LA NOUVELLE LOI SUR LA PRESSE
Le joyeux Piron disait en parlant de l'Académie française : « Ils sont là quarante qui ont bien de l'esprit comme quatre.» A la Chambre des députés, je sais qu'il y a plus de membres qu'à l'Académie, mais je ne crois pas qu'il y ait plus d'esprit.
C'est à nos députés que j'adresse ma lettre d'au-
jourd'hui : c'est assez dire que j'écris dans le désert. Pourtant ceux qui vont faire les lois doivent écouter les plaintes de ceux qui vont en souffrir. Ce que deviendra la loi nouvelle destinée à réglementer le droit de penser et la liberté d'écrire, Dieu le sait, mais je r ignore. Ceux qui la soutiennent la comparent à un pas de tortue vers le progrès ; ceux qui la repoussent l'assimilent à une course de chemin de fer vers l'abîme. Ces derniers, qui ne sont pas les plus sages, sont peutêtre les plus nombreux, et ce n'est pas sans des réserves encore plus fortes que celles dont la loi militaire nous a gratifiés que je crois au libéralisme des députés et à la vertu des hommes.
Tout prince a ses ambassadeurs, et toute loi son rapporteur. Quand la commission chargée d'examiner le projet de loi relatif à la presse nous eut fait connaître son rapporteur, nous avons eu , je ne dirai pas un rayon, mais un soleil d'espérance. Ce rapporteur n'était autre que M. Nogent-Saint-Laurens :
Ou Saint-Laurens-Nogent, car il n'importe guère Que Nogent soit devant ou Nogent soit derrière.
Quoi ! voulez-vous parler de ce fameux Nogent- Saint-Laurens que les Orléanais ont choisi pour leur représentant avant même de l'avoir vu, ce qui est une preuve de confiance, et même après l'avoir vu, ce qui est un trait d'héroïsme ? — Hélas ! oui. Depuis la mort de Jeanne-d'Arc, qui ne date pas d'hier, Orléans fut plus d'une fois surprise. Oui, j'ai voulu parler de ce fameux Nogent-Saint-Laurens, qui s'appelle à la fois du nom
d'une petite ville et du nom d'un grand saint. Le premier saint Laurent, né dans un siècle de foi, augmenta le nombre des martyrs ; le second, né dans un siècle de progrès, augmenta le nombre des avocats. L'un, dit la légende, demanda à être retourné sur le gril ; le second se retourne tout seul.
M. Nogent-Saint-Laurens fut un avocat occupé qui glana quelques épis d'or dans le champ des cours d'assises, où moissonne le grand Lachaud. Refuge de scélérats de seconde catégorie, il acceptait de parler en faveur des crimes dont on ne parle guère. Doué d'une facilité d'élocution assez grande pour qu'on la juge incurable, il a, durant de longues années, versé sur les magistrats et les jurés les flots d'une éloquence qui n'eut jamais assez d'élan pour s'élever et assez de force pour s'arrêter. Figure inexpressive et orateur aux lèvres froides, il était de ceux dont on ne retient pas la parole et dont on oublie le spectacle. Néanmoins, dans ce temps où les cités indigentes s'adressent à Jupiter pour avoir un représentant, comme jadis les grenouilles pour obtenir un roi, il remporte de ces triomphes qui transforment naturellement un avocat de cour d'assises en député du gouvernement. Il rendit à la société des criminels de tout grade , et prouva une fois de plus que les fausses clefs peuvent se placer naturellement dans les mains des honnêtes gens comme le serpent dans le giron de l'innocence.
Eh bien, nous espérions qu'un homme qui avait consacré sa belle jeunesse à solliciter l'acquittement des accusés ne voudrait pas, à son déclin, pousser h
la condamnation des écrivains. Cette espérance s'est fondue avec les neiges du mois dernier. Cependant, puisque M. Nogent a largement usé, comme avocat, de la liberté du barreau, et, comme représentant, de la liberté de la tribune, M. Saint-Laurens devrait comprendre que toutes les libertés se tiennent et que les députés qui se passent la licence de tout dire ne peuvent refuser aux journalistes la permission de tout écrire. Si le gouvernement était assez illogique pour s'effrayer plus d'un article que d'un discours, nous le ferions souvenir que nous empruntons nos plumes à l'aile de l'oiseau criard qui sauva le Capitole.
députés ! vous nous montrez avec orgueil votre tribune reconquise, dont les titans de l'éloquence out tour à tour escaladé les marches ! C'est le trépied qui frémit si souvent des agitations des prophètes et des sibylles. C'est là que parlaient Martignac et Villèle, gloires du temps évanoui; c'est là que parlent encore Thiers et Berryer, ces immortels en cheveux blancs ! Nous ne nous plaignons pas qu'on accorde au vol de l'orateur, comme au vol de l'oiseau, l'espace sans mesure et la liberté sans bornes. La presse a ses illustrations comme la tribune, et, entre l'orateur et l'écrivain, il y a une communauté d'origine qui fait la similitude de leurs droits. Or donc , des diverses formes de la pensée manifestée, l'une ne peut être délivrée et les autres asservies sans qu'il y ait une atteinte à la justice et une révolte de la raison. Yous croyez peut-être, ô députés ! qu'ayant des titres plus sérieux que les nôtres vous méritez des privilèges plus
étendus. Il m'est facile de réfuter cette erreur, qui part non d'un naturel excellent, mais d'un injuste orgueil. Vous êtes comme nous aux mains de la foule, plus que nous aux mains des puissants. Vous êtes comme nous et plus que nous les jouets du vent qui souffle , des vents qui changent et des hommes qui viendront. Vous êtes comme nous et plus que nous exposés à ce que contient le passé d'enseignements et d'oublis et à ce qui germe dans l'avenir de renaissances et d'orages.
députés ! à quelques exceptions près , vous êtes nommés par les braves gens des campagnes qui lisent peu les journaux ou qui se les font lire. Le gouvernement vous désigne et l'autorité vous patronne. L'immense armée de l'administration donne avec vous et pour vous dans la bataille électorale. Vos proclamations vous précèdent, et je ne crois pas que vos œuvres vous suivent. Partout où vous apparaissez, répandant les promesses et multipliant les sourires, se montrent à côté de vous l'habit brodé du préfet, et derrière vous la botte forte du gendarme. On vous prête plus de qualités que vous n'en pouvez rendre, et à entendre les courtiers de votre élection, vous réunissez tous les dons qu'on signale chez les animaux d'élite et les hommes privilégiés : la prudence du serpent, la fidélité du terre-neuve et le silence de Gonrart.
Enfin, vous triomphez. Produits de ce suffrage universel qui n'est ni assez instruit pour être intelligent, ni assez libre pour être sincère, vous vous perdez dans la majorité comme les ruisseaux dans la mer. Votre
mandai dure sii années, pendant lesquelles vous êtes maîtres de vous livrer aux variations de la girouette et aux appétences du tournesol. Rien ne vous empêche de rechercher soit la popularité qui s'attache à l'opposition, soit la défaveur qui accompagne l'obéissance.
Vous n'avez, six années durant, ni comptes à rendre, ni chutes à craindre, ni influences à ménager. Si plusieurs d'entre vous émettent des votes ou prononcent des phrases contraires aux vœux des populations dont ils tiennent leur mandat, ils se rassurent en calculant ce qui peut s'écouler, en six ans, d'eau sous les ponts et de souvenirs dans les esprits. Quelquefois vos électeurs ruraux apprennent que vous avez crié aux voix ou demandé la clôture. Ces braves gens, tout en continuant le sillon commencé, rêvent de leur député, qui, perdu dans la distance où toute chose et tout homme grandit, prend à leurs yeux les proportions d'un phénomène de sagesse et d'un monstre d'éloquence. Ils vous savent riches et vous jugent orateurs, et cela les flatte que vous ne mettiez pas votre langue dans la poche où tient déjà votre argent.
A quelques différences près, notre destin est semblable au vôtre. Nous n'avons pas comme vous la clientèle des illettrés, mais nous aimons mieux la qualité que le nombre des suffrages ; nous avons moins que vous l'appui de l'administration, ce qui augmente notre indépendance en ajoutant à nos périls. Vous êtes élus, nous sommes lus, et il faut autant de lecteurs à un journal qui prospère que d'électeurs à un député qui triomphe. Nous avons les mêmes études à faire,
les mêmes désirs à réaliser, la même influence à défendre. Le pays vous nomme et nous soutient. Son intérêt est notre but; sa volonté, notre loi ; son opinion, notre juge. Seulement, votre mandat dure six ans, et le nôtre n'a qu'un jour. Nous sommes obligés de le renouveler tous les soirs, et si notre attitude vient à déplaire au public, votre maître et le nôtre, notre fortune est défaite et notre mandat fini. Les feuilles que nous avons créées se dessèchent et tombent, et le vent les emporte sans que les yeux des passants aient daigné regarder des articles sans valeur et des noms sans crédit.
Après avoir essayé d'indiquer par où nous nous ressemblons, je vais tâcher de dire par où nous remportons. députés ! dût votre orgueil en souffrir, vous ne venez qu'après nous dans les préoccupations de ceux qui lisent et dans l'estime de ceux qui pensent. Vous souvient-il de Pierre Corneille, un poète qui eut des difficultés avec un ministre ? Il est impossible de prononcer les noms de Corneille et de Richelieu sans ressentir à la fois la fierté du glorieux passé et le regret du présent avare. Autrefois nous avons eu de grands écrivains, de grands ministres et même de grands rois ; aujourd'hui... eh bien! aujourd'hui... nous n'en avons plus.
Corneille, devenu vieux, eut le malheur d'aimer une femme, jeune, belle et marquise. S'il n'avait plus la jeunesse qui séduit, il avait gardé le génie qui persuade. La marquise reçut un jour ces vers qui, peutêtre, ne l'ont point touchée, mais qui ont immortalisé,
en leur survivant, ces choses rapides qui sont l'amour d'un poète et la beauté d'une femme :
Car, dans la race immortelle.
Où seul j'aurai du crédit, Vous ne passerez pour belle Qu'autant que je l'aurai dit.
Pensez-y, belle marquise, Quoiqu'un barbon fasse effroi, Il yaut bien qu'on le courtise Quand il est fait comme moi.
Je pense, ô députés ! que cet apologue est pour vous sans mystère. Yous êtes la belle marquise , et nous sommes le grand Corneille.
Sans les journaux qui les reproduisent, qui connaîtrait tos discours ? Sans les journaux qui les signalent, qui s'inquiéterait de vos votes? Sans les journaux qui les commentent, qui saurait vos variations ? Sans nos attaques, où seraient vos courtisans ? Sans nos éloges, où seraient vos critiques? Comme le semeur jette dans la terre le grain qui deviendra l'épi, nous jetons dans la mémoire vos noms, qui deviendront des gloires. Ce sont les journaux qui donnent au bruit que vous faites de retentissants échos. Si jamais l'idée nous venait d'organiser autour du palais où vous siégez le système de l'abstention et la conspiration du silence, vous parleriez, messieurs, dans le vide où rien ne s'entend , et dans le désert où nul ne répond. Ce jour-là vous ne seriez plus que les préparateurs ignorés des lois que nous subissons , et vous perdriez à n'être pas connus, puisqu'il paraît que vous gagnez à l'être.
Vous avez complaisamment énuméré les fautes que la presse a commises depuis soixante années qu'elle a su se révéler comme une force et s'imposer comme un besoin. Ces fautes sont nombreuses, je le confesse et j'en gémis. La presse a aidé a la chute de gouvernements qui ne méritaient pas de mourir et contribué à l'avènement de gouvernements qui ne méritaient pas de naître. Elle fut tantôt servile, tantôt vénale, et sacrifia trop souvent la vérité à la passion et le devoir à l'intérêt. Je le sais ; mais je sais aussi que l'homme laisse à chaque chose qu'il touche la marque de sa faiblesse, et qu'il faut être fidèle quand on se souvient, irréprochable quand on accuse. La presse eut des complices dans les fautes qu'elle a commises, elle n'eut pas d'alliés dans les services qu'elle a rendus. Par services rendus, je n'entends pas seulement ce qu'on lui doit de lumière et d'idées, mais encore ce qu'elle a montré de dévouement et de courage. Rappelez-vous ce qu'elle a fait en 48 pour la cause de l'ordre menacé ; rappelezvous ce qu'elle a fait depuis 52 pour la cause de la liberté proscrite. Comptez les amendes payées, les prisons subies, les avertissements reçus, les suspensions prononcées, et mettez en regard les abus signalés, les guerres folles dénoncées, les lois mauvaises, les dépenses excessives examinées et contrôlées, et enfin la liberté revendiquée non sans périls et sans honneur. Si des jours meilleurs semblent nous être promis, il convient peut-être d'en remercier les écrivains qui portent au front les fatigues de la lutte et les cicatrices du combat.
Les gouvernements qui ont disparu ont eu moins à se plaindre de la violence de la presse militante que de l'opposition des assemblées politiques , et cependant en défendant la liberté des journaux je n'entends pas incriminer la liberté des parlements. Rappelez-vous le râle joué sous la Restauration par la Chambre des députés, et sous le premier Empire par le premier Sénat. Si nous n'avons rien oublié ni rien appris, nous sommes indignes de tremper dans les œuvres politiques. Il convient de prendre à l'histoire ses enseignements et non ses haines. Si j'ai glorifié la conduite des écrivains qui depuis le jour de 48 jusqu'au jour d'aujourd'hui ont combattu pour l'ordre et souffert pour la liberté, je ne puis trop admirer lfr conduite des représentants qui, au 2 décembre, ont continué sur la terre d'exil leur protestation contre le coup d'État perpétré et le Rubicon franchi. Depuis lors, les hommes ont changé avec les choses, mais je ne suis pas de ceux qui se plaignent du contraste qui existe entre une presse indépendante et une Chambre subordonnée. Nous n'obéissons pas à des ordres reçus d'en haut, et nous n'attendons pas pour nous permettre l'audace d'une opinion que M. Rouher, revenu de l'Olympe, nous ait entretenus des intentions de Jupiter et de la pose de son aigle.
Selon l'avis d'un duc récent, la presse est en quête de diffamation et perce des jours dans la muraille qui protège la vie privée. La diffamation est un gros mot sur lequel il faut s'entendre. Appliquée à un particulier, elle est punissable, même si elle est médisance;
appliquée à un fonctionnaire, elle n'est repréhensible que si elle est calomnie. Mais je passe sur ces questions que je n'ai ni le loisir de débattre, ni la volonté d'aborder. Si la presse a paru se faire la messagère des scandales que chaque jour voit éclore, à qui la faute, si ce n'est à vous qui lui avez imposé des barrières fixes et des lois rigoureuses? Ne pouvant aborder les grandes questions, elle a traité les petites. Pour échapper aux difficultés de l'autorisation, aux exigences du cautionnement et aux rigueurs du timbre, elle s'est lancée de la politique dans la littérature, et, ne pouvant étudier nos affaires, elle a divulgué nos mœurs. La matière était riche, et si, à la traiter, elle s'est à la fois discréditée et çnriçhie, je n'en veux rien savoir et je n'en veux rien dire. Dans ce siècle de métamorphoses et de décadence , les assemblées ont comme la presse leur élite et leur rebut. Il est d'ailleurs des hommes parvenus qui n'ont pas le droit de jeter la pierre aux journalistes tombés qui ont réussi comme eux à faire peur, fortune ou pitié.
Le sujet est inépuisable, aussi ne l'épuiserai-je pas. Par ce long parallèle entre les députés et les écrivains, j'ai voulu montrer que les titres étant pareils, les droits devaient être égaux. J'ai dit que les libertés se tiennent, et je m'étonne du refus que ceux qui possèdent la liberté de la parole opposent à ceux qui demandent la liberté d'écrire. La presse et les Chambres, qui n'ont de crédit qu'autant que l'opinion les seconde, doivent se pardonner dans le passé leurs torts réciproques et sceller pour l'avenir leur alliance reconstituée. Cette
situation me rappelle une histoire dont je suis heureux. de trouver le placement, l'histoire du moine et de Grégoire XYI. Un moine avait obtenu une audience de Sa Sainteté ; l'audience était finie et le moine prenait congé, lorsque le Saint-Père, bienveillant ou distrait, tendit au visiteur sa tabatière grande ouverte. «Merci, Saint-Père, fit le moine en s'inclinant, je n'ai pas ce défaut-là. — mon ami, reprit le pape, prends toujours, tu en as bien d'autres. »
Enfin, malgré l'opposition des sept sages de la Grèce, le Corps législatif a voté l'article premier de la loi nouvelle : l'autorisation préalable n'est plus une nécessité. M. Rouber a enlevé ce résultat imprévu, et nous devons lui prodiguer les éloges , sous peine de passer pour injustes, et. les remerciements, sous peine de passer pour ingrats. Quelques-uns ont déjà vu des corneilles volant à droite, et M. Granier de Cassagnac, multipliant ses cris d'alarme, prétend qu'un volcan vient de s'ouvrir. Le soir même, aux Tuileries, on a dansé sur un volcan.
C'était, je crois, mercredi soir. Je revenais par la place du Carrousel, longeant les grilles à lances dorées et croisant à chaque pas les sergents de ville qui veillent de loin au salut des fêtes officielles. De longues files de voitures déposaient sous la tête du pavillon de l'Horloge l'essaim doré des invités. Le vieux palais étincelait de clartés et, tout le long de la façade, chaque fenêtre rayonnait. En prêtant l'oreille, on distinguait les fanfares de l'orchestre aux mille voix. En ouvrant les yeux, on pouvait, à travers les vitres illuminées,
suivre dans leur vol les uniformes dorés et les épaules bondissantes. Il me semblait qu'une voix puissante disait aux députés de la majorité soumise :
C'est tantôt, ne vous déplaise, Que, sur mon commandement, Vous votiez ; — j'en suis bien aise, Eh bien, dansez maintenant!
Je regardai longtemps le spectacle des grands qui s'amusent, et, reprenant mon chemin, je murmurai le vers de Virgile que traduisit Hugo :
Saltantes satyres imitabitur Alphesibœus.
Avides, nous pouvons voir à la dérobée Les satyres dansants qu'imite Alphésibée.
Mars 1868.