‹ Lettres d'une passantChapitre 19 sur 23 · DE LA RÉPUBLIQUE · texte numérisé non relu

DE LA RÉPUBLIQUE

Il est probable que cette lettre commencée mardi soir et terminée ce matin même se ressentira des gaietés du carnaval et des tristesses du carême. Je ne saurais vous cacher ma joie présente. Je viens de voir Paul Forestier. Je parle, bien entendu, non du jeune peintre créé par le poète Augter, mais du jeune bœuf acquis par le boucher Duval. Paul Forestier jouit de l'embonpoint naturel à tous les êtres sans passions. Il pèse autant que les discours d'un député ministériel, ou les articles d'un journaliste acquitté. Comme M. Dupin, dont il est le compatriote, il a foulé de ses sabots naissants les pâturages nivernais et mangé à plusieurs râteliers l'herbe des prés circonvoisins. Les enfants de la Nièvre remplacent, à ce qu'il me semble, l'élégance par la solidité, et, quadrupèdes, s'accommodent à toutes les sauces; bipèdes, de tous les régimes.

Je n'ai pas cherché Paul Forestier, c'est pourquoi

je l'ai trouvé. Au coin de la rue Tronchet, M. Duval,

le père des bouillons qu'il a le bon esprit de ne pas

boire, a décoré son étal avec un luxe qu'on aurait pu

te.

croire particulier à la finance, mais inconnu à la boucherie. Dans cet établissement splendide, les murs sont revêtus de marbres et les plafonds incrustés d'or. L'homme, que M. Thiers appelait naguère le roi des animaux, ne peut voir sans appétit les cadavres de ses sujets arrosés d'eau fraîche et parés de feuillage vert. M. Duval, pareil aux sacrificateurs antiques, fleurit la tête et dore les cornes des génisses offertes aux dieux. Il a décoré Paul Forestier avec l'art d'un jardinier et le goût d'un artiste. L'énorme Nivernais repose sur un char aux roues d'argent. Quatre chevaux mènent le triomphateur des sommets du Gapitole à la roche de Tarpée. Derrière lui, marchent, comme d'habitude, les figures allégoriques du Temps qui lui fait défaut, et de l'Amour qu'il ignore.

Le bœuf Apis stationne à la porte des ministères, devant les hôtels des banquiers et sous les balcons des cercles. Il consacre ses dernières heures au métier de courtisan, qu'il n'a pas le loisir d'apprendre. En voyant la foule courir au-devant de cette grotesque et traditionnelle mascarade, je songeais au carnaval de Rome ou de Venise, tel que l'ont retracé les peintres et décrit les conteurs. Je m'imaginais, sous un ciel plus bleu, un peuple plus gai que le nôtre, mille figures apparaissant dans l'encadrement des fenêtres, sur le pavé des rues et aux portières des voitures, le vol des barberi traversant le Corso, la diversité des costumes et des masques, le bruit des voix, le mouvement des bras, les balcons chargés de spectateurs, les tentures flottant au vent, les oiseaux épouvantés,

cherchant, pour se poser, le sommet des colonnes ou la toiture des palais, et l'air sillonné d'une pluie de dragées et d'oranges, de farine et de fleurs.

Nous qui n avons ni la gaieté ni la verve italienne, nous remplaçons la course des barberi par la promenade du bœuf gras. Autre pays, autres coutumes. Et cependant, nos divertissements sont faits à notre image et donnent l'idée de nos mœurs. L'animal qui fait à lui seul toute la joie de notre carnaval marche précédé d'une compagnie de gardes à cheval et suivi d'une charretée de masques. Des soldats, voilà ce qu'il nous faut; des costumes, voilà ce qui nous sied : l'uniforme nous rappelle que nous sommes un peuple guerrier ; le masque, que nous sommes un peuple changeant. Parmi nous, chaque guerre entente des combattants et chaque révolution des métamorphoses. Les serviteurs des anciens maîtres adoptent la livrée du nouveau. Et je pensais, à la vue de ces gens armés et de ces gens travestis que tout chef élevé sur le pavois militaire utilise, pour se perpétuer, notre respect de la force et notre amour des conversions.

Puis, m'abandonnant aux souvenirs qu'éveillait en moi cette date du 25 février, je songeais que vingt ans auparavant, jour pour jour, la France, endormie sous la monarchie, s'était réveillée république. Il y a vingt ans, et il semble que c'était hier. Depuis lors, que de jours qui nous ont faits vieux, que de choses qui nous ont faits tristes! Que de changements et que d'oublis! que de tombes et que de berceaux! En ce temps-là, j'étais élève du collège .Saint-Louis, et j'avais pour

— tu —

professeur M. Duruy, qui s'est accru, et pour promenade le Luxembourg, qui a diminué. Nos heures de récréations se passaient en courses folles dans l'allée de l'Observatoire et les sentiers de la Pépinière. Parfois le bruit d'une cloche ou la vue d'une croix nous faisait tourner la tête. C'était le clergé de Saint-Sulpice venant arroser d'eau bénite quelque arbre de la liberté implanté dans les quinconces. La terre était bonne, le trou profond, les bénédictions sincères, et cependant l'arbre est mort et la liberté n'est plus.

En ce temps, le prince Louis-Napoléon adressait aux membres du gouvernement provisoire une lettre qui a fait, mardi dernier, le plus bel ornement des journaux nés malins. Sous Louis-Philippe, monarque débonnaire, le prince Louis-Napoléon avait fait, pour rentrer en France, plusieurs tentatives que le succès n'avait pas couronnées. Couronnées est le mot propre. Il saluait le gouvernement nouveau qui, s'élevant sur les ruines de la monarchie de Juillet, avait épargné les biens de ceux qu'il avait chassés du Trône. En échange de son adhésion, la République lui rendit la patrie. Le prince Louis revint, ramenant avec lui les souvenirs de Sainte-Hélène et les aigles de l'Empire. Visiblement favorisé du ciel qui vient en aide à ceux qui s'aident, le prince mit quatre ans moins quelques jours à s'élever de la présidence à l'empire. Le coup d'État fut un coup de maître : on sait le reste. La République avait été patiente : elle ne fut pas éternelle.

Que sont devenus les membres du gouvernement provisoire, dont l'exilé qui devint empereur recon-

naissait le pouvoir et sollicitait l'appui? Cherchez vers quels rivages les ont poussés les influences du destin et Tinimitié des vents. Les uns se reposent dans l'oubli, les autres dans la mort. Trois d'entre eux, introduits de vive force dans l'enceinte du Corp6 législatif, semblent des fantômes du passé, dont le présent n'a que faire. Ils se regrettent et ne servent pas. Il en est deux qui, vivant loin de nous, ont porté dans la libre Angleterre, l'un, ses opinions proscrites, l'autre, sa tète condamnée. Le dernier, et le plus grand, n'a pu ni monnayer sa gloire, ni faire coter ses services. Pauvre poëte ! après nous avoir donné le spectacle de sa vieillesse indigente, il a reçu des puissants d'aujourd'hui une aumône dont la splendeur n'exclut pas l'amertume.

En parlant de ces hommes qui ont la douleur de se survivre à eux-mêmes, je n'examine pas si leur rôle dépassa leurs forces et si leurs intentions valurent mieux que leurs œuvres. J'ignore quel est le jugement que leur réserve l'histoire et s'il ne serait pas plus généreux et plus juste de plaindre leur impuissance que de blâmer leurs erreurs. S'ils n'ont pas réalisé tout le bien qu'ils auraient dû, à coup sûr n'ont-ils pas fait tout le mal qu'ils auraient pu. Je leur rends volontiers ce témoignage que leur passage aux affaires n'a pas grossi leurs fortunes et que la défaite de leur parti n'a pas changé leurs croyances. Nous ne partageons pas leurs espérances, mais leurs rêves, comme les nôtres, sont placés plus haut que la réalité. Dans des temps comme ceux-ci, on ne saurait refuser l'estime à ceux

qui s'obstinent dans une foi dont la garde n'est pas sans honneur et la confession sans péril.

La République ne demandant de serment à personne trouva nombre de gens disposés à la servir et même à la desservir. Plusieurs, que je connais, s'offrirent à mourir pour elle; ils ne sont pas morts et ils ont bien fait. Elle semblait un terrain vide sur lequel chacun voulait bâtir. Presque tous les ministres d'aujourd'hui ont tenu délie un siège législatif ou une fonction rémunérée. Ils en médisent à présent ; mais comme ils l'aimaient jadis! M. Duruy, jouant au Brutus avec ses élèves, régentait les petits garçons sans rêver à l'éducation des jeunes filles. M. Rouher, s'exerçant aux luttes oratoires, soutenait la protection sans prévoir le libre échange, et votait pour Cavaignac sans deviner l'Empire. M. Baroche , en devançant la justice du peuple, avait commis sa plus jolie phrase et montré son ardeur naissante. J'en passe et des moins bons.

Je ne puis me refuser au plaisir de citer Lucrèce, qui acbantéla nature des choses et connu celle des hommes. Il est inutile de faire remarquer qu'en prenant la peine de le traduire, j'ai renoncé à la prétention de l'égaler:

On voit, des lieux sereins où s'élevaient jadis

Les temples désertés que le sage a bâtis,

Les autres explorer les chemins de la vie,

Disputer de noblesse et lutter de génie,

Travailler jour et nuit pour quelque vain espoir,

Monter à la fortune et saisir le pouvoir.

rhomme 1 esprit troublé ! l'homme, cœur misérable !

L'obscurité l'aveugle e' le péril l'accable;

Il passe dans la nuit plus sombre à chaque instant

Tout le temps, quel qu'il soit, qu'il mesure en vivant.

Enfin ! les bœufs gras sont morts et peut-être mangés. On n'entend plus résonner les cors de chasse, si harmonieux dans les bois, si désagréables dans les rues. Le carnaval est bien fini, le carême commence. Mercredi dernier, nous sortions des églises le front taché de cendre et répétant ce que le prêtre nous avait dit : « Souviens-toi que tu es poussière et que tu redeviendras poussière. » Ici-bas, tout est cendre et néant. Je m'en étais bien douté. Quand la nouvelle loi sur la presse régira les journaux, grands et petits, il ne nous en coûtera que vingt cinq mille francs pour développer ce que cette parole divine contient d'enseignements e Une me de consolation.

Mars 1868.

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