M. LE MARQUIS DE M0UST1ER
Il y a huit jours, j'étais dans une des rares villes de Franche-Comté qui jouissent des agréments d'un fleuve,
des avantages d'un tribunal et des charmes d'une garnison. Le fleuve a de l'eau que les juges regardent couler et que les militaires ne boivent pas. J'aurai dépeint cette heureuse cité si j'ajoute qu'on y fabrique des fromages dits de Gruyère et des montres dites de Genève. Le temps y est admirablement bien employé; les habitants le perdent, les soldats le tuent et les horlogers le règlent.
Dans cette ville que je ne veux pas nommer, j'ai trouvé le véritable Amphitryon, l'Amphitryon où Ton dtne. Le soir, assis à une table abondamment servie, je sentais me venir du cœur aux lèvres cette honnête gaieté qui naît des flacons vides et des verres entrechoqués. Suivant le précepte de Brillât- Savarin, les convives étaient aussi nombreux que les Muses et plus jeunes que les vins : un avocat aimant les lettres, des prêtres au regard indulgent, un gentilhomme aux espérances aussi nobles que les regrets et quelques aimables femmes comme il en fleurit encore aux jardins de la province. Au dessert on causa politique et l'on évoqua plusieurs vérités trop frileuses pour rester dans leur puits et trop nues pour courir le monde. Je serai discret, car les propos de la bonne compagnie semblent séditieux à la mauvaise. Dans ce monde, les gens habiles réussissent mieux que les gens honnêtes; c'est pourquoi il est également dangereux de critiquer ce que font les uns et de répéter ce que disent les autres.
J'avouerai toute ma faiblesse. Il me déplairait d'être traité de « braillard » par l'honorable M. Delesvaux.
Je sais bien que sur les lèvres de ce président, « braillard » n'est pas l'expression du mépris qui s'accentue, mais le condiment de la condamnation qui s'apprête. N'importe : j'aime à recevoir ce que j'aime et à rendre ce que je reçois. Cependant il est des accommodements, même avec le silence, et parmi les propos qui circulèrent autour d'une table joyeuse, je me hasarde à choisir ceux dont l'innocence est telle qu'on peut les confier à des enfants et les redire à des juges. Je le répète, c'est au dessert que nous nous sommes égayés à passer en revue les scènes et les acteurs du drame contemporain. Eh pourquoi non? Nous faisons les frais du spectacle, et nous payons assez cher pour avoir le droit de rire un peu et de chanter parfois.
On parla, comme de raison, des événements d'Italie et des discussions des chambres. On vanta les déclarations de M. Rouher s'adressant aux orages florentins comme Neptune aux vents déchaînés, et l'éloquence de M. de Moustier, mariant le laurier oratoire aux palmes diplomatiques. M. de Moustier, dit alors quelqu'un, est un des plus illustres enfants de la Franche- Comté, fertile en grands hommes. Jeune encore, il a récolté la gloire,
Cette plante tardive, amante des tombeaux ;
et il honore à. la fois le ministère où il est monté et la province qui l'a vu naître. Passionné tour à tour pour les voyages et pour la puissance, il a été ambassadeur à Constantinople avant d'être ministre à Paris. Il a
goûté le pouvoir, dont il apprécie la douceur, et visité le sérail, dont il connaît les détours.
Ce qu'on va lire nous fut alors conté par un des convives, mon voisin, mon hôte et mon ami. Comme il a dit, je répète, et puissé-je écrire aussi bien qu'il a parlé :
« M. de Moustier appartient à une famille dont l'origine se perd à une heure indue de la nuit des temps. Il est le fils de ses pères et le père de ses œuvres. C'est assez dire que sa filiation l'emporte sur sa paternité. Ses ancêtres ont été aux croisades, mais lui en est bien revenu.
« La devise de cette noble maison a de fières allures et un parfum antique. « Moustier sera maugré le Sar- « rasin. » Il y a mille ans et quelques jours, une armée <le Sarrasins envahit la Bourgogne et saccagea Besançon. Les mécréants ne savaient pas qu'il y avait des Moustier au monde : ils l'apprirent à leurs dépens. Rencontrés près du bourg de Moustier-Haute-Pierre par un des ancêtres du marquis actuel, ils tombèrent sous la grande épée du paladin comme les épis sous la faux du moissonneur. A la suite de cet exploit, on put contenter à la fois les Moustier et Dieu, les uns par l'octroi d'une devise et l'autre par la fondation d'une abbaye. Pendant longtemps on ensevelit les chevaliers de Moustier dans les caveaux de l'abbaye élevée par leurs pieuses et vaillantes mains. Le monastère est en ruines aujourd'hui et ses pierres ont descendu le flanc de la colline qu'elles couronnaient jadis. Mais dernièrement un antiquaire, jouant le rôle du laboureur de
Virgile, a remué le sol jonché de débris et découvert la sépulture des Moustier d'autrefois. Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'il s'est étonné du poids de leurs armures et de la grandeur de leurs os.
« M. de Moustier porte dignement la gloire et les souvenirs héréditaires. Moins belliqueux que ses pères, il a remplacé le glaive au côté par le portefeuille sous le bras, et troqué l'armure des anciens preux contre l'habit brodé du ministre. Si, ce qui n'est pas probable, les Sarrasins revenaient en France, il irait vers eux moins en guerrier qu'en ambassadeur, et les étonnerait, non par les merveilles de sa lance, mais par la finesse de sa diplomatie. Toutes les fées de la Franche- Comté et des pays circonvoisins ont entouré son berceau de cadeaux et de promesses : la première le fit riche et la seconde aimable ; l'une lui donna l'art de plaire, l'autre les moyens de parvenir ; celle-ci décida qu'il excellerait dans la rédaction des dépêches, celle-là que nul n'apporterait à la lecture d'un document une conviction plus pénétrante et une douceur plus persuasive ; la plus généreuse et la dernière, le dotant du plus précieux des avantages, voulut que dans le cours de sa vie mortelle il se tînt à égale distance du génie qui diminue et de la sottise qui multiplie.
«Le siècle avait, je crois, dix huit ans lorsque M. de Moustier ouvrit pour la première fois ses yeux, que plus tard la politique devait si largement agrandir. La Restauration, à laquelle s'étaient dévoués les siens, fut le premier gouvernement qu'il connut et un de ceux qu'il ne put servir. Ses jeunes années coulèrent heu-
reuses et paisibles, et nul signe révélateur n'apprit à cet enfant prédestiné le secret de sa grandeur future. J'imagine qu'il dut remporter le prix de récitation classique et qu'il fut au moins une fois embrassé par un ministre, qui dans ce lauréat ne prévoyait pas un collègue. Il fit sa première communion à l'âge de douze ans et en Tannée 4830. Si je transcris cette triste date sans pouvoir ni ajouter un commentaire, ni réprimer un sourire, on comprendra, je l'espère, les motifs de ce silence prudent et de cette gaieté permise...
« Le souvenir de la première des communions que fit M. de Moustier ne s'est point effacé de l'esprit des Bisontins. À cette occasion, Besançon reçut un merveilleux présent, et Besançon n'est point ville ingrate. Louis XIV fit passer autrefois un morceau de la vraie Croix du trésor de la Sainte-Chapelle à l'établissement de Saint-Cyr. Une ancienne dame de Saint-Cyr, grand'tante du jeune de Moustier, qui possédait la précieuse relique, choisit, pour en faire don à la cathédrale de Besançon, le jour même où son petit-neveu s'approchait de la table sainte. Un bienfait ne se perd jamais, et ce que l'Église reçoit, le ciel le rend. Le moment vint où en échange de ce fragment de la croix qu'un Dieu porta sur ses épaules, M. de Moustier reçut la totalité des croix qu'un homme peut suspendre à son cou.
« Ainsi grandissait à vue d'oeil l'herbe du futur ministre. Il obtint la faveur du ciel, grâce aux présents de sa grande tante, et il apprenait la diplomatie, grâce aux leçons de son grand-père. Son grand-père était ce
M. de Laforêt, dont M. Thiers, dans son Histoire de FEmpire, raconte les longs voyages et les intrigues compliquées. M. de Laforêt fit du chemin pour le compte du premier empereur et fut un des instruments d'une politique résolue à s'affranchir des règles de la justice et des entraves de la franchise. Son rôle fut de préparer l'Espagne à l'invasion de nos armes et d'être le fourrier diplomatique de l'expédition française. Ambassadeur en partie double, agent occulte et délié, il s'employa à faire passer des mains du malheureux Charles IV à celles de l'incapable Joseph un sceptre trop lourd pour ces deux princes, qui manquaient l'un de force pour le retenir, l'autre de puissance pour l'usurper. Je n'ai pas besoin d'évoquer les souvenirs d'un passé qui nous gêne encore, tant par les choses qu'il laissa faire que par les hommes qu'il laissa croître. Je m'imagine seulement M. de Laforêt, devenu vieux et peut-être ermite, racontant à son petit-fils ses campagnes des Tuileries? l'Escurial et lui mettant aux lèvres les fruits de son expérience et le miel de sa doctrine.
« Quand M. de Moustier eut atteint sa dix-neuvième année, il eut l'idée d'entreprendre un de ces voyages qui forment la jeunesse et laissent des souvenirs. Il fut accepté pour compagnon de route par M. de Falloux se dirigeant sur l'Italie. Qui le croirait? M. de Falloux et M. de Moustier parcourant tous deux l'Italie du Vésuve au Capitole ! Hélas ! que le temps apporte de changements dans nos amitiés qu'il détruit et nos sentiments qu'il transforme! Quoi qu'il en soit, M. de
Moustier ne partit pas, pour la raison que je vais dire. Quand le voyage projeté fut soumis à l'approbation de M. de Laforèt, le patriarche de la diplomatie demanda en secouant sa tête blanchie : « M. de Falloux a-t-il l'intention de se rendre à Frohsdorf ? — Sans doute, lui futil répondu. — En ce cas, que mon petit-fils demeure. Il n'est pas bon que, les jeunes gens entreprennent avant leur majorité de ces démarches irréparables qui affirment les croyances et engagent l'avenir. » Il dit et fut écouté. M. de Moustier dut ajourner à des temps plus heureux ses courses à travers le monde ; il conserva la propriété de sa personne et la liberté de ses choix. Aussi a-t-il pu, sans encourir de reproches, offrir au gouvernement actuel l'appui d'un talent qui connaît ses limites et d'un dévouement qui les ignore. « Les années se passèrent, et M. de Moustier contracta une alliance qui lui donna M. de Mérode pour beau-père et M. de Montai embert pour allié. Il connaissait la richesse et ressentit l'ambition. La révolution, corrigeant son propre ouvrage, venait d'emporter la monarchie de Juillet dans une tempête de trois jours, et sous la nouvelle république on plantait de tous côtés ces arbres de liberté qui n'ont pas pris racine et n'ont pas donné d'ombre. M. de Moustier fut touché, comme bien d'autres, de la grâce républicaine et s'inclina volontairement devant la majesté d'une multitude qui jouait au souverain et qui s'en lassa vite. Sa soumission obtint sa récompense. Nommé au conseil général de son département, il brilla parmi les orateurs indigènes et fit admirer, dès son premier dis-
cours, la facilité de sa mémoire et l'harmonie de sa voix. Le peuple, enthousiasmé, le chQisit pour son représentant : et, de fait, il représentait bien ! Grand, mince, élégant, noble d'aspect comme de race, et portant sur ses hautes épaules un visage aux traits réguliers, il donnait au limon dont Dieu nous a formés tous un de ses plus heureux déguisements et de ses plus parfaits contours.
« Il promit à ses électeurs qu'une fois leur représentant il s'inspirerait des idées et marcherait à la suite de son illustre parent, le comte de Montalembert. Il tint parole pendant quatre ou cinq ans, après lesquels M. de Montalembert entra dans la retraite et lui dans les ambassades. De son passage dans les assemblées il ne reste ni une trace empreinte, ni un sillon visible. Membre effacé d'une chambre où les talents abondaient, il eut le mérite de savoir voter et l'esprit de pouvoir se taire. Ce fut sur les bancs de la Constituante qu'il connut le prince Louis-Napoléon, tiré de l'exil par la clémence républicaine. Gomme on le voit, M. de Moustier acquit de bonne heure ces connaissances utiles qui lui valurent un peu plus tard le petit filet de célébrité qui l'arrose. Le coup d'État du 2 décembre n'était fait ni pour le surprendre ni pour le renverser. Porté vers l'ordre nouveau dont s'éloignaient ses proches, il ressentit pour l'Empire une de ces sympathies honnêtes dont les grands triomphateurs ne peuvent s'empêcher de reconnaître le prix et d'éprouver le besoin.
« Au temps heureux où l'on achetait 5 francs de
rente pour la bagatelle de 7 fi*. 50, l'intelligent M. de Laforêt avait placé sur le grand-livre plusieurs milliers de louis qui fructifièrent. H. de Moustier recueillit sa part de l'héritage grand-paternel, et avec les annexes qu'il sut y réunir, il eut de quoi descendre en carrosse cette vallée de misères qu'on a nommée l'existence. Riche de plusieurs millions et de beaucoup d'espérances, il jugea qu'avec sa naissance et ses talents, sa figure et sa fortune, il ferait un ambassadeur qui n'aurait qu'à se montrer pour séduire et qu'à parler pour convaincre. Rien ne lui coûta pour réussir, et il se montra diplomate de naissance par l'éclat de ses fêtes, le luxe de sa maison et la retenue de ses discours. Il enrôla une armée de laquais dont la livrée étincelante pouvait rivaliser avec l'habit sénatorial et attela à ses voitures des pur-sang qui ne lui cédaient en rien pour l'antiquité de la race et la fierté des allures; sa table eut une réputation méritée qui atteignit aux deux bouts de l'univers gastronomique , et l'on disait de lui que, dans l'attente des cordons rouges, il utilisait les bleus.
« Que peut-on refuser à un marquis solliciteur? Rien ou presque rien. M. de Moustier demandait peu, — une ambassade, — il l'obtint. Il représenta la France avec une dignité que surent apprécier tour à tour les Viennoises sensibles et les Turcs méditatifs. Il dépensa noblement son traitement public et ses revenus privés. La diplomatie lui fut une merveilleuse école, et c'est de son séjour à l'étranger que lui viennent cette profondeur de pensées et cette justesse
d'expression dont nous admirons les effets sans en rechercher les causes. Il est parvenu au ministère et ne doit avoir qu'un seul désir, — d'y rester. Bien qu'on ait prétendu que le souci des affaires étrangères ait amené des vides à sa chevelure et des rides à son front, je parierais qu'il est toujours jeune et qu'il rit aux roses prochaines de son cinquantième avril. Les hommes comme lui ne permettent plus à la neige de couronner leurs sommets. Au matin de la vie, ils adoptent la couleur blanche ; ils la quittent à l'heure de midi, et, quand le soir tombe, n'y reviennent plus. « M. de Moustier possède une respectable élendue de terres, de forêts et de prés. Il ne lui manque qu'un château, et depuis quelques années il consacre ses économies à combler cette lacune affligeante. Cet édifice, qui n'est pas encore couronné, est une histoire de l'art écrite en pierres de taille. Jl offre à l'extérieur un échantillon de l'architecture de toutes les époques, et à l'intérieur un spécimen du mobilier de tous les âges. Au dehors, ailes gothiques, tours féodales, façades renaissance et portiques romains; au dedans, cheminées moyen âge, vieilles armures, pendules rocailles et meubles de Boule; puis les fauteuils de l'Empire reflétés par des glaces de Venise, et le siège d'airain du roi Dagobert posé sur un tapis de Turquie; tout cela réuni dans une singulière intimité et vivant dans un harmonieux désaccord. C'est là que le marquis actuel ira terminer sa vie dans la familiarité de la nature et le voisinage du ciel. En faisant le tour ou en parcourant les salles de ce château créé par lui, il
pourra passer en revue les siècles nombreux dont aucun ne s'est enfui sans avoir vu sur l'arbre antique des Moustier quelques rameaux s'effeuiller et quelques autres poindre. »
Ainsi conta le narrateur, et, quand il eut cessé de parler, je résolus d'écrire. Je consacre volontiers aux gloires du second Empire quelques heures d'un temps que parfois j'emploie plus mal. Naguère, j'ai célébré M. Rouber sur la lyre aux sept cordes ; aujourd'hui, comme dit le poète, je chante des hommes plus petits et des sujets moins grands. Je m'arrête ici, tant j'éprouve le besoin de me délivrer d'une comparaison qui m'obsède. Nos ministres, nos sénateurs, et même nos préfets, m'apparaissent comme les petites feuilles d'un arbre immense. Au pied de l'arbre passe un ruisseau qui gagne lentement la vaste mer où tout aboutit. Quand viennent les brises d'automne, les petites feuilles détachées tombent aux flots qui les entraînent. Elles flottent un instant sur la surface des eaux tranquilles, puis descendent en tournoyant sur le sable argenté qui forme le lit du ruisseau. Là, elles se divisent en parcelles que la rive engloutit ou le courant disperse. Plus tard, le printemps renouvelle le feuillage du chêne aux larges rameaux, la brise change, les flots se succèdent, et rien ne se souvient plus des feuilles d'antan, ni le vent, ni l'arbre, ni Tonde.
Janvier 4868