétit.

À l'âge. de seize ans, il obtint une sous-lieutenance au régiment de La Fère et tint garnison à Valence. Là, sous l'influence d'une femme aimable, il s'ouvre et s'épanouit comme une fleur au soleil. Il se sent jeune et déborde. Il lit, apprend et travaille. Il compose un dialogue de l'amour, où il médit à l'excès du dieu qu'il vient de connaître, et prépare une histoire de Corse qu'il met sous le patronage de l'abbé Raynal, illustre et oublié. Sa patrie était sa première et sa meilleure tendresse ; il mêlait les souvenirs de sa gloire aux regrets de sa chute. « Mes compatriotes, écrivait-il, embrassent en tremblant la main qui les opprime. Ce ne sont plus ces braves Corses qu'un héros animait de ses vertus, ennemis des tyrans, du luxe des vils courtisans. » Les désirs de la jeunesse ne sont pas les actions de l'âge mûr. A seize, ans, Napoléon rêvait

d'affranchir son pays ; à trente-deux ans, il jugea bon de l'asservir.

Dès que la révolution française éclata, il se prononça pour elle, ce qui ne peut surprendre : il devait tout au roi. Toutefois, longtemps encore la Corse le préoccupa à l'exclusion de la France. Il fit de fréquents voyages dans son île natale, où il trouva Paoli cherchant à ranimer l'indépendance oubliée. Paoli fit bon accueil au fils de son ancien ami et prédit l'avenir à ce jeune homme qui s'éprenait du passé. Bonaparte, se lançant dans la politique et la littérature, fît de petites révolutions et de petits ouvrages. Il bouleverse Ajaecio, lance une catilinaire à un nommé Buttafuoco, instrument de Choiseul et ennemi de Paoli, poursuit l'éducation de son frère Louis et se montre agitateur entendu, médiocre écrivain et pauvre instituteur. Il écrit un discours sur les vérités et les sentiments qu'il importe le plus d'inculquer aux hommes pour leur bonheur, et l'envoie à l'Académie de Lyon, qui avait mis au concours ce sujet sentimental. Comme on le devine aisément, il n'obtint ni le prix ni l'accessit. L'Académie lyonnaise jugea qu'il ne savait pas écrire, mais qu'il était sensible. L'Académie, comme il arrive à ses pareilles, se trompa du tout au tout. Parfois il sut écrire, jamais il ne fut sensible.

Enfin, devenu populaire et voulant être puissant, il brigua le rang de chef de bataillon de la garde nationale d'Ajaccio. Il avait pour concurrent un certain Marius Peraldi, dont la candidature était appuyée par un des commissaires chargés par la Constituante de

l'organisation des bataillons. Ce commissure, nommé Murati, logeait chez Peraldi. Bonaparte, inquiet du succès, l'enleva par une de ces manœuvres hardies dont il possédait et dont malheureusement il a légué le secret. Il fit envahir par une troupe d'hommes armés la maison de son compétiteur. Le commissaire prend la fuite : on le rattrape et on l'amène à Bonaparte, qui lui adresse ces paroles affables : « J'ai voulu que vous fussiez libre, entièrement libre; vous ne l'étiez pas chez Peraldi. » C'est ainsi que dès sa jeunesse cet homme extraordinaire comprenait la liberté.

Le lendemain, il fut nommé chef de bataillon. Pozzo di Borgo, ayant voulu protester contre la légalité du vote et les violences commises, fut arraché de la tribune et foulé aux pieds des sectaires. Ce fut ainsi que Bonaparte remporta son premier triomphe et s'essaya par des coups heureux à la victoire de brumaire.

A son retour à Paris, il vit se lever l'aurore sanglante de la Terreur. L'armée était sans chef et le pays sans roi. Dès lors, quittant sa vieille attache à son pays natal , il se fit révolutionnaire et Français. II comprit qu'en de semblables temps on pouvait tout espérer quand on savait ne s'étonner de rien. Les massacres de septembre, la proscription des prêtres, la mort du roi, excitèrent en Corse une généreuse douleur. Paoli s'indigna, Bonaparte resta calme ; la rupture était faite entre eux. Le grand citoyen de la Corse, c'est Paoli que je veux dire, donna une dernière fois le signal du soulèvement, auquel les patriotes répon-

dirent des rivages* aux montagnes et des villes aux vallées. Bonaparte, après avoir hésité un instant sur la ligne à suivre, ourdit une conspiration dont le but était de surprendre la citadelle d'Ajaccio et de rendre à la Convention la cité révoltée. Il fut découvert et poursuivi, et pour la première fois déclaré traître à la patrie. Il débarque à Marseille, figure au siège de Lyon, et, pour se consoler de ses échecs politiques par des succès littéraires, publie le Souper de Beaucaire. Ce pamphlet est une insulte aux Girondins morts et une apologie de la Montagne triomphante. Il légitime l'attentat par le succès et salue comme la meilleure la raison des plus forts. Il promettait déjà beaucoup, dans l'avenir il tint davantage.

Dans le même pamphlet, il trouve moyen d'outrager Paoli, Tidole de sa jeunesse. Il l'accuse «d'avoir trompé le peuple, écrasé les vrais amis de la liberté, etc. » Ce dernier trait est le dessert du Souper de Beaucaire. Ambitieux, ingrat, changeant, doux aux forts, rude aux vaincus, tel s'annonçait le maître futur des destinées françaises. Esprit souple et cœur sec, il pouvait prévoir sa fortune, n'ayant ni faiblesse qui pût le perdre, ni scrupule qui pût l'arrêter. On eût dit que, trempé dans le Styx par une mère prévoyante, il s'était pénétré tout entier de l'onde invulnérable. Ce nouvel Achille n'avait rien de sensible, pas même le talon.

Il était prêt : l'occasion vint. On sait comment à Toulon il donna les premiers signes de génie militaire et d'aptitude à prendre les villes. Il avait alors vingt-

quatre ans et figurait déjà dans cette pléiade de généraux illustres qui surgissaient sur le front des armées. Il arme les côtes de Provence, rejoint à Nice le quartier général de l'armée d'Italie et dicte au vieux Dumerbion un plan de campagne sur les Alpes. En un mois Tannée française chasse les Piémontais et occupe tous les défilés des montagnes, du col de Tende à Bardinetto. Ce succès porta au plus haut point la faveur dont il jouissait auprès du représentant de la Convention à l'armée d'Italie, Robespierre jeune. Bonaparte avait séduit, pour ses débuts, le couple redoutable des Robespierre; il jouissait de l'amitié du cadet et s'abritait, pour grandir, sous l'aile bienveillante de son incorruptible atné. Gomme on le voit, il avait pour un jeune homme des opinions avancées et des relations utiles.

Le grand Maximilien le considérait comme un homme à lui, et au moment d'entrer en lutte avec les comités, il lui fit offrir la place de l'imbécile Henriot. Bonaparte refusa, soit scrupule de conscience, soit sagacité de jugement. Il voulait éviter sa part de responsabilité dans les excès commis et de suspicion dans la chute à venir. Il fut cependant compromis dans la réaction de thermidor et accusé de trahison à propos d'un voyage à Gênes diversement interprété. Sa tête trembla un instant, mais se raffermit bientôt sur ses robustes épaules. Toutefois, sentant qu'on lui imputait à crime ses relations avec les victimes, il jugea bon de se dégager du fardeau des amis tombés et des amitiés mortes. Il renia ses patrons d'autrefois, et dans une

lettre datée du 20 thermidor, il écrivait : « J'ai été un peu affecté de la catastrophe de Robespierre le jeune, que j'aimais et que je croyais pur; mais fût-il mon père, je l'eusse poignardé s'il aspirait h la tyrannie. » Cette phrase est d'un bon citoyen, d'un ami fidèle et d'un fils respectueux.

Il connut à celte époque les ennuis passagers de l'ambition désçgppoiatée. Il refusa divers commandements militaires, qu'il jugea inférieurs à son mérite et au-dessous de sa fortune. Sans ressources et sans emploi, il vécut à Paris, aux prises avec la solitude, les déceptions et la misère. Puis, son imagination se vengeant p^r ses élans de l'inactivité du corps, il donnait le monde entier pour domaine à sa fantaisie, ne sachant pas qu'il était destiné à s'emparer d'une réalité plus éclatante que ses chimères et plus merveilleuse encore qu'elles. Les mauvais jours passés, il regardait autour de lui s'agiter une société foUe, ivre de la joie de renaître et du bonheur de vivre. Comme autrefois dans Athènes, reparaissaient le règne de l'élégance et le culte de la beauté : partout, fleurs toujours prêtes à se laisser cueillir, brillaient les femmes, ornements de toutes les fêtes, but de tous les désirs et prix de tous les combats.

Je mentionne pour mémoire son passage au bureau topographique , où il rédigea pour les commandants en chef de l'armée d'Italie une série d'instructions admirables qu'aucun des deux ne voulut suivre. Il eut à lui seul la double gloire de concevoir et d'exécuter cette merveilleuse campagne qui révéla au monde un

successeur imprévu des Alexandre et des César. Mais entre Toulon et Lodi, il lui restait à gagner la bataille de Vendémiaire. Barras, nommé défenseur de la Convention, menacée encore une fois par les sectionnaires en armes, prit Bonaparte pour son lieutenant. Le jeune général, tombant tour à tour du patronage de l'incorruptible Robespierre à celui de Barras le corrompu, semblait avoir le don de se placer près des forts et le génie des amitiés qui rapportent.

C'est au siège de Toulon que ces deux hommes, dont l'un devait avoir sur la destinée de l'autre une si prodigieuse influence, s'étaient connus et appréciés. Bonaparte justifia pleinement la confiance de son protecteur, et le 13 vendémiaire, devant Saint-Roch,

11 massacra 4e peuple au nom des régicides.

C'était la première fois que les gouvernements éprouvaient les heureux effets des canons mis en leur place, et, pour trancher le nœud gordien des révolutions, se servaient de l'épée d'un soldat. Depuis on renouvela ces traditions salutaires.

Grâce à son nouveau protecteur et à son nouveau succès, Bonaparte était devenu puissant et commençait à être riche ; il lui manquait le bonheur ; ce fut encore de Barras qu'il l'obtint. En ce temps-là vivait à Pariset régnait sur Barras une veuve qui joignait aux charmes de la seconde jeunesse les talents d'une expérience aimable. Sitôt que Bonaparte eut vu Joséphine de Beauharnais, il fut pris du goût du mariage et du besoin d'aimer. Il était bien jeune encore, mais savait

vaincre. Toutefois, au grand étonnement de ce victorieux qui n'admettait pas qu'une femme fût plus forte qu une ville et plus longue à se rendre, la belle créole ne se pressait pas de renoncer aux joies de la liberté et aux immunités du veuvage. Elle s'effrayait peutêtre du jeune âge de son futur époux, et craignait d'unir deux existences dont Tune allait mûrir et l'autre s'effeuiller. Elle appréhendait l'avenir dont le général parlait comme s'il l'eût déjà conquis, et, ne sachant s'il fallait ranger les projets de cet ambitieux au nombre des certitudes ou au rang des chimères, elle revenait à son indolence native et ajournait à un lendemain toujours fuyant ce qu'elle appelait les affaires sérieuses, son second mariage et son dernier amour.

Il fallut que Barras se mêlât de cette union qui devait faire trois h'eureux, le général, la veuve et lui. Il se conduisit en protecteur généreux et en ami discret. Il prouva son amitié par de bonnes paroles et l'entretint par de petits cadeaux. Barras donna un commandement à Bonaparte, comme Ennius des perles à Virgile : dans la corbeille de la mariée se trouvait le brevet de général eri chef de l'armée d'Italie. Paul Barras ne s'en tint pas là : il servit de témoin à cette épousée nn peu mûre, qui apportait à son mari deux enfants et un monde de souvenirs.

Je laisse le grand capitaine à ses illusions conjugales, et pour aujourd'hui je ne conduirai que jusqu'au port du mariage le hardi navigateur. Si plus tard il renvoya sa femme, ce n'est pas que, comme César, il craignit de la voir soupçonnée : d'autres raisons, qu'un

jour je dirai peut-être, décidèrent ce noble cœur et cet esprit d'élite. Une autre fois, poursuivant l'examen du livre de M. Lanfrey, je montrerai le conquérant faisant suer des millions à ses victoires rapides. Je dirai ses actions militaires, ses transactions religieuses et ses perfidies politiques. Quand on connaît à fond cet homme dont le monde fut tour à tour rempli, lassé et enthousiaste, on s'étonne de ce qu'il peut tenir de petitesses dans la grandeur et dé clinquant dans la gloire.

Je voudrais, franchissant' un grand nombre d'années, passer sans transition des faits qui précédèrent le premier Empire aux événements actuels.

Faut-il, messieurs, faut-il vous retracer le cours Des prodiges fameux accomplis en nos jours, Le congrès de la paix se terminant en guerre, Le Crédit mobilier tombant sur les Péreire, Monsieur Billault statue et devant s'affliger, Depuis qu'il est d'airain, de ne pouvoir changer.

Avant d'avoir acquis l'immobilité du bronze, M. Billault jouissait de la vivacité des tourniquets. Durant sa vie, l'amour des changes rétribuées agissait si fortement sur cet homme intelligent, qu'après sa mort on a cru devoir encore lui concéder à Nantes les honneurs d'une place publique.

Puisqu'en ce qui concerne M. Billault il y a^vait parti pris d'une statue, il eût été ingénieux d'entrer dans la voie des symboles et des allégories. On eût pu placer sur le sommet d'un monument public une silhouette en fer battu, laquelle, légère au vent et facile à virer, eût

rappelé rinstabililé du défunt et prédit les variations du temps. Le père de famille nantais, avant d'aventurer sa lignée dans les rues de cette cité marchande, eût consulté l'image officielle du ministre que nous avons perdu. Puis, après un examen scrupuleux, il eût dit à ses rejetons : « Mes enfants, la figure de M. Bitta&h est tournée vers le soleil levant, nous n'aurons aujourd'hui ni goutte de pluie ni souffle de vent, habillons-nous à la légère et rentrons nos parapluies. »

Ottobfe 1867.

LES FINANCIERS, MM» VÉROW ET ACtffLLB FOULD.

Il y a quelques années, M. Àbout jugea bon d'emprunter une pièce à La Fontaine; on n'emprunte qu'aux riches, c'est le moyen de ne pas rendre. Cette comédie, agréablement mêlée de couplets, avait pour Utre : Le Savetier et le Financier. Comme dans la fable, le savetier chantait toujours et de plus il aimait un peu. 11 avait jeté son dévolu sur l'aimable fille du financier, son voisin. Ce qui donnait de l'intérêt à la pièce et de la vraisemblance au mariage, c'est qu'en cinq ou six parties d'écarté le gaillard savetier gagnait toute la fortune de son futur beau-père, composée de nonante-

trois millions, sans compter les centimes. L'auteur, trop timide, s'est écarté du vrai. Son financier n'est qu'un agioteur de comédie ; dans la réalité on est plus riche que cela.

Quand M. A... eut disparu de notre vallée de larmes, rendant son âme à Dieu, son corps à la terre, et à ses enfants la bagatelle de soixante-sept millions moins un quart, M. R..., qui prend son bien où il le trouve, le prit ce jour-là dans Molière et s'écria d'un air compatissant : « Le pauvre homme ! je l'aurais cru plus à à son aise. » Je reviens à la fable de La Fontaine et à la pièce d'About, pour en extraire cette moralité aussi vieille qu'affligeante ! Il est aussi facile de faire sa fortune que de la perdre ; les financiers ressemblent aux savetiers en ce point que souvent ils sortent de l'échoppe et souvent y retournent.

N'ayant aucune sympathie pour les financiers de gros calibre, je suis aussi éloigné de jalouser leur grandeur que de plaindre leur chute. Ces champignons de fortune poussent trop vite pour être sains. Ceux qui passent en quelques années du fumier de Job au trône des Rothschild me semblent doués d'une habileté à toute épreuve, même à celle de la loi. Sans rivaux dan§ l'art d'improviser les plages et d'inventer les mines, ils mettent leurs découvertes en actions comme la morale et lancent au public des titres légers plus gonflés de vent qu'un ballon qui s'élève et qui tombe. Ils sont du bois précieux dont on fait les hommes d'État, et s'ils réussissent jusqu'au bout dans l'annexion du bien d'autrui, rien n'empêche qu'à leur mort ils ne deviennent

statues, à l'exemple de Niobé qui perdit ses filles, et de la femme de Loth qui les aima.

Un financier, dans un désastre, perd plus que le roi François I er ne perdit à Pavie. Toutefois, il a généralement soin de retirer de son naufrage quelques lingots de ce métal qui ne fait pas le bonheur. Dans les calamités qui se signalent à la Bourse chaque année que Dieu nous prête, Factionnaire rompt, le banquier plie. Le premier devient incapable de rien acheter en ce monde, il reste toujours au second de quoi vendre quelque chose. Par « quelque chose » j'entends des objets d'art, des chevaux de luxe, des toiles de prix et des maisons situées sur ce pavé où leur maître a mis le prochain. J'en ai connu qui vendaient des tableaux aussi apocryphes el aussi chers que les titres qu'ils émettaient jadis. C'étaient des cadres dorés renfermant des Murillos de contrebande et des Yélasquez plus fauxque Démétrius. On couvrait d'or les moindres toiles, car, dans ce siècle de lumière, la peinture tente les gens riches, généralement plus capables de la payer cher que de la bien juger. J'ajoute qu'il est flatteur de pouvoir dire à ses amis, en leur montrant un tafileati récemment acquis : «Voyez ce Raphaël, il provient de la vente du comte X..., un noble ruiné, qui avait gagné dans l'industrie ses éperons de chevalier. »

Mais, au risque de passer pour pessimiste, je trouve qu'on est trop sévère pour un écrivain qui s'égare et trop doux pour un banquier qui s'effondre. Je sais bien que, dans un temps où peu de gens écrivent et où presque tous jouent, c'est le vulgaire qui tient la plume

et l'élite qui fait la banque. Il n'importe ! Je voudrais que, le cas échéant, le pauvre hère qui barbouille une colonne de journal et le grand personnage qui enjolive les titres au porteur fussent envoyés deVairt la police correctionnelle, où siègent les inflexibles Mmos :

Nesciaque humanis precibus mansuescere corda.

Les juges de Paris, Que les pleurs des humains n'ont jamais attendris.

Après avoir saisi k ses rares cheveux l'occasion de placer réloge de notre vaillante magistrature, je poursuis ma route commencée. Je disais que la justice devrait saisir ces agioteurs impunis, qui s'assoient dans les assemblées (factionnaires comme Marius parmi les ruines de Carthage. A ce propos, je me permettrai d'emprunter à l'histoire ancienne un souvenir et une leçon. Je dis histoire ancienne, parce que le fait est vrai et remonte à vingt ans. Depuis lors, nous avons traversé tant de gouvernements définitifs ou provisoires, que nous avons beaucoup oublié, si nous n'avons rien appris. Louis-Philippe, qui se croyait à tort le fondateur d'une dynastie, n'avait plus que quelques jours de règne. Mais ces détails importent peu. On s'aperçut que trois personnages haut placés s'étaient annexé sans scrupules des sommes qui de nos jours paraîtraient bien médiocres. Ils furent pris, jugés et condamnés par les magistrats de ces temps primitifs; et cependant, de ces trois coupables, l'un était millionnaire, l'autre général et le dernier ministre. Depuis, grâce à la bonté de Dieu et au progrès des mœurs, les

millionnaires, les généraux el les ministres sont comme fat femme de César, on ne les soupçonne même plus.

Dans mes heures d'oisiveté, qui sont nombreuses, hélas ! je me suis souvent demandé ce que je ferais de plusieurs millions, s'ils m'arrivaient par là- faveur de la fortune ou la vertu des hérfoages'. 0* les placer de façon qu'ils obéissent à la loi sage qui eottmaade qu'on se préserve et à la loi douce qui veut qu'on multiplie ? Parmi les millions, comme chacun sait, il en est beaucoup d'appelés, peu de rendue Irafe«je, franchissant les Pyrénées- d'où l'on ne revient pas, confier mes économies au sol ingrat des deux Gastitles ? Irais-je , mal instruit par h* dure expérience, reprendre des actions du chemin de fer qui conduirait de Madrid à Saragosse les marchandises et les- gens, si les fiers Espagnols avaient l'i&teMigence du commerce et le goût des voyages ? Avant que je hasarde mes- capitaux dans la patrie de Juan Prim et que je prête au gouvernement de la reine Isabelle quelques réaux qui lui feraient plaisir, il y aura des obstacles pour Gtfemfcn et de l'eau pour le Manzanarès.

Si je m'arrête au seuil des Pyrénées,, ferai-je passer les Alpes à mes mulet» chargés d'or ? Non pas. L'Italie est un pays superbe où malheureusement les Italiens abondent. Ce que la nature embellit, les naturels le déparent. A voir la tournure que prennent les choses, les finances italiennes semblent menacées d'un Custozza prochain. Dans cette malheureuse nation, tout est papier et devient fumée, l'argent et la gloire. En vain

les ministres du roi galant homme parlent-ils de spolier le clergé pour rétablir leurs affaires, j'ai peine à croire que l'argent volé fructifie et que e bien mal acquis profite. Tout bien considéré, je n'échangerais pas contre de l'or en barre la parole trop élastique du commandeur Ratazzi, et je n'achèterais pas même à sa femme, née Bonaparte-Wyse, le dernier de ses romans, craignant qu'il n'obtienne ni un succès de vogue ni un succès d'estime.

Je crois que, fixant dans ma belle patrie mes trésors et ma personne, j'exécuterais des placements de père de famille, en prenant au hasard, soit les actions de la Banque de France, soit celles du Petit Journal. Pour les premières, on peut en acquérir, ce sont de bonnes actions à conserver; pour les secondes, on doit en acheter, c'est une bonne action à faire. Tout cela prouve que les richesses sont un agréable embarras, comme Font dit tour à tour saint Paul, qui en ordonnait l'abandon, et Sénèque, qui en conseillait le mépris. Pas plus que la garde qui veille aux barrières du Louvre ou aux chevets des mourants, la fortune n'empêche les maladies et ne retarde la mort.

J'ignore si les riches entrent facilement dans le royaume des cieux, mais je sais qu'ils sortent avec ensemble des royaumes d'ici-bas. Après M. Véron, qui fut médecin, M. Fould, qui fut ministre. Ils partent accompagnés, car leurs œuvres les suivent.

M. Yéron, dont la mort a fourni à tous les journaux le sujet d'un article ou deux, eut une existence diversement employée, mais constamment heureuse. Il a

cultivé tour à tour et non sans succès la médecine qui nous soulage , ia politique qui nous divise et les arts qui nous charment. A chacun de ses appels a répondu la fortune indulgente. Comme médecin, il a écrit une brochure, effleuré timidement les lancettes inoffensives et mis la main à la pâte du pharmacien Regnault. Il n'opéra et n'immola ni femme grosse ni homme souffrant, et, joyeux habitant d'un monde qu'il jugeait assez peuplé, il n'aida personne à y entrer ni personne à en sortir.

Comprenant qu'il avait mieux à faire qu'à attrister les gens malades et à expérimenter sur les âmes du commun, il attendait avec confiance des fonctions plus décentes et des destinées meilleures. L'occasion vint , il la saisit. Lassé de promener des regards indifférents sur les hommes et les choses, il crut le moment venu d'avoir des opinions et de chercher des idées. Il s'aperçut vite que la presse était k la fois une mine à exploiter et une force à conduire. Né Français, et par conséquent malin, il acheta le Constitutionnel et fut un personnage.

Le Constitutionnel, qui depuis..., alors était jeune, sémillant et frondeur ; il avait des velléités d'indépendance et des éclairs d'esprit; on y parlait tantôt, avec Sainte-Beuve, un français de haut goût, tantôt, avec Eugène Sue, le patois des faubourgs. On ne croyait à rien, mais on gagnait de l'argent. Le journal, lancé dans les eaux prospères, servait à ses abonnés, de jour en jour plus nombreux, une politique bourgeoise, une littérature d'élite et des romans malsains. M. Véron,

en spéculateur habile, savait mettre le prix aux écrivains qu'il voulait avoir, et ne marchandait ni les matériaux de sa vogue, ni les éléments de son succès. C'était un commerçant en partie double, et sous l'homme d'affaires légèrement gratté apparaissait le disciple d'Épicure et le collègue de Mécène. Influent, et partant redoutable, il avait des relations avec M. Thiers et des espoirs de députation. En ce tempslà, ramassant une part de l'héritage de Brillât-Savarin, il étonna le monde par l'excellence de ses repas ej la longueur de sa fourchette. U prit de fraîches couleurs et un aimable embonpoint, et .tous les jours Véron dînait chez Véron, comme Lucullus chez Lucullus.

91. Véron changeait de théâtre. Avant d'avoir la direction du Constitutionnel,, il avait eu celle de l'Opéra. Sous sa gestion, notre première scène lyrique reprit sa splendeur oubliée. Il fit jouer Robert le Diable et répandit des flots d'harmonie sur le peuple des dileltanti. Non content de charmer les oreilles, il s'efforça de plaire au* yeux. Jamais avant son empire on n'avait vu tant de hauteur dans la chorégraphie. Au chant des instruments, Fanny Essler, agitant les ailes de ses pieds, voltigeait demi-nue sous la gaze et les fleurs. Près d'elle s'agitaient les jambes du corps de ballet et les danseuses secondaires rasant la terre comme des hirondelles après l'orage. M. Véron, du fond de sa loge, suivait d'une lorgnette attentive le vol des nymphes autour de la déesse, et semblait un autre Actéon dont il avait les yeux et ne craignait pas l'infortune. Ce surintendant ne trouvait pas de cruelles : comme il

— an —

désirait plaire, il savait donner. Un jour, c'est Ini qui raconte, dans un souper régence offert aux sœurs Essler, il fit circuler au dessert deux cent mille francs de pierreries scintillant dans un bassin d'argent. Les pierreries étaient pour les dames, le bassin pour les laquais. C'est avec de tels procédés qu'on parvient k être servi par dévouement et aimé pour soi-même.

M. Yéron revint aux affaires sérieuses. Il prit, quitta, reprit le Constitutionnel et la politique. Il mit au service du prince Louis-Napoléon son influence et son journal, et fut avec M. de Girardin le principal agent des élections qui donnèrent un maitre à la République et un empereur à la France. Il fit partie du Corps législatif comme député de l'arrondissement de Sceaux, ne parla pas et vota bien. Après avoir travaillé quelques années à enrichir nos codes, il se retira des affaires publiques et de la vie politique avec des désirs déçus et des espérances rentrées. Son dévouement était sincère, mais demandait un prix. M. Yéron désirait obtenir un siège à ce Sénat conservateur où s'épanouissent les plus pures de nos gloires et les mieux rentes de nos beaux esprits. Il ambitionnait l'honneur innocent de s'enfermer dans un habit galonné d'or et de contempler M. Troplong face à face et comme il est. Un dieu jaloux n'a pas permis qu'il fût mieux assis que le commun des mortels et mieux vêtu que le lis des champs.

M. Yéron médita longtemps sur la reconnaissance des grands, et, ne pouvant recevoir le titre de sénateur de l'Empire, il prit celui de bourgeois de Paris. N'é-

talent les appointements, il eût gagné au change. Il écrivit des Mémoires, œuvre d'un homme qui a vu beaucoup de choses et qui les dit toutes. N'y cherchez ni esprit de mots, ni art de composition, ni talent d'écrire, vous ne trouveriez pas ; mais dans ce désordre du livre frétille un essaim de vérités fortes, les unes décolletées, les autres nues. Cet homme singulier a des rancunes vivaces et des enthousiasmes naïfs; et comme il est faux dans presque tous ses jugements et vrai dans presque tous ses récits, il lui arrive de rehausser ceux qu'il déteste et d'humilier ceux qu'il admire. Voilà pourquoi M. Yéron n'a pas été sénateur.

Riche, heureux, tranquille, M.Véronse consolait de n'être rien en discutant avec Sophie, sa gouvernante, la grave question du turbot. Il mena une vie attrayante et fit une fin chrétienne. Il est donc vrai qu'à l'instant suprême les plus dévoyés d'entre nous reviennent à la religion qui les berça et lui confient le soin de leur âme immortelle et de leurs destinées futures. Les ouvriers de la dernière heure reçoivent comme les autres leur salaire et leur pardon, et, devant Dieu, le repentir est égal à la vertu. Un mot encore et j'ai fini. Dans la chambre de ce mourant, que le prêtre venait de quitter, brillait le portrait d'Eugénie Fiocre , resplendissante de beauté , de sorte que M. Yéron put emporter dans l'autre monde les visions de celui-ci.

Il me resterait à parler de M. Achille Fould, dont la mort est la nouvelle et le regret d'hier. Pour un tel homme, ce serait trop d'une oraison funèbre, trop peu de quelques lignes. Voulant être court, je ne dirai de

lui que ce que le monde en sait. M. Fould était le fils protestant d'un père israélite. Il naquit financier et développa dans la maison paternelle ses facultés natives. Il consacra sa jeunesse aux voyages, son âge mûr aux affaires. Le département des Hautes-Pyrénées l'ayant choisi pour député, il vint aux Chambres et acquit en peu de temps la réputation d'un financier sachant parler. Il avait quarante-deux ans quand ce renom lui advint. En toute occasion, il eut soin de voter pour M. Guizot, ministre dirigeant. Ses votes n'ayant rien empêché, je ne lui reproche rien.

Où le chêne rompt, le roseau plie. Après l'orage de 48, M. Fould se redressa sur sa tige ébranlée et livra ses billets de banque au souffle des vents qui fécondent. Il fit bon visage à la République naissante et lui offrit des vœux sincères et des conseils pratiques. Il lui souhaitait l'éternité et lui proposait la banqueroute. On le dit, du moins, mais que ne dit-on pas ? La République refusa la proposition en acceptant le souhait. Nommé député, puis ministre, M. Fould combattit l'insurrection de juin et servit le coup d'État en décembre, Il rendit son portefeuille le jour où parurent les décrets fameux qui frappaient dans leur fortune les princes d'Orléans, déjà privés du trône et chassés de la patrie. Cet acte de courage et cette preuve de bon goût durèrent autant que les roses, quatre jours et autant de nuits. Je choisis pour ma comparaison des roses qui vivent longtemps.

Les décrets dont j'ai rappelé l'existence portent la date du 22 janvier. Le 26 du même mois, M. Fould

était nommé sénateur; en juillet suivant, renommé ministre. Il s'était démis, on le remettait. H reçut depuis, je sais tous ses titres, les deux dignités de membre du conseil privé et de grand'croix de la Légion d'honneur. Son portefeuille de prédilection fut celui des finances, qu'il tint à trois ou quatre fois différentes. Dans un rapport resté célèbre, il apporta de graves modifications à notre système financier et appliqua le remède des virements à l'argent qui s'en allait. Il obtint la suppression des crédits extraordinaires ouverts en l'absence des Chambres, et prêcha l'économie dans le désert, où rien ne s'entend. Ennemi des dépenses stériles, il avait la confiance de la Bourse, et chacun de ses retours aux affaires était joyeusement salué de la hausse du trois pour cent. Il semblait un frein à la fureur des flots débordés, et on croyait que, chargé de l'administration du tonneau des Danaïdes, il serait assez habile, non pour en combler l'immensité, mais pour en retarder la fuite.

Je ne dis rien de sa fortune, qui est une des plus grandes de celles qu'on soupçonne et qu'on ne connaît pas. Il aimait les beaux-arts et était membre libre de l'Académie qui s'en doit occuper. J'ajouterai, en terminant, qu'à l'exemple de M. de Morny, il avait pris goût aux choses du sport et contribua à améliorer l'espèce chevaline, qui, du train dont elle court, va bientôt primer la nôtre. Nous finirons par justifier les récits du bon Gulliver décrivant un pays uniquement peuplé de chevaux perfectionnés. Quoi qu'il en soit, M. Fould possédait dans le Midi, près d'Ibos, une nombreuse

écurie de courses, et souvent ses élèves ont soulevé de leurs pieds vainqueurs la poussière des hippodromes. Il avait donné au dernier né de ses lauréats le nom gracieux de «le Petit-Caporal,» prouvant ainsi son dévouement à l'Empire par le baptême de ses coursiers. Dimanche dernier, ce poulain illustre et d'autres encore devaient disputer des prix importants et voler sur la pelouse de Longchamps sans en courber les herbes. Quand la fatale nouvelle parvint sur le turf verdoyant, Petit-Caporal et ses collègues prouvèrent leur deuil par la retraite et leur douleur par le repos.

M. Fould n'avait que l'âge du siècle et pouvait espérer se prolonger encore. Il sera d'autant plus regretté qu'il était plus utile. Sur l'arbre d'or qu'a décrit Virgile, à chaque rameau tombé succédait un rameau pareil. Pour les hommes, c'est autre chose : après la chute de ceux qui pouvaient sembler d'or, on en voit poindre d'autres qui ne sont pas même en cuivre. Tous les bons serviteurs de l'Empire partent l'un après l'autre pour les Sénats de l'autre monde et les Champs-Elysées d'en haut, et chacun d'eux a eu, comme Alexandre, des héritiers qui ne le valaient pas. Si, dans une œuvre dramatique, les acteurs qui en ont fait le succès se fatiguent des rôles qu'ils tiennent, ils cèdent leurs places à des doublures expectantes, de sorte que le drame amoindri vit encore sur ses souvenirs et ses lauriers passés. Ainsi sur la scène politique, les écoliers succèdent aux maîtres et les petits aux grands. Si je suis de ceux qui gémissent de la stérilité présente,

je suis de ceux qui croient à la fécondité future. Qui sait quelle surprise l'avenir nous garde dans les choses qu'il doit détruire et les hommes qu'il doit créer.

Norombre 1867.

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