LA PROMENADE DU CALIFE ALMANZOR
Au temps des génies et des fées, le puissant Almanzor régnait sur Bagdad la grande. S'il faut en croire l'historien arabe auquel j'emprunte ce récit, Àlmanzor n'était pas né pour le trône, mais il avait
des désirs plus irrésistibles que ses titres. Il fit plusieurs tentatives pour s'emparer du califat, et prouva, en essayant, son audace ; en continuant, sa ténacité ; en réussissant, son bonheur. Quelques musulmans arriérés s'étant plaints de ce brusque avènement, AImanzor, usant avec un rare discernement de l'exil et de la prison, mit les uns dedans et les autres dehors. Ce qu'ayant vu, le peuple, prosterné sur les dalles des mosquées , s'écria d'une voix unanime : « Louange au Dieu unique, dont Mahomet est le prophète et Almanzor le calife ! »
Gomme depuis longtemps on ne remarque ni tant d'ambition chez les princes, ni tant de religion chez les sujets, on ne peut douter que le conte que je rapporte ne soit vieux de mille ans et quelques nuits. Pendant de longues années, l'heureux Almanzor récolta le bonheur à chaque aurore et le miel à chaque lune. Tout lui réussissait; il n'avait pour triompher qu'à paraître, pour être obéi qu'à vouloir, et pour être aimé qu'à donner. On renouvelait chaque jour les fêtes du palais et les fleurs du sérail. Sous ce règne fortuné, on unit l'art de bâtir à la science de gouverner et on suspendit les jardins aussi volontiers que les lois. Jamais on ne vit une telle floraison de savants et de lettrés, de guerriers et de poètes. Les vrais croyants, fiers d'un commandeur qui tantôt battait les rois et tantôt les régalait, juraient indistinctement par la mule de Mahomet ou par le turban d' Almanzor. Quand le calife buvait, Bagdad était ivre ; quand il ne buvait pas, altérée.
Toute félicité a des bornes; Almanzor l'apprit bientôt. 11 abusa de son étoile , qui pâlit. Comme il se croyait plus spirituel à lui tout seul que le genre humain tout entier, il n'en fit qu'à sa tête de calife et prit l'habitude de donner des ordres sans demander de conseils. Des ambassadeurs envoyés à Gharlemagne revinrent sans avoir obtenu d'audience ; une armée dirigée en Chine se brisa contre la grande muraille. Quand l'argent manquait au trésor, Almanzor augmentait les impôts; quand l'eau manquait aux citernes, il utilisait le vin blanc. Pour ces raisons et d'autres encore, sa popularité décrut comme un fleuve en été; mais lui, se voyant craint, se jugeait toujours puissant et n'apercevait pas ses ennemis par delà ses flatteurs. Ses courtisans, dont plusieurs avaient servi vingt califes avec un zèle égal et des récompenses diverses, lui répétaient chaque matin : « Almanzor, tu es éblouissant comme le soleil et éternel comme lui. » Puis ils se disaient entre eux : « Si le calife ressemble au soleil, c'est moins par l'éclat qu'il répand que par les éclipses qu'il subit.» I) y a mille ans et quelques nuits, tous les princes n'avaient pas le bonheur d'être infaillibles et tous les courtisans le mérite d'être sincères.
Un jour qu' Almanzor se promenait sous les ombrages du Jardin des délices, il entendit une voix plus persuasive que celle de Zobéide, la sultane, et plus douce que celle de Fleur des Prés, la suivante. La voix disait : « calife! fuis l'erreur et cherche la vérité. On croit à l'une, qui séduit toujours, et on doute de l'autre, qui blesse parfois. L'une se vend, l'autre se donne. »
Ce fat tout, et rien désormais ne troubla le silence, si ce n'est le murmure habituel et joyeux du ruisseau sur la rive, de» oiseaux dans la feuillée et des abeilles daus les fleurs.
Qui donc avait parlé ? C'était soit un invisible mes* sager d'Allah, soit un de ces esprits voyageurs dont les .ailes tracent dans l'air d'imperceptibles sillons. Almanzor le croyait au moins, et, rentré dans son palais, il employa à de sages méditations les longues heures de la nuit qui conseille. Le lendemain son parti fut pris et ses ordres donnés. Ayant convoqué les muphtis et les agas, les caudâtaires et les vizirs, les calenders et les cadis, les épouses et leurs gardiens, il les réunit dans ce salon fameux dont les fenêtres, les voûtes et murs furent ornés de diamants et de peintures par les génies réunis de la lampe et de l'anneau. Puis, s'étant assis sur son trône d'or ciselé, il vanta en peu de mots la sagesse de ses actions, la grandeur de ses projets et la douceur de son règne. Tant qu'il parla, les applaudissements grondèrent, multipliés et bruyants comme les tonnerres d'un jour d'orage. «0 Almanzor, ton langage est pur comme la justice, » murmuraient les cadis; «il est brillant comme l'épée, » s'écriaient les agas. Un sous-vizir s'évanouit par intérêt, une jeune esclave pour le mouchoir. «0 calife, disaient les poètes, tes lèvres sont des fleurs qui parlent et tes paroles un miel qui coule.»
« Hélas ! pensait Almanzor, tous ces flatteurs attendent du grand trésorier le prix de leurs louanges caressantes. Où donc est la vérité qui se donne et qui
blesse ?» Il soupira, puis fit un double signe à Giafar, le plus humble des vizirs, et à Mesrour, le plus décoré des eunuques. Tous trois, échangeant leurs vêtements des jours de fête contre des vêtements plus simples, parvinrent à dissimuler leur grandeur, et Almanzor, méconnaissable, prouva une fois de plus que si l'habit ne fait pas le derviche, il fait parfois le calife. Après quoi, ils descendirent du palais dans les jardins et des jardins dans la ville. Les étoiles d'or brillaient au ciel profond, et la lune aux rayons pâles, se levant derrière les édifices, dont elle éclairait les sommets, semblait conduire du couchant à l'aurore le char et les lumières de la nuit.
Almanzor et ses deux compagnons suivirent les bords du Tigre, et, arrivés à l'endroit où un pont de bateaux joint les deux rives du fleuve aux larges eaux, ils aperçurent, sous le portique d'un palais surmonté d'un dôme, un groupe de gens qui causaient. C'étaient des lettrés, race frivole. «Oui, mes amis, disait le docte Al-Kendi, notre gracieux calife n'a pas pour la langue arabe la considération qu'il faudrait. J'ai noté dans son dernier discours deux locutions en révolte contre la syntaxe et trois épithètes trop négligées pour oser paraître à la cour. Par Allah ! s'il fallait juger à son style le commandeur des croyants... » Mesrour n'en put écouler davantage. Ce chef des eunuques noirs rachetait quelques légers défauts par une impétuosité sans bornes. Aussi, tirant hors du fourreau son sabre de fin damas,, il se préparait à envoyer le pauvre Al-Kendi continuer dans le ciel une phrase commencée sur la terre.
Heureusement le calife put arrêter le bras de son
bouillant serviteur. « Brave Hesrour, remets ton sabre en lieu sûr et laisse bavarder ce pédant, auquel il m'est doux d'ôter la liberté d'écrire. Qu'importe, dans un discours, que l'expression soit pauvre si l'idée est opulente ? La pensée est souveraine et brille du même éclat sous les haillons que sous les perles. — Pour les califes, c'est autre chose, murmura le prudent Giafar, ils ne brillent que sous les perles. »
Un peu plus loin, devant la porte d'une mosquée, conféraient les graves ulémas. «Le commandeur des croyants, disaient-ils, néglige les préceptes du Coran, le livre inspiré, et la prospérité de Médine, la ville sainte : il a chargé sa table des liqueurs d'Occident, et, non content des quatre femmes légitimes que la loi nous permet, il vient d'atteler à son char une cinquième et inutile épouse. Le muphti, dépouillé d'une partie de sa puissance, tend vainement ses bras suppliants vers le calife qui l'abandonne et vers Allah qui n'entend plus. —Les ingrats, murmurait Almanzor, ils ont oublié les bienfaits que j'ai prodigués aux premières lunes de mon règne et les aumônes que je répands aux saints jours du Rhamazan. — glorieux calife, lui répondit le sage Giafar, souvenez-vous de la légende. Le divin Mahomet est suspendu, depuis sa mort, à une égale distance de la terre où il a régné et du ciel dont il émane. Il est concitoyen des deux patries entre lesquelles il n'a pu choisir, et veut nous faire acheter notre récompense future par notre obéissance ici-bas. — Par Allah, pensait Almanzor, voilà un jeune vizir qui mérite de l'avancement. »
Pais, tout en poursuivant sa route, il se disait, en commentant les paroles de l'invisible esprit : «La vérité ressemble à la fleur de nos jardins : celui-là seul est digne d'en respirer le parfum qui n'en craint pas les épines. » Cette comparaison, dont on abusa depuis, venait d'être inventée par le premier poète de la cour. Ainsi rêvant, le calife parvint à celle des places de Bagdad dont la forme imite celle du croissant vénéré. Au milieu s'élèvent la tombe et la statue du cheik Abdoul-Kadir. Devant la caserne qui fait face au monument, les janissaires et les agas bourdonnaient comme les abeilles au printemps. Ils s'entretenaient des longueurs d'une paix sans gloire, et parlaient tantôt de venger la mort du calife Omar, assassiné par delà les mers, tantôt d'essayer sur le cimier des giaours la trempe de leurs sabres neufs. Ils disaient : «Que veut le calife ? Si c'est la paix, pourquoi renforcer nos cohortes? Si c'est la guerre, pourquoi vanter la paix?— Ils disent vrai, murmurait Almanzor devenu pensif; mais comment peuvent-ils avoir raison, puisque je ne saurais avoir tort?
— calife ! s'écria Mesrour, il y a longtemps que nous n'avons remporté de victoires éclatantes. Lancez vos invincibles légions à la conquête de Byzance ou dis* pahan. La gloire est l'attrait du soldat, l'ornement du prince et le trésor du peuple. » L'opinion de Giafar était qu'un peuple vit d'autre chose que de gloire. Comme il était sage, il pensait juste ; comme il était vizir, il ne dit rien.
Ils allèrent jusqu'à la fontaine des Lions et aper-
curent plusieurs jeunes filles mollement accoudées à la vasque de marbre rose qui recevait le trop plein des eaux. C'était un bruit de paroles, harmonieuses comme le chant des oiseaux, rapides comme le battement de leurs ailes. La voix la plus forte, celle de Fatime aux yeux noirs, parvint la première aux oreilles du calife. Elle disait : « Si le commandant des croyants appelle tous les jeunes hommes de son empire sous les drapeaux que le croissant surmonte, avec qui causeronsnous le soir sur les rivages du Tigre ou à l'ombre des palmiers ? — Fatime, interrompit Zobéide aux cheveux d'or, les janissaires peuvent se marier autant de fois que les sultans. — Oui, disait Fatime, mais plus tard et pour moins longtemps. mes sœurs ! la destinée nous préserve d'orner le sérail d'un aga. On a une rivale, la gloire , et une crainte, l'absence. Si la guerre éclate et que le maître s'éloigne, que r es te- 1- il a l'épouse? — Le souvenir et la solitude, » lni répondit Zuleyma la belle rieuse aux dents blanches ; et la jeune fille ajoutait : « Si la victoire est sanglante et si le maître succombe, il reste encore à la veuve l'espérance et la liberté. »
Almanzor, attendri, disait à ses confidents : a Je modifierai les lois sévères dont Fatime a redouté la contrainte, » et il se disait à lui-même : « Pourquoi donc ai-je plus d'années que l'amour n'en supporte, et plus d'épouses que Mahomet n'en prescrit? — Fatime et Zuleyma ! tourments des cœurs, charmes des yeux, s'écriait le noir Mezrour, ne vous fiez pas à la couleur ; oubliez les jeunes hommes blancs comme les lis qui
vivent peu, et souvenez-vous qu'Allah fit la nuit plus belle que le jour. — Noble Mezrour, quittez des illusions qui ne sont ni de vos fonctions ni de votre âge, » interrompit Giafar, qui ne laissait jamais échapper l'occasion d'être agréable à ses amis.
A quelques pas de là, deux calenders racontaient à la foule pressée autour d'eux que, huit jours auparavant, ils avaient été faits prisonniers sans motifs et le matin même mis en liberté sans jugement. Sur la place du marché, les laboureurs réunis se plaignaient de l'insuffisance de la récolte et du poids des impôts. A l'entrée du grand bazar, les trafiquants de Mossoul et d'Erzeroum prétendaient que le commerce était sans ressorts et l'industrie sans élans. Partout des mécontents, des heureux nulle part. Ici des plaintes contre la sévérité des cadis, et là contre l'incapacité des vizirs. calife! où est ta justice? calife! où est ta bonté? Le message d'Allah avait raison, pensait Almanzor, la vérité est si blessante, qu'il est peu de califes ayant le désir de l'entendre et le courage d'en profiter. Puis, s'adressant à ses compagnons, il reprit : «Au palais, je n'entendais que des éloges ; dans la cité, je ne recueille que des plaintes. Où sont passés, le soir, mes flatteurs du matin ! — Ils dorment, répondait Mezrour. — Ils sifflent, » pensait Giafar.
«N'ai-je donc fait de bien à personne? répétait le dolent Almanzor à ses confidents attendris. — calife! dit Mezrour, vous avez été plus que bienfaisant, magnifique. Vous avez semé l'or dans les jardins du sérail, sur les parvis des mosquées et aux abords du
palais.» Le prudent Giafar ajouta : «0 commandeur des croyants, avec les dons qu'il vous plut de faire aux riches, il eût été possible de soulager bien des pauvres. » Ainsi parla Giafar, mais personne ne l'entendit, ni le calife ni Mezrour.
L'auteur arabe que j'ai pris pour guide arrête ici sa narration. Après avoir ajouté qu'Almanzor sut tirer profit de sa promenade d'une nuit d'été, il rend grâces à Allah qui tient dans ses mains puissantes le cœur des califes et le destin des peuples. Ainsi ferai-je. J'ai reproduit ce conte sans prendre d'autre peine que d'accommoder au goût du jour le vieux français du traducteur. C'est par des récits de ce genre que la belle Shéhérazade charmait le réveil et enchaînait la volonté du sultan dont elle était épouse. Le bon Schahriar, tout à l'intérêt du conte, remettait au lendemain les affaires sérieuses et le supplice de sa femme, ce qui prouve qu'il n'avait ni le caractère très-méchant ni les idées très-suivies.
Décembre 1£67.