‹ Lettres d'une passantChapitre 14 sur 23 · M. LE COMTE DUCHATEL · texte numérisé non relu

M. LE COMTE DUCHATEL

H. le comte Tanneguy-Duchâtel, qui vient dépasser d'un monde à l'autre, portait un nom qui jadis a retenti dans l'histoire. Le premier Tanneguy sauva le dauphin Charles VII. Le dernier servit le roi Louis- Philippe...

Il y a huit jours, parlant du mouvement des esprits que la Restauration fit éclore, je comparais tristement la stérilité présente à la fécondité passée. Puis, pensant à ceux qui, dans les temps plus libres, ont marqué dans le conseil des princes et les assemblées du pays, et qui maintenant nous apparaissent comme les épaves d'un douloureux naufrage ou les colonnes d'un temple détruit, j'ajoutais : « Pilotes jadis, vieillards aujourd'hui, ils mettent à profit les leçons de l'expérience et l'apaisement des années, et défendent encore la liberté qu'ils ont constamment voulu et sincèrement pratiquée. Debout, même dans la défaite, ils regardent la

révolution qui les a brisés comme une halte entre deux soleils. Trop fidèles pour se donner et trop fiers pour se vendre, ils assistent au spectacle des choses actuelles, non sans souffrir, mais sans désespérer, et refusent au pouvoir le concours de leur force et le prestige de leurs noms. Ils ont honoré leur jeunesse par le travail, leur âge mûr par la gloire, leur déclin par la retraite. »

M. le comte Duchâtel était un de ceux à qui ces lignes s'adressaient. Il vivait encore au jour où je les écrivais. Je n'ai pas dessein de raconter ici cette existence courte de jours et remplie d'œuvres. Parlant de celui qui n'est plus, je ne rappellerai que ses droits au souvenir et ses titres au regret. M. Duchâtel entra tout jeune dans le courant des discussions et la mêlée des partis. Il fut attaché à la rédaction du Globe et figurait au nombre des lettrés et des savants qui travaillaient à ce journal, honoré d'un succès d'estime et du suffrage du vieux Gœthe. M. Duchâtel s'occupait alors d'économie politique : un peu plus tard, il se lança dans la politique sans négliger l'économie. Lors de la révolution de 1830, il dévia quelque peu des traditions de sa race. Son illustre aïeul eût pris le chemin d'Holy- Rood; quant à lui, alors du moins, il négligeait l'occasion d'un voyage et la cause du dauphin.

Je ne blâme pas, je raconte. La Révolution de 1830 n'est pas la seule que nous ayons à regretter et que nous ayons dû subir. Depuis ce douloureux événement, le temps a multiplié pendant près de quarante années les tombes qui apaisent et les berceaux qui réparent* C'est pourquoi, nous qui trempons dans les œuvres

politiques, nous n'avons rien de mieux à faire qu'à oublier nos rancunes, reconnaître nos erreurs et confondre nos espoirs. En adhérant au gouvernement de Juillet, M. Ducbâtel était libre d'engagements pris el de liens acceptés. Il était maître de lui et pouvait à son gré se réserver ou s'offrir. Il s'offrit et fut accueilli. Il entra dans la vie publique et pour premiers pas fit de fortes enjambées. De conseiller d'État il devint député et de député ministre. Il avait, je crois, trente-trois ans quand il pressa le portefeuille. Son âge lui fut un titre et non pas un obstacle, et, à vrai dire, ce sont souvent les jeunes ministres qui font les meilleurs discours.

Jusqu'en 1848, M. Duchâtel garda le pouvoir, à quelques éclipses près. Il avait la plupart des qualités indispensables à ceux qui gouvernent, et, à défaut du superflu, qui est le génie, le nécessaire, qui est la vertu. Esprit éclairé et discuteur habile, il pensait juste et disait bien. Dans les questions de sa compétence, c'està-dire celles d'administration, de finances et d'affaires, il apportait le talent du discoureur sûr de son fait, et l'aplomb du gentilhomme fier de lui.

Dans la question de la réforme électorale, mal renseigné sur les choses ou les comprenant mal, il fut un de ces pilotes qui, voulant éviter l'écueil Charybde, conduisirent la monarchie de Juillet droit à recueil Scylla. Il n'y aurait au surplus ni justice à l'en blâmer ni charité à lui en vouloir, ni intérêt à s'en souyenir.

M. Duchâtel était de ceux qui rehaussent la valeur des emplois qu'ils acceptent par la dignité avec laquelle ils les tiennent. Il se soumit à la défaite, convaincu

avec raison qu'il ne pouvait s'amoindrir en cessant d'être quelque chose. Il assista, sans s'y mêler, au passage de la République et à la naissance de l'Empire, trouvant dans le présent des spectacles qui le faisaient triste et dans le passé des souvenirs qui le rendaient fier. En voyant sous ses successeurs la liberté disparaître et les erreurs s'accroître, il pouvait au moins se rendre ce témoignage, que ses fautes avaient été celles d'un noble esprit et ses désirs ceux d'un grand cœur. Le malheur l'avait éclairé et la retraite mûri. Je puis dire aujourd'hui qu'il conseilla à des princes jadis frères l'union qui pouvait renaître d'un oubli offert et d'une démarche accomplie. Il persévéra dans sa tâche difficile, et, se flattant que deux races royales se réconcilieraient dans la communion de l'exil et la parité des infortunes, il en garda jusqu'à la fin la généreuse espérance et le ferme vouloir.

Dégagé du souci des affaires publiques, M. Duchâtel se consacra à la gestion des siennes. Il augmenta, par des placements avantageux, une fortune déjà brillante, et réunit assez de millions pour défrayer une année durant deux reines en Angleterre ou un empereur en France. Il n'est pas besoin de dire qu'il usa noblement du grand bien qu'il avait et qu'il fut un de ces riches auxquels les pauvres pardonnent. Propriétaire intelligent et collectionneur émérite, il s'adonna tour ^ tour à la culture de la vigne et au culte des arts. Il possédait dans le Bordelais plusieurs châteaux d'un bon rapport, et, maintenant la gloire des uns, créant la célébrité des autres, il propagea daus le monde des bu-

veurs la renommée de ses vendanges. Trafiquant du sang de la vigne et de la lie des calices, il fit figurer à sa table et circuler dans le commerce le bon vin qui a tant de façons de réjouir le cœur de l'homme.

Il aimait les beaux-arts, étant, je crois, de leur Académie. Il s'était donné le luxe d'un musée, composé d'oeuvres d'élite qu'il appréciait en connaisseur et payait en gentilhomme. C'était un Mécène perfectionné, moins partisan d'Épicure, plus indépendant d'Auguste. Les visiteurs de son hôtel se souviennent qu'un petit salon, discret comme un asile et fleuri comme une serre, servait de cadre à la Source que peignit Ingres. La naïade empruntait à la vie des arbres et des fruits répandus autour d'elle je ne sais quel charme de couleur et quel semblant d'existence. On eût dit que,, descendue de la toile immobile, elle avait pris soin d'orner de plantes et de roseaux le berceau de son onde naissante.

M. Duchâtel était du monde et du meilleur. Il avait un salon où l'on aimait à venir et où l'on savait causer. Son hôtel, plus grand que la maison de Socrate, était trop petit pour ses amis et ses hôtes. Aux jours de fête, moins prodigue que M. Haussmann, il invitait moins de personnes et les choisissait mieux. Entouré de l'élite des honnêtes gens, il savourait pour luimême et procurait aux autres tous les plaisirs délicate que l'esprit relève, le goût discerne et la fortune achète. 11 mena en France la vie d'un grand seigneur anglais et donna à son hospitalité de la ville et des champs cet air de grandeur et d'aisance qui est l'honneur du

maître et le charme des hôtes. Amateur de chasse et de chevaux, savant et lettré, artiste et mondain, il ne se refusait ni les voluptés permises, ni les luxes intelligents. Non content de son hôtel à Paris et de ses châ" teaux en province, il avait loué à Chantilly l'ancienne demeure des Condés. Il passait la saison des courses dans ces ruines rajeunies par lui. Tous les ans, au jour du Derby, il réunissait une foule élégante et parée au bord de ces eaux vives dont Bossuet avait chanté la clarté transparente et le murmure sans fin.

M. Duchàtel est mort en chrétien; il a eu le mérite de se résigner et le courage de souffrir. On put apprécier ses qualités au nombre de ses amis et sa fortune au luxe de ses funérailles. A son enterrement tout était oeuf et de bon goût, les voitures et les livrées, les tentures et lesécussons. Comme il était grand'croixde la Légion d'honneur et membre de l'Institut, il y avait à ses obsèques des académiciens et des soldats. Les prières achevées, on en vint aux discours. M. de Parieu, déjà vieux, lut son oraison funèbre ; M. Guizot, toujours jeune, improvisa la sienne. L'ancien président du conseil porte légèrement le poids de ses quatrevingts' ans. Il parlait, et chacun sentait ce qu'il y avait d'élevé dans cet hommage du survivant à l'absent et de touchant dans ces adieux de la vieillesse à la mort. M. Guizot est encore fidèle à ses croyances, absolu dans sa foi. Comme le vieillard Siméon, il semble qu'il ne puisse mourir avant d'avoir vu ses espérances réalisées, et, plus certain de l'immortalité à mesure qu'il se r* L ^ oche de la mort, il annonce la

résurrection sur les tombes et la renaissance sur les ruines.

J'ai fini. Il m'a paru qu'il n'était ni sans convenance ni sans intérêt de consacrer quelques lignes à la mémoire d'un homme autrefois et longtemps mêlé à la direction des affaires et au gouvernement du pays : on retrouve dans le passé d'honnêtes souvenirs et d'utiles leçons. En m'occupant de M. Duchâtel et des temps où il a vécu, j'ai négligé d'apprendre les destinées de M. de La Valette, ministre vacillant; de M. Rouher, ministre en partie double, et de M. Pinard, ministre soupirant. Le Moniteur a parlé et les doutes sont éclaircis. H. de La Valette entre au conseil privé, M. Rouher perd les finances et M. Pinard se glisse au ministère par la porte de l'intérieur.

Montons au Gapitole et rendons grâce aux dieux.

Décembre 1867.

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