LE DUC DE LUVNES
Chacun connaît les origines de cette antique maison de Luynes, dont le dernier duc a si noblement porté les titres et rehaussé l'honneur. Je me bornerai à dire en peu de mots quelle fut la vie, quelle fut aussi la fin de Honoré-Théodore-Paul-Joseph d'Albert, duc de Luynes, né à Paris le 1 5 décembre 1802, mort à Rome le 15 décembre 1867. Que d'événements et de déceptions se pressent dans ces soixante-cinq années, tour à tour si stériles et si fécondes ! Ce long espace de
temps porte à ses deux extrémités un empire réalisé. En 1802 se placent les souvenirs de Rome remplaçant Sparte, en 1867 les traditions de Byzance remplaçant Rome. En Tannée où le duc de Luynes vint au monde, le premier consul songeait à s'accorder un avancement dont personne, excepté lui, n'acceptait la nécessité et ne recueillit les fruits.
Je voudrais, en racontant cette existence si remplie, énumérer tour à tour les titres du savant, les bienfaits du gentilhomme et les œuvres du chrétien. Il reçut une éducation virile, et sa grand'mère s'appliqua à faire de l'enfant qui promettait un homme qui devait tenir. Un voyage en Italie fut la récompense et le complément de ses fortes études. Il partit, accompagné de son jeune cousin Henri de Montmorency-Laval : il revint seul de son premier voyage, attristé par son premier deuil. Puis il entra comme garde du corps dans la compagnie du duc de Luxembourg, son parent. Il avait alors dix-huit ans. Deux ans plus tard, il quitta le service pour épouser la fille du marquis de Dauvet d'Auvillars ; il eut de cette union trop rapide un fils condamné à mourir jeune. La duchesse de Luynes vécut moins longtemps que les regrets qu'elle fit naître. Elle éblouit, aima, disparut. Elle était grosse de son second enfant quand Dieu la reprit avant sa vingtième année révolue. La mère étant morte, l'enfant ne put survivre. Le duc de Luynes pleura longtemps cette chère moitié de lui-même envolée avant le temps. Il apprenait la souffrance et le sacrifice, et il semblait que Dieu voulût éprouver dans les douleurs humaines ce
cœur et celte âme qu'il avait créés, l'un si noble, l'autre si grande !
Le duc était bien jeune alors. Il avait contre le chagrin une ressource et une espérance : l'étude qui soulage et le temps qui console. Reprenant le chemin de l'Italie, il chercha dans le royaume de Naples la place où fut Métaponte, et publia dans les revues spéciales le résultat de ses études sur les monuments et les cités disparus. Il appartenait à l'espèce rare des savants qui n'inspirent pas l'ennui et ne connaissent pas l'orgueil. Il vit de bonne heure son nom célèbre et ses travaux récompensés. Il fut nommé à vingt-huit ans membre de l'Académie des inscriptions et belleslettres, et de tous les honneurs auxquels un homme comme lui pouvait prétendre, il n'accepta que celui-là. Presque aussi jeunes que lui, Duchàtel et Lamoricière devenaient, l'un ministre, l'autre général. Autrefois les distinctions accordées étaient le prix du mérite déployé, aujourd'hui nous avons changé cette coutume et quelques autres. Il est vrai que si nous étions obligés de ne conférer les emplois qu'à ceux qui s'en montrent dignes, nous aurions la douleur de voir trop de places sans fonctionnaires et trop de fonctionnaires sans place.
Je mentionnerai au courant de la plume ses recherches, ses voyages et ses libéralités scientifiques. Il fit de nombreuses études sur la numismatique, l'archéologie et la céramique des anciens. En même temps et dans un autre ordre d'idées, il retrouvait le secret des aciers de Damas et obtenait pour la beauté et la per-
fection de ses lames une médaille d'argent à l'Exposition de 1844. Puis, juste appréciateur des services que la photographie peut rendre à la science et aux beauxarts, il fondait un prix de huit mille francs pour celui qui trouverait le premier le mode d'impression photographique à l'encre grasse. 11 visita à trente-quatre ans de distance l'Egypte et la Palestine, et entreprit sur un bâtiment construit par ses soins la navigation de la mer Morte. 11 forma à Dampierre la plus belle collection d'histoire naturelle que l'on puisse voir en France, et, mettant sa fortune au service de ses goûts, il réunit un merveilleux assemblage de médailles et de pierres gravées, de bronzes et de vases grecs, dont il se dépouilla, de son vivant, au profit de la Bibliothèque impériale. A une époque où, même parmi les riches, tant de gens aiment à tendre la main et si peu à l'ouvrir, il préféra le rôle de bienfaiteur à celui d'obligé, et eut le double mérite de donner beaucoup à l'État et de ne rien lui devoir.
Rien ne lui était étranger de ce qui est pour l'esprit un aliment, une ressource ou un charme. Passionné pour les œuvres du génie, il les appréciait en artiste et les soldait en grand seigneur. On l'a comparé à Mécène; Mécène, si l'on veut, mais détaché de tout contact avec les Octaves transformés en Augustes. Il acquit, on s'en souvient, la Pénélope de Cavelier, et dépassa, dans le prix qu'il fit accepter, non pas la valeur de l'œuvre, mais les prétentions de l'artiste. Dans une de ses fantaisies d'archéologue doublé de Mécène, il voulut nous rendre le plus précieux des chefs-
d'oeuvre disparas, el commanda au sculpteur Simart de refaire la Minerve « aux yeux glauques, » telle que Phidias la créa et le Parthénon la reçut. Simart lut les descriptions que l'antiquité nous a laissées et tailla dans rivoire et dans l'or la figure de la déesse qui tient Tégide. Le talent de l'ouvrier fut inférieur à la matière employée, et il en coûta cent mille francs au duc de Luynes pour prouver que Simart ne valait pas Phidias. La statue fut exposée, et les spectateurs confirmèrent, à quelques milliers d'années d'existence, la déchéance de Minerve et le jugement de Paris.
Le duc de Luynes se plaisait dans cette résidence de Dampierre où la belle duchesse de Chevreuse cachait, au temps passé, ses disgrâces ou ses amours. Il confia la restauration du château aux soins éclairés de l'architecte Duban. Gleyre et Flandrin couvrirent de leurs peintures les galeries de Dampierre, et de place en place sur le velours rouge des tentures se détachaient des trophées d'armes antiques. Parmi ces armes figurait il y a quelques années la grande épée de tournois de Youssouff, fils du dernier roi maure Boabdil. L'épée a suivi à la Bibliothèque impériale la collection du duc de Luynes. Elle est ornée d'arabesques en filigrane et porte sur un écusson et sur des plaques d'émail la devise des rois maures : a II n'y a de victoire qu'en Dieu. » Youssouff avait bien raison. C'est la volonté de Dieu et non la force des armes qui fonde le succès et donne la victoire. Seulement il vaut mieux que ces nobles pensées soient gravées dans le cœur des hommes que sur la garde de leurs épées.
Le duc de Luynes avait chargé M . Ingres de peindre sur les murs de la galerie de Dampierre deux grands sujets qui reçurent un commencement d'exécution : F Age d'or et F Age de fer. Dans son beau et récent discours, H. Beulé, rappelant cet incident peu connu de la vie du célèbre peintre , ajoute que H. le duc de Luynes commit la faute de demander à Ingres de peindre des murs et non des toiles. « On pouvait, dit M. Beulé, avoir des œuvres rivales de Y Apothéose d'Homère : on n'obtint que des ébauches indignes de la main qui les traça. » Ou M. Beulé se trompe, ou ses souvenirs le servent mal. Je crois pouvoir lui garantir l'exactitude des détails que Ton va lire. Le duc de Luynes voulait acquérir deux tableaux : Ingres s'obstina à donner deux fresques. Il tenait d'autant plus à exécuter des peintures murales, qu'il y était novice et s'en croyait capable. Il y tenait tellement, qu'il fit reprendre des fondations au faite des murailles qu'il prétendait salpêtrées. Le duc de Luynes se prêta avec sa bonne grâce .accoutumée aux coûteuses exigences du grand artiste. Il savait que les chefs-d'œuvre sont sans prix, et il comptait sur deux chefs-d'œuvre. Il comptait sans son hôte, c'est-à-dire sans M. Ingres, qui jugea bon de devenir son hôte.
L'artiste s'établit à Dampierre et y mena une heureuse existence, égayée par la visite de quelques amis, auxquels il offrait généreusement les vins de la cave et les primeurs du jardin ducal. Il goûta les douceurs de Tàge d'or et ne réussit pas à les peindre. Peintre et musicien tout ensemble, il jouait parfois du violon
devant les murs de Dampierre , comme Josué de la trompette devant ceux de Jéricho. Toutefois, les murailles résistèrent, et il ne put parvenir ni à les abattre de l'archet, ni à les illustrer du pinceau.
Le duc de Luynes avait fait exécuter par Rude et placer dans son château de Dampierre une statue d'argent représentant Louis XIII enfant. Il témoignait ainsi sa gratitude au monarque qui fonda la grandeur de la maison d'Albert. Mais, quelles que fussent chez lui l'étendue de la reconnaissance et la religion des souvenirs, jamais le passé n'enchaîna le présent. Indépendant de caractère et d'opinions, sans' intolérance religieuse et sans préjugés gothiques, homme de son temps et de son pays, il avait à un plus haut degré qu'on ne pourrait le soupçonner le sentiment des idées justes et l'amour des libertés politiques. Il refusa la pairie que lui offrait le gouvernement de Juillet, mais il accepta le titre de représentant que la République lui conféra. Je reviendrai sur le rôle qu'il joua dans les assemblées dont il fut membre depuis 1848 jusqu'en 1851. Il fut respecté de tous les partis, mais n'appartint à aucun. Quand l'orage de Décembre eut .balayé la Chambre, il se jretira dans sa retraite de Dampierre et, triste des choses accomplies, il conserva le regret d'en avoir été témoin et l'orgueil d'y rester étranger.
Après la révolution de 1830, le duc de Luynes avait armé et équipé presque entièrement à ses frais la garde nationale de Dampierre. Il la commanda jusqu'au jour où la garde nationale subit le sort de tant d'autres
institutions mortes ou renversées. A la bataille civile de juin 48, il eut sa part de péril et d'honneur. Sur la place Maubert, lui et les siens coururent danger de mort et ne durent leur salut qu'à une compagnie de cent hommes que le général Négrier fit marcher à leur aide. Quelques instants plus tard l'infortuné général tombait pour ne plus se relever, et la balle qui rayait frappé traversait sur sa poitrine la lettre dans laquelle M. de Luynes lui demandait appui. Je n'ai évoqué ces lugubres souvenirs que pour montrer le duc de Luynes prêt, comme toujours , à sacrifier sa vie aux nécessités du devoir. Dieu nous épargne dans l'avenir ces luttes sociales où le salut n'est que dans la victoire, et où la joie du triomphe se perd dans la douleur des pertes qu'il faut subir et dans la pitié de l'ennemi qu'il faut vaincre.
Pendant son court passage aux assemblées politiques, il se fit remarquer par le concours qu'il donna à toute mesure capable d'assurer une liberté ou de constituer un progrès. Il fut vice-président du comité de l'intérieur, aux séances duquel il était des plus assidus; président de la commission chargée de répartir les secours votés en 1848 en faveur des gens de lettres; membre d'un grand nombre de commissions et rapporteur de plusieurs; membre enfin du conseil de perfectionnement des arts et manufactures. Ne pouvant rappeler tous ses services et énumérer tous ses titres, je les résume en disant qu'il fut le premier partout où il y avait du bien à faire et du courage à montrer. An 15 mai, aux journées de juin, plus tard encore, il fut
le défenseur fidèle de la liberté menacée tour à tour par les factieux et les puissants. En décembre, il partagea avec ses collègues vaincus les ennuis d'une captivité qu'il fut de son devoir de rechercher et de son honneur de subir.
C'était un grand seigneur dans toute la force du terme. Il suffisait qu'une idée fût juste pour qu'il l'admit, utile pour qu'il la servit, généreuse pour qu'il s'y dévouât. Il avait le culte du présent et la foi de l'avenir, et se sentait aussi invinciblement attaché à ses souvenirs qu'à ses espérances. Quand il sut que l'auguste chef de la maison de Beurbon avait à craindre des difficultés nouvelles s'ajoutant aux douleurs de l'exil, il n'eut pas besoin de regarder dans les galeries de Dampierre la statue de Louis XIII . enfant pour comprendre les hautes obligations de la noblesse et du nom. Il écrivit à monseigneur le comte de Ghambord que devant tout au roi Louis XIII, il mettait à la disposition du petit-fils ce qu'il tenait des libéralités de l'aïeul : il offrait sa fortune entière, suppliant le prince de daigner, en acceptant, accorder à la maison de Luynes une nouvelle gloire à porter, un nouveau souvenir à transmettre. Eut-il l'honneur — et qui ne le lui envierait — d'obliger une infortune royale, la plus imméritée et la plus haute qui fut jamais? il en était digne ; mais affirmer qu'il l'obtint dépasse ce que je puis savoir et ce que je puis dire. Sa récompense fut d'émouvoir le cœur d'un prince à qui Dieu, en échange de ce qu'il lui ravit, donna le dévouement d'un grand nombre et le respect de tous.
Le duc de Luynes possédait une immense fortune dont les revenus étaient consacrés à toutes les formes du bien. Il relia ses terres entre elles par des routes dont il fit ensuite aux communes l'abandon généreux. Il fut le trésorier du pauvre, et, donnant à tous et partout, il eût mieux aimé égarer que diminuer ses bienfaits. Sa charité était sans bornes comme sans orgueil. Il accomplissait simplement un devoir qui le rendait heureux , et dans la pratique du bien il goûtait je ne sais quel noble contentement de l'esprit et du cœur. Il savait aller au devant des infortunes qui ne venaient pas à lui, et, donnant comme on dérobe, il apportait dans ses charités ce silence discret qui laisse à la reconnaissance sa liberté et sa pudeur à la misère.
Durant l'épidémie cholérique qui sévit si cruellement en 1865, le duc parcourut dans la Somme et le Pas-de-Calais les communes placées sur ses terres ; il allait prodiguant les soins, les secours, et, ce qui vaut mieux, l'exemple. On le vit au chevet des victimes leur apportant, pour prolonger la vie ou pour adoucir la mort, toutes les ressources que la science déploie et dont la charité dispose. Un jour, à Auxi-le-Château, s'étant aperçu qu'un de ses serviteurs l'avait suivi dans la chaumière d'une agonisante, il le pria de s'éloigner, se sentant, devant le danger, inquiet des autres et insoucieux de lui. Ce trait le peint tout entier et en dit plus que bien des discours. Le fléau recula devant lui. Il était réservé à une mort qui portait plus visiblement encore les caractères de la grandeur, l'autorité de l'exemple et les rayons de l'immortalité.
Ainsi vivait le duc de Luynes, tâchant d'échapper par les travaux de la science et les œuvres du chrétien aux douleurs qui l'avaient frappé comme époux, comme père et comme aïeul. Des deuils sans cesse répétés l'avaient fait plus triste et plus seul, et il comprenait que la peine imposée à ceux qui vivent, c'est de pleurer ceux qui s'en vont. Sa seconde femme n'était plus. Son fils, le duc de Ghevreuse, et sa petite-fille, la marquise de Sabran, s'étaient envolés tous deux, l'un comme à peine il commençait d'être un homme, l'autre comme à peine elle cessait d'être une enfant. Le monde se souvient de cette charmante femme reprise à vingtdeux ans, n'ayant goûté que quelques heures le bonheur d'être épouse et la joie d'être mère. Pour ceux qui l'ont aimée, elle n'est perdue qu'à demi, car elle a laissé le seul gage qui puisse ici-bas éterniser l'amour et démentir la mort : — un enfant dans un berceau !
Quand s'effectua la dernière tentative armée de l'Italie contre Rome, le duc de Luynes résolut d'aller soutenir une cause qu'il savait juste et qu'il jugeait française. Il cédait, si je puis dire, moins aux entraine* ments de la foi qu'à l'exaltation de l'honneur. M. le duc de Chevreuse, son petit-fils, rejoignant au milieu du danger le corps des zouaves pontificaux où il avail porté l'épée, il le suivit. A ceux qui, pour ébranler sa résolution, lui parlaient de son âge avancé et de sa santé compromise, le duc de Luynes répondit : « Je ferai un infirmier si je ne puis faire un soldat. » Quelques jours après, il écrivait au vicomte Charles de Saint-Priest, secrétaire du ministre des armes, une
lettre qui reflète ce qu'il y avait de généreux, de dévoué et de modeste eu lui.
« Monsieur le vicomte, vous m'avez fait l'honneur de me promettre d'employer mes services dans l'intérêt des blessés, et je m'estimerai trop heureux si je puis être utile à quelque chose... Quelque modestes que puissent être les fonctions dont je serais chargé, je les remplirais avec zèle, et plus elles seraient modestes, plus j'aurais lieu d'espérer m'en acquitter convenablement. »
Le duc de Luynes demandait la plus petite part, il obtint la meilleure, c'est-à-dire une récompense aussi grande que ses œuvres, et une mort aussi noble que sa vie.
H soignait les blessés de Mentana avec le même zèle que jadis les cholériques de la Somme et du Pas-de- Calais, s'épuisant dans les fatigues du jour et les veilles de la nuit, et tout à la fois prodigue et oublieux de luimême. Le Saint-Père, touché de cet incomparable dévouement, voulut le reconnaître en faisant offrir au duc de Luynes la grand'croix de l'ordre de Pie IX : (( Non, non, » répliqua le duc , « dites au Saint-Père que je ne pourrais accepter que si j'avais versé mon sang pour sa cause, et puisqu'il daigne penser à moi, demandez-lui seulement deux choses : une prière pour »os morts, une bénédiction pour nos vivants. » Hélas! il allait bientôt augmenter le nombre de ceux pour lesquels il demandait, non les bénédictions, mais les prières du Pontife.
Il me faut enfin raconter cette fin chrétienne et rési-
gnée. Il avait donné son manteau à un blessé des derniers combats, le froid le saisit,... on sait le reste. Il n'eut en face de la mort ni illusions, ni découragement. Il discutait avec ses médecins la valeur des ordonnances, dont il recherchait le but et comprenait l'inanité. Sa santé depuis longtemps ébranlée cédait aux efforts du mal, et il lui restait, non la force de vivre, mais le courage de mourir. Ce fut à ce moment suprême qu'il résolut de revenir à Dieu qui l'attendait. Reconnaissant humblement les vérités oubliées ou douteuses, il reçut du révérend père Lorenzo les sacrements divins qui contiennent le pardon des fautes et le rachat des âmes. Gomme il avait fait de l'honneur le guide et la règle de sa vie, il fit de la religion l'espérance et la consolation de sa mort.
Plus son corps allait s'affaiblissant, plus aussi s'élevait et s'agrandissait son àme. M me la duchesse de Ghevreuse, sa belle-fille et son plus grand amour peutêtre, se tenait au pied de son lit. Après lui avoir donné ses dernières instructions, il lui dit : « Je vais retrouver mes chers morts. » Puis il ajouta quelques paroles exprimant le regret de la quitter et la certitude de la revoir. Il avait la conviction de mourir le jour anniversaire de sa naissance , c'est-à-dire le 15 décembre. Le 15 décembre, à midi, il manifesta son étonnement et sa douleur de vivre encore. Quelques instants après, l'agonie commença, et, à quatre heures et demie du soir, remonta vers Dieu une des plus nobles âmes qui aient paru dans ce monde.
Q iT ajouter encore ? Les restes du duc de Luynes
furent ramenés en France et reposent aujourd'hui dans les caveaux de Dam pierre. Le 25 décembre eut lieu le retour, le 28 décembre les funérailles. Dans l'église de Dampierre, magnifiquement décorée, se pressaient les amis du mort, les représentants de la noblesse, les délégués de l'Institut, des prêtres, des savants, des ar-
tistes et... les pauvres. Partout, comme a dit Bossuet, des titres et des inscriptions, vaines marques de ce qui n'est plus. On prononça des discours, on répandit des larmes. Le duc de Luynes n'est plus, mais la tombe n'a pris que ce qu'elle pouvait contenir, le corps périssable et non l'âme immortelle. Il laisse un nom que ne peuvent atteindre ni l'injure du temps, ni l'oubli du sépulcre ; à son pays une gloire à garder, à tous un exemple à suivre.
Février 1868.
DEUX ANECDOTES INVRAISEMBLABLES : UN SOLDAT DU PREMIER EMPIRE QUI NE CROIT PAS A NOS VICTOIRES* ET UN BOUR- GEOIS DES TEMPS MODERNES QUI IGNORE NOS REVOLUTIONS.
L'autre jour, dans une heure de désœuvrement, plusieurs numéros de la Gazette des Tribunaux tombèrent sous ma main distraite. Je lus, pour me récréer, lesar-
rets de la justice, qui porte un bandeau sur les yeux, et les annales de la sixième chambre, qui ressemble à l'enfer païen. Si une aimable indiscrète me demande pourquoi la justice couvre d'un voile ses yeux intelligents, je répondrai que depuis la découverte de Phry né, l'aréopage, un instant ébloui, a compris, mais un peu tard, qu'en y voyant moins clair, il avait chance de penser plus juste. Si un jeune ignorant m'interrogeait sur ce que ma seconde proposition lui semble avoir d'obscurités, je dirais que, comme l'enfer païen, la sixième chambre a le privilège de n'avoir que trois juges et l'agrément d'être très-fréquentée.
Tout en lisant, j'ai été frappé du nombre des personnes qui , pour avoir proféré, d'une voix peut-être harmonieuse, des cris notoirement séditieux, ont été poursuivies, comme bien on pense, et condamnées, comme bien on devine. Je cessai de lire et je m'adonnai à des réflexions que la plus vulgaire prudence m'interdit d'exprimer hautement devant des sergents de ville en uniforme, des policiers en bourgeois ou des magistrats en robe. Sur la place où fut la Bastille, s'élève une colonne surmontée d'un génie qui se distingue par sa nudité complète et sa médiocrité dorée. Toutefois, si nous avons démoli la Bastille, nous avons édifié Mazas, ce qui indique que les révolutions se perdent et que les prisons se retrouvent. La forteresse nouvelle se dresse non loin de la citadelle détruite, et, par une ironie trop cruelle pour être préméditée, la porte qui s'ouvre sur Mazas n'est séparée que par un boulevard du chemin de fer qui mène à Lyon. Ainsi le
bruit des voyageurs qui s'éloignent trouble le sommeil des prisonniers qui y demeurent. Sur la ligne de Lyon et sur la place de la Bastille, les détenus n'aperçoivent que des images de liberté ; d'un côté, des locomotives qui s'enfuient comme des oiseaux, et de l'autre, un génie qui lève le pied comme un banquier.
A propos de ceux qu'on emprisonne, tantôt pour cris séditieux, tantôt pour délits politiques, je trouvais que nous avions changé bien souvent en peu d'années la nature de notre politique et la signification de nos cris... Autrefois j'ai préparé les scènes d'un roman historique que je peux, à mon gré, délayer en vingt volumes ou raconter en vingt lignes. Comme je n'aurai jamais le courage d'écrire les vingt volumes, je saisis l'occasion de placer les vingt lignes. Mon héros... était un héros, puisqu'il avait été soldat, et il avait été soldat, puisqu'il avait vécu sous l'Empire. Ce brave homme ne possédait au monde que le morceau de bois dont sa jambe gauche était faite. Comme il n'avait rien demandé à ses chefs ni rien pris à ses ennemis, il n'avait jamais été riche, ni décoré, ni caporal. 11 aurait pu ravir un tableau à un Espagnol et l'honneur à une Saxonne; mais, comme il le disait lui-même, il appréciait peu la peinture et n'aimait pas les Allemandes.
Comme on le voit, mon exposition séduit par sa clarté, et mon héros par ses vertus; mais voici où l'action s'engage et où le merveilleux commence. Mon héros ne croyait pas aux victoires du premier Empire, Payant jamais assisté qu'aux défaites qu'il avait subies. Quand ses camarades lui racontaient leurs triomphes,
il secouait la tête de l'air d'un homme qui admet qu'on le plaisante, mais qui défie qu'on le trompe. Marengo fut sa première affaire. Au moment où la bataille semblait perdue pour nous, il reçut sur la tête un coup de sabre qu'il n'eut pas le temps de parer. Dix minutes après, Desaix arrivait et la bataille était gagnée. Gomme mon héros s'était évanoui, il ne put voir ni l'arrivée de Desaix ni la charge de Kellermann. 11 était tombé sur la terre italienne, il se releva dans un hôpital français. Aussi il resta sous l'impression de son coup de sabre et parla toujours de Mêlas, comme du vainqueur de Marengo. Cette idée lui était pénible, mais, malgré tout, il allait guérir, lorsqu'il apprit la transformation du premier consul en premier empereur. A cette nouvelle, sa convalescence fut retardée. Mon héros n'était pas parfait. Il aimait trop la République, et voilà ce qui nous divise, mais il aimait peu l'Empire, et voilà ce qui nous raccommode.
Il ne vit ni le soleil d'Austerlitz ni la journée d'Iéna. Au moment où l'on croyait à la paix, l'empereur jugea bon de se mesurer contre les Russes. Ce grand homme avait pour cela ses raisons; n'essayons pas de les comprendre. Mon héros, complètement rétabli, prit sa part de l'immense effort d'Eylau. Comme toujours il joua de malheur. Au plus fort de l'action il fut entouré de Cosaques, en tua deux et se rendit aux autres. Ce qui fait qu'il entendit les Russes, dont il était prisonnier, s'attribuer la victoire et chanter le Te Deum. Il s'affligea de cette nouvelle défaite avec d'autant plus de sincérité qu'il avait à se plaindre des Russes, qui lui
donnaient une prison pour séjour et regardaient l'heure à sa montre. Toutefois sa captivité fut de courte durée. A la paix de Tilsitt, il reconquit sa liberté, mais ne retrouva pas sa montre.
La patrie avait besoin de lui. Quand il revint en France, la guerre d 1 Espagne commençait. En franchissant les Pyrénées, ii apprit le désastre de Baylen et la capitulation de Cintra. Il figura dans tous les échecs que subirent Soult et Masséna dans leurs campagnes de Portugal et reçut sa seconde blessure à Talavera de laReyna. Il quittait l'Espagne en 1811, rappelé par Napoléon, dont le génie méditait la conquête de la vaste Russie. Pour la seconde fois, admirons les desseins de ce grand homme, mais renonçons à les comprendre. Mon héros partit presque gaiement, soutenu par le désir d'assister à un triomphe et par l'espoir de retrouver sa montre. Inutile de dire qu'il continua ce rôle de vaincu perpétuel qui commençait à lui peser. Toutefois il se réconcilia avec la Russie, qui ne lui rendit mais ne lui ôta rien. Il y alla, ce qui se conçoit; il y fut battu, ce qui se devine; mais il en revint, ce qui confond.
Tout romancier ayant le droit d'être invraisemblable, j'ai profité de mon droit. Mon héros eut le bonheur de se dégager des neiges de la Russie et revit la France le corps intact et les pieds gelés. Un an plus tard il se trouvait à Culm, où Yandamne se laissa surprendre, et à Leipzick, où Napoléon se fit battre. A cette dernière bataille il reçut sa troisième blessure, une misère, dont il guérit vite. Ce.
pendant cinq armées ennemies avaient envahi la France, victime des grandes folies d'un grand homme. Mon héros, résigné à la défaite, mais résolu à la résistance, rejoignit les maréchaux Marmont et Mortier, opposant au torrent des hordes alliées l'obstacle de quelques milliers d'hommes. Il fit à La Fère-Champenoise des prodiges de valeur inutiles, fut blessé une quatrième fois à la défense de Paris, apprit la chute de l'Empire et le retour de l'Ile d'Elbe, fit la campagne de Belgique, disputa aux Anglais la position des Quatre- Bras et abandonna sa jambe gauche sur le plateau du Mont-Saint- Jean. Voilà pourquoi mon héros ne croyait pas aux victoires de l'Empire, et, dans son incrédulité, il entrait, à mon humble avis, plus d'esprit qu'on ne suppose et plus de raison qu'on ne pense.
Gomme ce vaillant homme, doué d'une aimable gaieté et d'une excellente mémoire, se rappelait dans leurs moindres détails les défaites où il avait assisté, il y avait du charme à le connaître et du plaisir à l'entendre. Il professait une admiration tempérée pour le génie de Napoléon, dont il avait vu échouer tant de fois les rêveries politiques et les combinaisons militaires. Il ne comprenait rien à cette erreur du siècle, qui, ne tenant nul compte des revers, des folies et des crimes, s'obstinait à transformer ce vaincu en héros, cet empereur en patriote, et ce coupable en victime. r avais promis de n'écrire que vingt lignrs, j'en ai écrit cent. Maintenant l'histoire est finie. Elle est vraisemblable, mais personne n'est forcé d'y croire. Elle est longue, mais personne n'est tenu de la lire.
Cette digression est moins étrangère qu'on ne pense au sujet que j'ai choisi. l'avais dessein de dire qu'une personne condamnée pour cris séditieux pouvait n'être coupable que d'un défaut de mémoire ou d'une erreur de date. Au lieu d'un militaire qui doute de nos viefoires, je suppose un citoyen qui ignore nos révolutions. Rien n'étant impossible, il s'ensuit que tout est français. Le héros de mon second roman est entré dans son quatre-vingt-huitième hiver, qu'il finira le mois prochain, si vous y daignez consentir. Cet âge extraordinaire, qui est la vieillesse de l'homme, est l'enfance des perroquets, mais je n'ai point à répondre des inconséquences de la nature et des railleries du destin. De plus, comme un grand nombre de ses concitoyens, mon héros est incapable d'écrire un mot et de déchiffrer une ligne. Cette infirmité de l'esprit ne gêne en rien le droit de suffrage. On a vu des gens qui ne savaient pas lire en nommer d'autres qui ne pouvaient rien dire.
Mon héros a vingt ans de plus que le siècle. Parti de France avant la fin de la République, il y revint après la naissance de l'Empire. Il ignorait ce nouveau-né. En touchant la terre natale, son premier mouvement fut d'exhaler un cri de Vive la République ! que les vents indiscrets portèrent à l'oreille de deux gendarmes en tournée. On arrêta ce séditieux, et un jugement fortement motivé lui apprit à se défier du premier mouvement, qui généralement ne vaut rien. Jusqu'à présent je n'ai rien dit dont puissent s'offenser la justice qui se voile les yeux et la vérité qui ne se voile rien.
Durand — pour la facilité du récit, j'appellerai
désormais du nom harmonieux de Durand ce personnage d'invention pure. Durand sortit de prison, un peu tard, il est vrai, mais enfin il en sortit. Il jura qu'on ne l'y prendrait plus, et tout le monde me croira si j'ajoute qu'il oublia vite un serment étourdiment prêté. Il voyagea pour se distraire et revint pour se désennuyer. Pour les prisonniers, comme pour les voyageurs, le temps s'écoule; si bien qu'à son retour Durand apprit que Napoléon avait cessé d'être empereur et que Louis XVIII avait commencé d'être roi. Cette nouvelle fit plaisir à Durand, qui avait en politique des idées justes et en morale des idées saines.
C'est pourquoi, dès qu'il eut franchi la barrière de Paris, il poussa un formidable cri de Vive le roi ! dont les échos tressaillirent. Hélas ! le malheureux s'était trompé de cinq minutes, qui d'une clameur opportune faisaient un cri séditieux. L'empereur s'était échappé de l'île d'Elbe, et l'aigle, volant de clocher en clocher, avait atteint les tours de Notre-Dame. Au moment même où l'oiseau de proie venait s'abattre sur le sommet de la vieille église, Durand criait vive le roi. A nouveau délit, nouveau châtiment. Le factieux Durand subit une captivité de cent jours, et quand il fut relâché, il se persuada, mais à tort, qu'il avait franchi le commencement de la sagesse, qui est la crainte des sergents.
II ne voulut voir personne, pas même ses juges, et rien apprendre, pas même à lire. Il ignora donc le second retour des Bourbons, et, convaincu que Tempe-
reur était éternel, quoique impatient, il partit à la recherche d'un pays favorable aux étrangers et indulgent aux chanteurs. U visita l'Amérique, et, s'y étant plu, il y resta. Les années s'écoulaient, et la France inconstante élevait le roi Louis-Philippe sur le trône de ses parents exilés. Si la vérité ne m'était pas sacrée, je vous dirais que Durand, de retour à Paris, ne put s'empêcher de souhaiter longue vie au roi Charles X et fut conséquemment soumis une troisième fois au régime des prisons françaises. Mais Durand résidait aux États-Unis. Aussi ne vit-il pas cette révolution qui eût contrarié l'opinion qu'il s'était formée sur les devoirs d'un peuple intelligent et l'union d'une famille royale.
Un poète a prétendu que la patrie est chère à tous les cœurs bien nés, Durand sentit à la longue la justesse de cette poétique mais véridique assertion. Durand s'ennuyait de la patrie absente. Quelques années après la révolution de Juillet il regagna l'Europe, visita la Hollande, et, choisissant pour s'embarquer sur le Rhin la place même où Louis XIV l'avait franchi, remonta le fleuve jusqu'à Kehl et descendit sur la rive française. Une heure plus tard il entrait à Strasbourg, ville forte, qui possède une cathédrale et une citadelle, des soldats et des médecins, un évêque et deux généraux. Comme il passait devant une caserne, il entendit le cri de Vive F empereur! poussé par les mille voix d'un régiment sous les armes. Durand rendit hommage à l'organe enchanteur de ces militaires impétueux. Il aimait l'uniforme et appréciait la musique. «Allons, se
dit-il, il paraît que Sa Majesté Napoléon I er continue son règne glorieux. J'aperçois sur la plate-forme de la cathédrale et sur les pignons des maisons des cigognes qui ressemblent à des aigles. S'il fut jadis inopportun de crier Vive la République ! et dangereux de crier Vive le roi! il est méritoire aujourd'hui de crier Vive t empereur ! » C'est ainsi que pensait Durand, ce fut ainsi qu'il cria. 11 avait tort et perdit une belle occasion de se taire. Quelques instante après, l'ordre régnait à Strasbourg, et, comme le dit M. Raynouard dans sa belle tragédie des Templiers , « les chants avaient cessé ! »
Durand apprit à ses dépens que mil n'est cens*» ignorer l'histoire. On le reconduisit en prison, et ce fut pour la troisième fois. Il employa sa captivité à s'instruire des choses contemporaines, et reconnut humblement que Napoléon n'était plus, quoiqu'on eût voulu le ressusciter, et que Louis-Philippe régnait toujours, quoiqu'on eût tenté de l'abattre. Cette conviction dura plus longtemps que sa détention. Il l'emporta dais le monde et la garda sur lui jusqu'au 27 février 4848, c'est-à-dire trois jours de trop. Louis-Philippe déguisait sa grandeur au moment même où Durand jugeait convenable de l'affirmer. Cette fois, son erreur n'aboutit qu'à une captivité passagère, et Durand, qui avait vécu sous la première République, ne fil nulle difficulté de s'accommoder de la seconde. Comme il n'avait oublié ni l'insurrection de Strasbourg ni renseignement de la prison, il déposa en faveur du général Cavaignac un vote qui ne servit guère. Ce brave homme
avait l'instinct qui vaut souvent le savoir. Il trouvait dans les conseils de sa raison la direction de sa conduite et la prévision de l'avenir dans la mémoire du passé.
Ici Fauteur s'embarrasse et pense, avec des personnages bien connus, qu'il est plus facile de commencer un édifice que prudent de le couronner. On voit si bien oh tend ce discours, qu'il est inutile d'insister et superflu de conclure. Ai-je besoin de vous dire que Durand partit pour un nouveau voyage et qu'il vécut quelques années encore dans un complet oubli des choses qui passent et des hommes qui surviennent? Qui donc lui eût appris les événements accomplis? Ses amis? Il ne voyait personne. Le bruit public? Il n'y voulait pas croire. Les journaux? Il ne savait pas lire. Il revint, on revient toujours, le 1 er janvier de 1882. C'était l'année des belles étrennes. Ceux qui sont jeunes l'ont oublié, mais ceux qui sont vieux s'en souviennent.
L'Empire était fait et le Rubicon franchi ; mais Durand n'en savait rien. Ce fut sans penser à mal qu'il poussa ce cri de Vive la République ! qui procure, à quiconque le profère, des sergents de ville qui l'arrêtent, des juges qui le condamnent et des prisons qui le reçoivent. J'arrête ici ce badinage. Mon héros est prisonnier, il redeviendra libre. J'ai voulu montrer que parfois on faisait de la sédition comme M. Jourdain faisait de la prose, sans le savoir. Criez Vive la République ! ou Vive le roi! ou plutôt, non, ne criez pas ; mais enfin si vous criez, vous pouvez vous consoler dans la pensée que le magistrat qui va vous condamner a, pour peu
— «so —
qu'il ait soixante ans, prêté des serments qui s'accordent avec vos cris... Les choses passent, les juges restent, et nous ne perdons pas tout.
D'autres écriront peut-être l'histoire que je viens de conter. Les Durands fourmillent dans le monde, et par Durands j'entends ceux dont les opinions sont nulles, Téducation imparfaite et le bonheur contestable. Quelle jolie comédie que celle qui décrirait en plusieurs scènes les actions d'un homme n'arrivant jamais à point, parlant toujours à faux et tantôt retardant sur le passé, tantôt avançant sur l'avenir. Il y aurait là, comme partout, une occasion de rires et de larmes. C'est l'histoire du siècle et c'est la nôtre : N'avoir rien acquis, rien prévu, rien réparé, rien gardé; avoir en revanche tont accepté, tout souffert el tout perdu ; avoir manqué ici de volonté, là d'à-propos, et là peut-être de courage ; en être réduit à la stérilité par notre impuissance et à l'inaction par nos maîtres, suivre dans l'air un fantôme errant que nous nommons liberté et vivre entre des ruines que nous ne savons pas relever et des craintes que nous ne savons pas combattre !...
J'ai revu mes deux anecdotes de ce jour et je les trouve d'une invraisemblance dont je ne me serais jamais consolé si je ne venais de lire quelque chose de plus invraisemblable encore qu'elles. Ce quelquechose, c'est la loi sur la presse.
Cette réflexion termine cet ouvrage.
Je la présente aux rois, je la propose au sage, Par où pourrais-je mieux finir?
Féfrier 1868.