‹ Lettres d'une passantChapitre 21 sur 23 · LORD DERBY · texte numérisé non relu

LORD DERBY

M. de Guilloutet, que les Landais contemplent du haut de leurs échasses, vient d'obtenir son premier jour de bonheur. Son amendement s'est introduit dans nos lois, et désormais la vie privée est protégée par un mur que ne pourraient renverser ni les maçons de M. Haussmann, ni les trompettes du vieux Josué. Ce que nous voulons défendre, ce n'est pas tant le foyer

domestique que le foyer de l'Opéra, et nous devenons moins soucieux de réformer nos mœurs que d'abriter nos désordres. Gomme il en pourra coûter la modique somme de cinq cents francs pour dire quelque chose de quelqu'un, il arrivera que les petites dames bien conseillées comprendront qu'elles ont infiniment plus d'avantage à nous poursuivre devant les juges qu'à se faire suivre sur les boulevards.

D'un seul bond nous avons dépassé l'Autriche, et nous sommes arrivés au niveau des très-peu libres Espagnols. C'est maintenant que l'on peut affirmer avec conviction qu'il n'y a plus de Pyrénées, et c'est dommage, car elles ornaient le paysage. Dirai-je les événements de ces derniers jours, et un ancien représentant frappé d'un mois de prison pour avoir importé de Belgique en France un exemplaire d'un journal exilé? Parlerai-je des accusations jetées de l'un à l'autre camp, et des tempêtes soulevées dans un ruisseau fangeux? A Dieu ne plaise que je me fasse le propagateur ou l'écho des scandales qui surviennent, et que je m'abaisse à démontrer que les papiers d'un espion d'Italie témoignent de l'innocence de ceux qu'on disait compromis et de la vénalité de ceux que l'on proclamait intègres. Fuyant pour aujourd'hui la contagion de nos désordres et de nos haines, j'irai demander à l'Angleterre le spectacle d'hommes honnêtes et libres, gouvernés par des lois sages et justes.

* Mon collaborateur, M. Gardet, qui connaît l'Angle-

terre autant qu'homme de France, a bien voulu me remettre quelques notes sur le dernier ministre de sa très-

gracieuse majesté Victoria, veuve d'Albert. À l'aide des renseignements d'autrui et de mes propres souvenirs, je voudrais dépeindre la figure, et, s'il se peut, le genre d'un homme d'État britannique; je voudrais encore, si le temps m'en est donné et si le goût m'en vient, montrer par quels points il se rapproche, et surtout par quels côtés il diffère des hommes qui, chez nous, trempent dans les œuvres politiques et le gouvernement des choses. Cette étude, si je la réussis, doit offrir des aperçus intéressants et des conclusions moroses. Un ministre anglais est responsable de ses actes et dépendant des chambres ; il aime le pouvoir, mais pour l'honneur qu'il en reçoit. 11 est d'un accès facile et d'une politesse exemplaire. Il a généralement assez de prudence pour ne rien laisser au hasard, assez de talent pour ne rien devoir à l'intrigue. En s'élevant, il poursuit, non pas, — comme a dit Molière — les beaux yeux d'une cassette quelconque, mais, comme a dit Byron, le contentement d'un noble désir accompli.

Ceci dit, j'entre en matière. Le très-honorable Edward-Geoffrey Smith Stanley naquit le 29 mars 1799, dans le château de sa famille, à Knowsley-Park, entre Prescott et Liverpool. Il n'a pas encore accompli sa soixante-dixième année et touche à cette période que M. Baroche, rude aux magistrats et doux aux sénateurs, appellerait l'âge de déraison pour les uns et l'âge d'argent pour les autres. Il est le quatorzième comte de Derby et le deuxième comte d'Angleterre, ne le cédant dans l'ordre des préséances et pour l'antiquité des promotions, qu'au noble comte de Shrews-

bury. Il est encore, car je sais tous ses titres, baron de Bickerstaffe, titre sous lequel, son père vivant encore, il siégea dans la chambre des lords. Pour ceux que ces détails intéressent, j'ajouterai que sa baronnie est vieille de deux cent cinquante ans et que son comté remonte à quatre siècles à peu près. En 1485, un Stanley fat créé comte de Derby sur le champ de bataille de Bosworth, où il venait d'assurer le triomphe de Henri VII de Lancastre sur le terrible Richard III. Cet exploit mit fin à la guerre qui porta le nom charmant des Deux-Roses, et donna le trône à un prince avare, père d'un fils prodigue. J'emprunte ces deux affirmations aux récits des historiens qui ont la triste manie de vouloir connaître la vie privée des hommes illustres. Ah! si M. de Guilloutet devenait illustre! Mais il ne le deviendra pas.

Le chef de cette noble famille des Stanley épousa en 1375 la riche héritière de sir Thomas Latham. Ainsi, dans cette grande maison, la fortune est d'un siècle plus vieille que la gloire. C'était peu que d'être comtes, les Stanley furent rois. Ils régnèrent de longues années sur cette petite île de Man qui fait baigner à l'Océan ses rivages longs de douze lieues, larges de six. Un des romans de Walter Scott raconte le royaume des Derbys et les épisodes de leur règne. Ils se lassèrent pourtant de cette souveraineté trop étroite, et vers 1680 un Stanley, abdiquant le trône, prononça ces fières paroles : « J'aime mieux être un grand comte qu'un petit roi. » La devise de la maison de Stanley se compose de deux mots qui en disent plus qu'il ne semble.

Voici les deux mots : « Sans changer. » Cette devise est impossible, c'est assez dire qu'elle n'est pas française.

Le père de lord Derby appartenait au parti whig, dont il défendit les opinions avec l'ardeur qu'il apportait à toutes choses. Passionné pour les luttes du sport et les combats de coqs, il mena de front l'élevage des chevaux et la culture des gallinacés. Adroit à tous les exercices du corps, il fut le compagnon des plaisirs auxquels le prince de Galles s'adonnait. En parlant du prince de Galles, je désigne bien entendu celui qui sous le nom de Georges IV ceignit la couronne d'Angleterre. C'est ce monarque qui, abusant de la confiance dont le grand Napoléon avait honoré son navire, permit à son prisonnier d'étudier à Sainte-Hélène si le plaisir de détruire des hommes valait la joie de planter des saules.

J'arrive enfin au dernier premier ministre de la reine d'Angleterre, au comte actuel de Derby. Je ne sais rien de l'enfance de cet éminent personnage, et tout ce que je puis dire de lui, c'est qu'il commença ses études au collège d'Eton et les acheva à Oxford, au collège de Christ-Church. A l'âge de vingt .ans il remporta le prix de poésie latine, distinction qu'avaient obtenue avant lui Georges Canning et le marquis de Wellesley. Il quitta Oxford sans prendre son diplôme de bachelier, car, désespérant d'éclipser ses rivaux, il aimait mieux n'être rien que d'être au second rang. Cette fierté, renouvelée de celle de César, ne saurait déplaire chez un studieux jeune homme n'aspirant qu'à (Thon-

notes triomphes. Quoi qu'il en soit, c'est à Oxford que le jeune Stanley puisa ce goût des lettres antiques qui plus tard ont charmé ou consolé sa vie. Je ne sais s'il imita dans sa jeunesse les désordres de son noble père. Il était, à sa sortie du collège, trop helléniste pour être légèrement amoureux. En tout cas, s'il fut embrassé quelquefois, ce ne fut pas, comme on le devine, pour l'amour de son grec ancien, mais pour le don de ses guinées neuves.

L'ambition lui vint de bonne heure. Il voulut être dans l'État, par son mérite, ce que par sa naissance il était dans le monde. Avant de prouver, son talent il prouva sa fortune, et ayant acheté les voix du petit bourg très-pourri de Stockbridge, il entra dans le parlement britannique à l'âge heureux de vingt-deux ans. Il écouta parler les autres avant de parler lui-même, et, trois années durant, il observa un silence qui ne venait pas de sa timidité, mais de sa modestie. Ce fut le 30 mars 4824 que son maiden speech éclata dans la Chambre des communes. Il choisit pour ses débuts un bill relatif à l'éclairage au gaz de la ville de Manchester. Mais le temps et le sujet ne font rien à l'affaire. Un Anglais facétieux affirma que « ce discours ne manquait pas de clarté, comme il convenait en pareille matière. » Heureux Stanley, il avait de l'esprit et il en donnait aux autres.

Le célèbre sir John Macintosh, — Dieu, que ces Anglais s'appellent mal! — le célèbre sir James Macintosh accorda au jeune débutant son estime, et, ce qui valait mieux, son appui. Encouragé par ce premier succès,

lord Derby en obtint un second en parlant en faveur de l'Église anglicane d'Irlande, dont il se montra toujours le chaleureux défenseur. Et, de fait, il possédait et possède encore le don d'une merveilleuse et naturelle éloquence. Dans son éclatante et longue carrière, jamais il n'étudia une question et ne prépara un discours; mais il avait la double faculté de s'assimiler les choses et d'improviser les mots. Le charme de sa parole était si grand qu'on était à la fois heureux de le subir et tenté de s'en défier. Dans les chambres an • glaises, où les causeries ont remplacé les discours, il employait des procédés oratoires renouvelés d'un autre âge ou empruntés à d'autres peuples. En effet, nourri dans les traditions des Fox, des Burke et des Ganning, il semblait l'héritier des génies disparus et l'écho des grandes voix éteintes.

Lord Macaulay a dit de lui « qu'il était le seul orateur qui ne se fût pas formé aux dépens de ses auditeurs. » L'autorité du juge fait la valeur de l'éloge. Il excellait aux railleries fines et mordantes et émaillait ses discours de ce que Gicéron appelle « acutœ crebrœque sententiœ, » c'est-à-dire de traits aigus et répétés. Ses admirateurs, et il en avait de nombreux, l'avaient surnommé le Rupert de la discussion, par allusion à l'entraînante bravoure du noble vainqueur d'Edge-Hili. Ses ennemis, et il en avait de redoutables, prouvaient, par la vivacité de leurs attaques, l'estime qu'ils faisaient de lui. O'Gonnell, souvent atteint de ses ironies puissantes, le désignait volontiers sous le nom du « Scorpion Stanley. » Rien, comme on le voit, ne

manquait k sa gloire. Avoir, avec l'estime de tous et vivant dans un pays libre, inspiré la confiance à ses partisans, la crainte à ses adversaires, c'est le but d'an chef luttant pour sa cause et le rêve d'un homme parlant à des hommes.

Il épousa en 1825 la seconde fille du baron Skalmersdale. De ce mariage il lui reste deux fils. Le plus jeune, Frédéric- Arthur Stanley, est officier au régiment des gardes; l'aîné, lord Stanley, occupe en ce moment le ministère des affaires étrangères et est un des hommes de la génération nouvelle qui ont le plus donné et qui promettent le plus à la libre Angleterre. C'est ici le cas de répéter le Tydides melior pâtre. Lord Derby a eu le bonheur de partager le souverain pouvoir avec un fils meilleur que lui. Du fond de la retraite où il a voulu rentrer, il se sent rajeunir et se voit continuer. Il a l'orgueil de savoir que l'héritier de ses titres et de son nom est un de ceux qui marient le plus dignement une jeune gloire à une noblesse antique.

En 1826 lord Derby, dont je reprends l'histoire, devint membre du Parlement pour le bourg de Preston. L'année suivante, il entra dans le cabinet de Georges Ganning et occupa pendant quatre mois le poste de sous-secrétaire d'État pour les colonies. En 1830, dans le ministère de lord Gray, il fut nommé premier secrétaire d'État pour l'Irlande. En cette qualité, il soutint le bill de réforme de 1832 et fit adopter pour l'Irlande le système d'éducation mixte qui dure encore et qui passa malgré les résistances du clergé catholique et l'opposition d'O'Connell. En 1833, étant secrétaire d'É-

tat pour les colonies dans le cabinet de lord Melbourne, il fit voler l'émancipation des noirs des Antilles, moyennant une indemnité de cinq cents millions allouée aux propriétaires dépossédés. En 1835, il se convertit au torysme et, sur une question relative à l'Église établie en Irlande, il se sépara de lord Melbourne, en ayant soin de préparer son coup de théâtre et d'accentuer sa rupture. Il ne revint aux affaires qu'en 1841 et servit pendant quatre années sous la bannière de Robert Peel. Enfin, appelé par la volonté souveraine de la chambre des communes & la chambre des lords, il apporta à ses nouveaux collègues le concours d'un talent incessamment fortifié au choc des contradictions, aux leçons de l'expérience et aux épreuves du pouvoir.

Comme il avait rompu avec lord Melbourne sur la question de l'Église irlandaise, il rompit avec Robert Peel sur la question du libre-échange. Il devint alors avec M. Disraeli le chef de l'opposition protectionniste, autour de laquelle vinrent se grouper pendant sept ans deux cents membres du Parlement appartenant à la classe des propriétaires fonciers. En 1849, il fit bénéficier l'Irlande des dispositions de la loi sur les pauvres et dota « nie sœur » de ces « work-houses » dont plusieurs écrivains ont décrit les populations hideuses et les misérables hôtes. En 1851, il prit le nom, le titre et le deuil de son père. J'ai raconté ses actes, n'ayant pour les juger, ni la compétence, ni l'autorité qui conviennent. Il fut universellement reconnu comme le chef du grand parti tory, ce qui prouve la position qu'il avait su prendre et l'influence qu'il avait su garder.

En Angleterre, ce n'est qne par lé talent que l'on arrive et par le talent qu'on se maintient. En France, c'est antre chose. Quant an comte de Derby, son long séjour dans les ministères, le grand nombre de mesures adoptées auxquelles il avait accordé son appui ou attaché son nom, sa renommée oratoire consacrée par de perpétuels succès, tout, enfin, le désignait comme un chef capable d'entreprendre le maniement des affaires publiques et la conduite d'un parti politique.

Le parti tory et son vaillant guide avaient trop longtemps semé pour ne pas bientôt récolter. Le 22 février 1852, après la chute de lord Russell, le comte de Derby devint premier ministre pour la première fois. Dans son discours d'ouverture prononcé à la Chambre des lords , il indiqua dans les termes qu'on va lire les espérances qu'il avait conçues et le but où il voulait tendre, a Que la durée de mon administration soit courte ou longue, peu m'importe ! non-seulement j'aurai atteint le dernier terme de mon ambition, mais j'aurai rempli une des fins les plus élevées de la vie humaine, si, dans le cours de mon ministère, je puis, dans la plus faible mesure, réaliser le règne de la paix sur la terre et de la bienveillance parmi les hommes, si je puis contribuer au progrès social, moral et religieux de mon pays en même temps qu'à l'honneur et à la prospérité de notre souveraine et de ses domaines. » Voilà de nobles paroles, qui font honneur au ministre et à l'homme. Ahl si jamais nos concitoyens avaient l'envie de les réaliser ou seulement l'idée de les prononcer ! Mais chaque fois qu'un rapprochement surgit

entre nos voisins et nous, nous ne trouvons aucune grâce à cette figure de rhétorique appelée « comparaison. » Là-bas régnent la liberté dans les lois, l'honnêteté dans les mœurs, la dignité chez les hommes; ici!... Après examen de nous-mêmes et des autres, nous ne pouvons nous empêcher de ressentir l'envie des conquêtes d'autrui et le regret de nos propres défaites.

Lord Derby inaugura son ministère en opérant des réformes dans les cours de chancellerie dont Charles Dickens, dans son roman de Black House, immortalisa les abus. Le ministre entreprit de nettoyer ces étables d'Augias de la magistrature, et ce travail d'Hercule fut l'œuvre de quelques semaines. En Angleterre, plus le mal est invétéré, plus le remède est radical ; les résolutions lentement mûries éclatent vigoureusement, et les réformes accomplies en un jour balayent les injustices accumulées dans un siècle. Chez nous, l'autorité protège et n'abandonne jamais les défauts dont elle peut se faire des armes, et l'on peut' dire des abus français ce que Voltaire disait des vers de Lamothe, qu'ils sont sacrés, car personne n'y touche.

Ce fut également lord Derby qui jeta les bases de cette alliance anglo-française qui s'est légèrement altérée par Faction des années et la défiance de nos œuvres. Bien des gens se scandalisèrent à cette époque au spectacle d'un fier aristocrate, représentant du torysme le plus hautain, tendant sa main gantée à un souverain qu'avaient élevé sur le trône le concours de l'armée et le suffrage des paysans. Suivant le dire d'un journaliste anglais, « lord Derby accepta pour légal

l'illégal coup d'État et reconnut un gouvernement fondé sur une conspiration héroïque qui avait tout un . peuple pour complice. » Je n'analyse pas ce que ce jugement d'un écrivain libre de tout dire contient de flatteur et de sévère, et revenant à lord Derby, j'ajoute qu'il fit alors ce qu'il crut être le plus utile au maintien de son ministère et aux intérêts de son pays. Le noble lord, au surplus, n'a jamais flatté personne. C'est lui qui dit un jour en plein Parlement à propos des Italiens : « Qu'ils occupaient parmi les nombreux échantillons de l'espèce humaine le même rang que les roquets et les bassets parmi les diverses tribus de la race canine. » Il les connaissait bien, puisqu'il les comparaît à ce qu'il y a de moins bien dans le chien, qui, selon un moraliste, est ce qu'il y a de mieux dans l'homme.

Lord Derby, désespérant de réunir la majorité dans les communes, fit appel à la nation par la dissolution du Parlement. Toutefois, cet expédient ne lui réussit pas, et, en décembre 1852, un vote de manque de confiance porta le dernier coup à son ministère, qui fut remplacé par celui de lord Aberdeen. Quelque temps après, la vieille université d'Oxford le choisit pour chancelier, comme si elle eût voulu l'indemniser du pouvoir perdu par un honneur accordé. En 1858, il revint aux affaires en qualité de premier ministre, et l'année suivante, il faisait passer le bill qui ouvrait aux juifs les portes du Parlement. En 59, il présenta, lui aussi, un bill de réforme, mais si mal conçu que la première lecture suffit pour décider de son sort. Pour-

tant, lord Derby ne voulut se retirer qu'après avoir une deuxième fois dissous le Parlement; après quoi, il rentra dans la vie privée, aussi indifférent à une chute qui ne pouvait l'abaisser qu'à des fonctions qui ne pouvaient le grandir.

Il consacra à de nobles labeurs les Loisirs que lui avait faits la volonté du Parlement. Il entreprit après Pope et Wodsworth une traduction du vieil Homère et eut, avec la patience de l'achever, la gloire de la réussir. Peut-être, en interprétant l'Iliade, voyait-il dans le pouvoir une autre Hélène dont s'éprenaient à la fois les jeunes hommes et les vieillards ; peut-être, en comparant les héros grecs aux ministres anglais , retrouvait-il dans les combats d'Hector et d'Achille l'image des luttes où tour à tour il avait remporté le triomphe et subi la défaite. Je ne sais, mais il y a quelque chose de touchant dans les efforts de ce ministre revenant, à son déclin, aux études de sa jeunesse, et s'efforçant de faire comprendre à ses concitoyens le plus harmonieux des langages qu'ait parlés l'humanité.

Lord Derby a composé deux ouvrages absolument originaux, l'un sur les petits oiseaux, l'autre sur les Livres saints. C'est-à-dire qu'il a publié une description de la merveilleuse ménagerie et de la non moins merveilleuse volière de son château deKnowsley, et, en manière de pendant, des méditations pieuses sur les paraboles du Nouveau Testament. Gomme il aimait les poètes et parlait plusieurs langues, il s'amusa à imiter quelques odes de Catulle et d'Horace et des morceaux détachés de Métastase et de Manzoni. Parmi tous les

— 3iî —

poètes français , il choisit Childebrand, c'est-à-dire Millevoye, et rendit en langue anglaise la plaintive élégie qu'on appelle « la Chute des feuilles». Passant aux auteurs allemands, il imita « l'Idéal » de Schiller, que l'empereur Napoléon III daigna traduire aussi en mauvaise prose française. L'idéal est placé si haut que l'on conçoit que les souverains ressentent le désir de le connaître et la difficulté de l'atteindre.

En 1866, lord Derby reprit les rênes du pouvoir, qui, pour la troisième fois, revenaient à ses mains habiles. Son passage aux affaires fut signalé par une importante mesure dont il est encore impossible aujourd'hui d'apprécier les résultats et de juger les effets. Gomme il le dit lui-même, il fit « un saut dans les ténèbres, » et présenta son bill de réforme, qui, successivement remanié, modifié, agrandi, étend le droit de suffrage à des déshérités, et assure la représentation des minorités assez nombreuses pour influer et assez sages pour s'unir. Il vit naître l'agitation féniane, dont il dénoua le premier acte à la potence de Manchester ; puis, s'étant brouillé avec le roi Théodoros, il a renouvelé les procédés et les lenteurs antiques, et réclamé son consul à la façon des Grecs revendiquant une femme. Enfin, malade et vieilli, il s'est volontairement retiré du pouvoir, dont, pendant quarante années, il fut le titulaire et l'expectant. Il ne rendra plus de services, mais il donnera des conseils. Atteint d'un mal que notre La Fontaine a chanté, il vient de passer brusquement de l'hôtel du ministère au trépied des oracles. Il a la goutte, cette hôtesse des gens riches

qui se .ruinent à la défrayer, et cette consolation des médecins qui n'ont jamais pu la guérir.

Toutes les voix de l'Angleterre ont salué cet homme d'État prenant congé. Les chefs de l'opposition, les organes de la presse et les ministres en exercice ont voulu rendre un dernier hommage à l'ami qui se retire ou à l'adversaire qui s'en va. L'ingratitude politique est inconnue des Anglais, et nul peuple n'est plus re connaissant des services qu'il reçoit et plus fier des hommes qui le servent. On peut cependant, sans injustice, reprocher à lord Derby les évolutions qu'il accomplit et les démentis qu'il s'est donnés. Ainsi de whig il devint tory, et de libéral conservateur. En i 828, il demanda l'émancipation des catholiques, et en 1863 il parlait de la nécessité de les museler. Il fut tour à tour l'adversaire et le champion de la réforme électorale, et Ton pourrait condamner ses vues désunies et changeantes, si l'on ne songeait qu'en Angleterre il est d'usage de modifier ses idées selon le besoin des temps, les intérêts des partis ou l'exigence de l'opinion. D'ailleurs, de tels revirements n'ont rien de honteux et ne sont pas déterminés par ces tentations sordides qui sont trop souvent l'agent des conversions et l'aiguillon des métamorphoses.

Ceux qui ont vu le comte de Derby ont retenu des impressions diverses du spectacle de sa personne. Les uns le regardent comme le type accompli du patricien anglais. Sa taille, disent-ils, est élevée et flexible, et ses yeux étincellent sous le vitrage des lunettes d'or. La franchise se lit sur ses nobles traits, et la volonté s'ac-

cuse dans l'avancement de son menton. De*, favoris grisonnants dissimulent ses joues creuses, et une petite moustache ombrage ses lèvres fines, tant de fois ouvertes par l'éloquence ou plissées par le dédain. Selon les autres, il est vulgaire d'allures, disgracieux d'aspect, et n'a rien dans sa personne qui révèle l'homme d'État ou qui sente le gentilhomme. Je ne sais auxquels croire, et je ne me prononcerai pas avant d'avoir entendu l'opinion d'une femme, qui seule a qualité pour juger ce que le visage d'un homme, même sexagénaire, a conservé de grâce ou peut offrir d'attrait.

Lord Derby est l'heureux possesseur d'une fortune dont le revenu dépasse cent mille livres sterling, c'està-dire deux millions cinq cent mille de nos francs. Outre son domaine de Knowsley, on lui connaît une propriété considérable sise en Irlande, près de Tipperary . Il use noblement de la richesse, et, prompt à soulager les misères publiques ou privées, il fit preuve en toute occasion de la générosité d'un grand seigneur et d'un chrétien. Lors de la crise qui naguère pesa si lourdement sur les ouvriers cotonniers, il s'inscrivit en tête des listes de souscriptions pour la somme de deux cent cinquante mille francs, proportionnant ses charités à sa fortune et donnant un exemple supérieur à son bienfait. Dans cette occasion il surpassait en libéralité beaucoup des grands de ce monde, et notamment l'Empereur des Français, à qui l'argent ne coûte guère, par la raison qu'il prend le nôtre.

Lord Derby mena de front ses devoirs d'homme d'Etat et ses plaisirs d'hommes du monde. Il fut comme

le Figaro de Beaumarchais, poète par occasion et paresseux avec délices. Il avait tous les goûts anglais, et, entre autres, le goût des chevaux. Il entretint une écurie de courses et produisit de remarquables animaux qui rallièrent plus d'une fois la faveur du public et l'argent des parieurs. S'il ne gagna jamais le grand prix qui porte son nom, du moins, en 1858, il enleva les deux mille guinées avec l'aide d'un cheval répondant au doux nom de « Toxopholite. » Après ce succès, il vendit son stud et se retira de l'arène, par horreur, disait-il, du digito monstrari. Il ne voulait pas être montré au doigt, ce que tant de gens ambitionnent. Et, d'ailleurs, préférant aux épreuves du sport les luttes de la politique, il voyait les hommes, entraînés comme les chevaux, courir vers un but plus lointain et pour un prix moins grand.

Me détournant de nos misères chaque jour plus profondes, j'ai essayé de raconter un homme qui fut, à trois reprises différentes, le ministre d'un pays libre. Je voudrais procurer à mes lecteurs ce que j'ai goûté moi-même : le plaisir d'une illusion rapide et le charme d'un instant d'oubli. Voici, maintenant w mes conclusions, et, si je les abrège, c'est que l'intelligence en est aussi facile que le développement périlleux. Il est des hommes d'État qui acceptent les missions et ne font pas les commissions. Ils peuvent parler sans exciter la défiance , grandir sans éveiller les soupçons. Ils ne relèvent que des parlements et ne dépendent pas des princes. Ils ne perdent rien à passer du pouvoir à l'opposition, et l'on sait qu'ils soumettent leurs actes aux

jugements des assemblées et qu'ils arrêtent leur ambition à la limite des lois. Ils honorent la presse, dont presque tous ont fait partie, et n'ont garde de restreindre la lumière qu'elle répand ou d'entraver le contrôle qu'elle exerce. La presse les discute avec passion et n'épargne, dans ses attaques, ni leur conduite privée, ni leurs actions publiques. Mais ils ont la sagesse et la force de demander la justice qui leur est due, non pas ani tribunaux qui la rendent, mais au temps qui la fonde. U est aussi des peuples qui se gouvernent eux-mêmes et qui ne remettent ni leurs destinées ni leurs ressources aux mains de princes souvent inhabiles et quelquefois trompés. Ces nations peuvent accepter la monarchie, mais non le despotisme. Elles ont des volontés qui deviennent des lois, et des lois qui dominent le trône. Invinciblement attachées à la liberté tutélaire, elles se gardent au même degré des excès qui la déshonorent et des lâchetés qui la trahissent.

* Avril i867.

H. d'hAUSSONVILLE ET LE CERCLE AGRICOLE, M e JANVIER ET SON AVOUÉ, M. RAMBAUD ET SON LIVRE.

Je vais essayer de raconter les choses vieilles et nouvelles qui depuis quinze jours se sont passées sous les nuages et sous le soleil. Nous avons eu le procès la Meilleraye, lequel m'a inspiré sur la justice

criminelle des réflexions que je consignerais si je n'étais au jeu de la prudence de force à rendre des points au plus rusé des reptiles. Un sage a dit : « Si on m'ac- « cusait d'avoir volé les deux tours de Notre-Dame, ce ou même une des deux, je commencerais par me « sauver. » Ce sage manquait de sagesse, car prendre la fuite, c'est déjà prendre quelque chose. Dans cette affaire de Niort, si l'on me permet cette horible plaisanterie, on a joué à qui perd Ganne et tout porte à croire qu'on l'a perdu.

On m'a raconté que M. Havin, costumé de frais, avait été invité à s'asseoir ces jours derniers à la table impériale. Les électeurs de la Manche l'auraient un peu large s'ils avaient nommé le directeur du Siècle à cette fin qu'il donnât des preuves éclatantes de gastronomie officielle. Mais pourquoi Font-ils nommé? Je n'en sais rien, ni vous non plus.

Depuis hier, les aquariums sont vidés et les poissons légendaires circulent de porte en porte. On sait que le premier avril il est d'usage de décorer du nom de « poissons » les mystifications qu'on essaye et les plaisanteries qu'on échange. Ainsi le droit de réunion et la liberté de la presse, et toutes les choses promises et non données, sont des poissons de la plus belle venue, ayant nageoires, écailles ou carapaces, poissons d'eau de mer, d'eau douce et d'eau trouble. Les obligations mexicaines et les récentes brochures s'évanouissent comme la dorade ou s'échappent comme l'anguille. Si l'on vous disait, après le baron Dupin, que le dernier rapport du sénateur Ghaix d'Est-Ange est un modèle

du genre sublime, n'en croyez rien, et ne vous laissez pas séduire à cet énorme poisson dont la queue traîne encore.

M. le comte d'Haussonville, lui aussi, vient d'éprouver sa déconvenue de fin de mars et n'a pas même laissé les arêtes du poisson qui lui fut servi. M. d'Haussonville éprouvait depuis longtemps une envie déraisonnable de faire partie de ce cercle agricole qui s'est fait bâtir en face du palais Bourbon une maison riche, mais de mauvais goût. Le cercle agricole s'appelle aussi le cercle des pommes de terre, et, pour deux jolis noms, voilà deux jolis noms. Le comte d'Haussonville nourrissait donc le fol espoir de devenir une pomme de terre nouvelle. Ainsi sont les sages : ils ne désirent presque rien et se contentent de très-peu.

Le noble comte se disait : « Mon hôtel est à deux pas du club où je désire entrer. C'est donc sans fatigue aucune que je pourrai jouir de la société de mes semblables et m'asseoir soit à la table de Lucullus soit au whist des vieillards. » S'étant ainsi parlé, le comte d'Haussonville se mit en quête de deux parrains de bonne maison, et, dès qu'il les eut trouvés, se présenta devant l'huis peint à neuf de ce cercle légumiste. C'est ici le cas de s'écrier avec le suave Virgile :

fortunatos nimium, sua si bona nôrinl Agricolas !

Heureux le cercle agricole s'il connaissait son bonheur ! mais ! — il ne le connaît pas !

La première fois que M. d'Haussonville se présenta au

cercle agricole il obtint les honneurs d'un blackboulage de première classe ; la seconde fois, il dut battre en retraite devant un soulèvement de pommes de terre ; la troisième fois, — c'était il y a dix jours à peine, — il ramassa plus de boules noires dans son gazon que saint Étiepne, qui fut martyr, ne reçut de pierres sur le corps. Que voulez-vous, il a des adversaires qui lui reprochent ses livres nouveaux et ses votes anciens. On ne peut contenter tout le monde et ses pairs. Pris entre les adversaires du coq et les partisans de l'aigle, il fut puni d'avoir trop aimé la première et trop dédaigné la seconde de ces volailles politiques.

Un cercle n'est pas une assemblée délibérante, mais un salon commode au seuil duquel les rancunes doivent mourir. J'ai entendu plusieurs personnages reprocher à M. d'Haussonville des actes sur lesquels trente années et plus ont versé leurs oublis et leurs neiges. Quoi qu'il ait fait, il l'a réparé. J'ai la plus grande sympathie pour ce savant historien, qui, la plume en main, n'a pas voulu flatter et n'a pas su mentir. Certaines raisons touchant à sa vie privée me font croire qu'il est incapable d'intolérance et dénué de préjugés. Il sait que la meilleure façon de plaire à Dieu, c'est de bien faire, et d'être utile aux hommes, c'est de bien dire. Sa famille est excellente et sa fortune aussi. J'ajouterai qu'il est aussi agricole que qui que ce soit au cercle de ce nom , et qu'il possède des fermes au soleil et un fermier à l'ombre.

Si le fermier n'aime pas les gendarmes, je ne pense pas que le propriétaire les adore. Mais silence ! si la

justice a condamné le fermier Hautefeuille à quelques jours de prison, c'est qu'elle avait ses raisons, et d'autant moins je les comprends, d'autant plus je les respecte. Aussi pourquoi cet imprudent laboureur avaitil entrepris de désaltérer les gendarmes qui ont toujours soif? J'arrête ici cette intempestive digression. Je- n'ai pas le temps d'apprécier l'influence qu'exercent les esprits sur les corps, c'est-à-dire les liqueurs fortes sur la grosse cavalerie.

Ainsi donc, du fermier et du maître, l'un ne peut sortir de prison, l'autre ne peut entrer au cercle. Dans la musique une blanche vaut deux noires, il en est de même en Amérique. Dans les cercles, c'est bien différent : une noire vaut six blanches, c'est-à-dire que vingt des adversaires de M. d'Haussonville suffisaient pour annuler le vote de cent vingt de ses partisans. Si ce système, qu'il ne m'appartient pas de discuter ici, pouvait prévaloir au Corps législatif, l'opposition serait sûre de ressaisir quelque pouvoir et d'opérer quelque bien. Tant vaut l'homme, tant vaut le suffrage, et dans les assemblées il est tant d'hommes ne valant rien ! A mon humble avis, M. Thiers est à tel député que vous voudrez, et vous n'avez que l'embarras du choix, comme six est à un. Si je disais à M. de Guilloutet qu'il est légèrement inférieur à l'illustre Berryer, le petit-fils du terrible Monge serait-il fondé à prétendre que je jette une pierre aux jardins de sa vie privée? Évidemment non. Cependant je ne sais pas. Le plus sûr est de ne rien dire des gens qui ne disent rien et de considérer que le silence n'entraîne aucuns

frais et que la parole est de vingt-cinq louis. C'est égal, lé rôle d'Asmodée devient d'autant plus tentant qu'il est coté plus cher. La première fois que j'aurai cinq cents francs dont je ne saurai que faire, j'examinerai avec le plus grand soin la question de savoir lequel vaut mieux de les donner aux pauvres sous forme d'aumône, ou à la justice sous forme d'amende? Si je me décide en faveur de Thémis indigente, j'essayerai une fois encore de décrire le tumulte d'une alcôve ou le silence d'un cabinet.

Une allégation sur la vie privée coûte moins cher qu'une injure à un notaire, et M. Janvier le sait bien. M. Janvier, comme autrefois César, ne s'est pas suffisamment défié des Ides de Mars. Je vais raconter en deux lignes le cas de ce fonctionnaire si réussi dans ses manières et si châtié dans son langage. M. Janvier est préfet, et je n'y vois aucun mal. Il administre le département de l'Eure en bon fils de famille — un peu prodigue, mais bien aimable. Les gens d'Évreux et des pays voisins n'agissent que d'après ses ordres et ne jurent que par sa tête. Hélas! il n'est pas de bonheur ni de préfet complet. Jadis, M. Janvier avait des dettes, peut-être même en a-t-il encore.

Vous me direz que tout fonctionnaire est plus ou moins homme, qu'on peut avoir les meilleurs sentiments et les plus grosses dettes du monde, et que souscrire des lettres de change n'empêche pas d'en écrire de charmantes. Je suis tout à fait de votre avis, et M. Janvier sur ce point doit penser comme vous et moi. Seulement, comme il est entre les écrivains

et les hommes de loi de mystérieuses affinités, il advint qu'un homme de loi, c'est-à-dire un avoué, déposa chez le concierge de la Préfecture une liasse de papiers ornée de timbres onéreux et de paraphes enjolivés. H. Janvier ayant pris connaissance de ces arabesques variées, trouva mauvais qu'au mépris des règles hiérarchiques, un robin eût entrepris de molester un préfet. En ce temps-là, le receveur général d'Évreux crut devoir donner un bal. Je ne l'en blâme pas, et j'aime à croire que cette petite fête offrit tous les agréments que cherche à réunir un receveur général qui reçoit généralement.

Au bal se rencontrèrent le glorieux préfet et le modeste avoué. M. Janvier ne put supporter plus longtemps le spectacle des danses joyeuses, et il interrompit l'homme de loi dégustant une glace panachée par ces expressions un peu raides que les préfets de l'Empire empruntent parfois aux guerriers d'Homère. M. Janvier emprunte volontiers, ses créanciers le savent bien ; et, soit dans les tournées électorales, soit dans les bals provinciaux, il a pris une attitude énergique qui lui valut le glorieux surnom de « Gambronne des préfectures ». Au prix où elles sont cotées, les injures sont le privilège des gens riches, et'je ne m'en plains pas. L'avoué porta plainte, et le tribunal, par un jugement longuement motivé, condamna M. Janvier à trois mille francs de dommages -intérêts, les frais à part, bien entendu. Ah! que voilà qui est bien jugé ! Que les avoués et les meuniers se rassurent, nous avons des juges... à Évreux!

Je devrais peut-être vous parler de cette séance de l'Académie qui met deux immortels aux prises avec l'ombre d'un troisième. Je m'en garderai cependant, M. de Pontmartin ayant fourni à ce propos une de ces causeries qui semblent les arrêts du goût que l'esprit rédige. Je ne veux pas me donner le ridicule d'être sévère là où il s'est donné la permission d'être indulgent. Pourtant la plume me brûle les doigts, et pour me refroidir, je me hasarde à exprimer une pensée hardie ; il me semble que les immortels, de temps en temps assurément, mais enfin de temps en temps, écrivent des choses éphémères en un délicieux langage. A la dernière séance, M. de Barante ne fut ni raconté ni jugé, et on pouvait, on devait peut-être semer la fleur de l'éloge et les épines de la critique sur cet historien qui fut préfet. Me sera-t-il permis de reprocher au R. P. Gratry d'avoir été à l'égard de Louis XIV plus rigoureux que de raison? J'aime beaucoup Louis XIV : il voulut être grand et sut l'être , ce qu'aujourd'hui ne veulent et ne savent plus les princes portant couronne. Il donna son nom à son siècle et trois provinces à la France. Sa fin couronna .son œuvre. Il est des vies plus illustres, il n'est aucune mort plus haute que celle de ce souverain, qui du soleil, son emblème, eut les taches éblouissantes et les rayons dorés.

Il me reste maintenant à m'occuper d'un livre nouvellement paru et sur lequel la critique des grands journaux a déjà jeté ses yeux intelligents.

Un livre ! me devrais-je inquiéter d'un livre ?

Et pourquoi pas, s'il est bon ou seulement médiocre? Le livre dont il s'agit a le meilleur air du monde sons sa couverture jaune. L'auteur, H. Louis Rambaud, est un écrivain de bonne façon et de grand goût. Il a de l'esprit et beaucoup. Quand on en a, on n'en saurait trop avoir. Il a de la philosophie et de l'humour, c'està-dire qu'il est enjoué et triste à la fois, enjoué quand il parle et triste quand il pense.

Le livre porte ce titre un peu long mais très-justifié : « Voyage de Martin à la recherche de la vie. » Martin est un de ces hommes découragés que nous appelons des « abstracteurs ». Je ne sais pas très-bien ce que c'est qu'un abstracteur, mais je m'en console on ne peut mieux. Martin juge que la vie est indispensable à tous les hommes et par conséquent à tous les peuples, et il a deux amis qui partagent, ou a peu près, sa pensée. Ces messieurs s'imaginent non sans raison que Paris est endormi , et veulent voir de leurs yeux si la province est éveillée. Ils partent donc à la recherche de la vie et poussent jusqu'à Tours en Touraine. Arrivés là, ils ne trouvent que des pruneaux. Que les Tourangeaux me pardonnent !

Dans la province qu'on a surnommée le jardin de la France, ils font la rencontre d'un botaniste intéressant à connaître. Ce botaniste a eu des malheurs, et, comme tous les infortunés, c'est en racontant qu'il se soulage et en se plaignant qu'il se console. Ce brave homme, trouvant que le garde champêtre du lieu protégeait insuffisamment ses domaines, eut la fâcheuse idée de rédiger un gros mémoire « sur la répartition des impôts,

sur remploi de la richesse publique, et quelques sujets environnants vers lesquels la logique l'entraînait. » Ce livre ayant attiré l'attention des juges, qui ne s'endorment guère, le botaniste fut condamné à deux ans de prison, pendant lesquels il eut le loisir d'approfondir une foule de questions frivoles ou graves :

Car que faire en prison, à moins que Ton n'y songe?

Un malheur ne vient jamais seul, dit un proverbe dont notre botaniste éprouva bientôt la justesse. On lui rendit sa liberté, mais on lui prit sa maison, « un chemin de fer qu'on faisait à travers la contrée devant passer dans sa chambre à coucher; » pour le consoler, on lui parla d'indemnité, et il répondit : « Je me moque bien qu'on m'indemnise ! » Pour l'apaiser, on invoqua l'intérêt public. « Voilà un grand mot ! » répondit l'exproprié. « Mais ce qu'on appelle intérêt public ne s'appelle-t-il pas, dans d'autres temps, salut public, raison d'État? » Voilà de ces demandes qui mettent fin à toute conversation; aussi, sans insister sur ce point trop délicat, vais-je continuer l'histoire des infortunes du botaniste. « Il eut un procès pour avoir transporté du vin en bouteille, un autre pour avoir cultivé un pot de fleurs sur sa fenêtre, un autre enfin pour avoir prêté un livre à un pépiniériste de ses amis. » Quel était ce livre ou cette brochure? — Vous êtes trop curieux pour mon goût ^ qu'il vous suffise de savoir que ce n'était pas la brochure des Titres napoléoniens. Celle-là, on peut la prêter à M. le préfet lui-même ; tout porte à croire qu'il la rendra.

Le botaniste fat, comme il arrive communément, bien exproprié et mal payé. Il retira quelque argent de sa maison confisquée et plaça cette maigre somme dans une de ces opérations financières que H. Pereire a patronnées de son crédit et M. Rouher de sa parole. Il perdit son argent, comme de juste ou comme d'injuste. Mais pour faire ce placement le botaniste vint à Paris, et un jour qu'il circulait sur une place publique, il fut arrêté en flagrant délit de promenade. « Je n'avais, dit-il, pas pris garde à un anniversaire historique de la plus grande importance, et j'avais fait une manifestation en son honneur. Deux choses aggravèrent ma situation, mes antécédents d'abord et un couteau que j'avais dans ma poche. Mon domicile fut visité et mes papiers fouillés. Ceux-ci étaient tous relatifs à la botanique. Quelques mots qu'ils contenaient parurent un peu louches. Ainsi, il était parlé de pistil, qui pouvait être un signe voilé pour dire pistolet! Il était parlé d'étamine qui pouvait être là pour miner l'État, que sait-on? En somme, on n'y trouva pas de preuves claires de la conspiration dont on me soupçonnait. Je ne fus condamné qu'à cause du couteau, et j'en eus seulement pour trois mois de prison que je fis de mon mieux. » Que je fis de mon mieux est charmant. Quand on a de la prison, on la fait toujours bien.

Je ferai remarquer en passant la singularité de loi qui défend aux bourgeois de porter des couteaux dont ils ne se servent jamais, et qui permet aux militaires de porter des sabres dont parfois ils abusent ; mais, sentant l'énoraité de la permission que j'ai prise, je passe

à des sujets dont la douceur séduirait un enfant et l'innocence un juge. Ce botaniste est fait à notre image et nous ressemble à faire peur. Nous commettons des délits comme M. Jourdain faisait de la prose, sans le savoir. L'esprit qui veut penser et le corps qui veut agir se heurtent à d'invisibles barrières. Les condamnations pleuvent sur de très-honnêtes gens qui n'ont pas de parapluie, et ceux qui furent soumis au régime des prisons françaises racontent qu'elles sont si bien tenues qu'on n'a plus même la consolation d'y apprivoiser des araignées, comme La* tude, ou des souris, comme Pélisson.

M. Louis Rambaud pose, en terminant, le plus redoutable problème de nos temps incertains. Il met en scène un personnage nommé « l'Épave » et qui semble le survivant d'un monde politique disparu. C'est en marchant sur le rivage de l'Océan que ce vaincu pose la question de notre décadence certaine et de notre résurrection possible.

« Sommes-nous condamnés? dit l'Épave. Mes espérances ont été déçues tant de fois, que je n'ose plus me fier à elles... Combien de fois n'ai-je pas entendu les nôtres, pareils aux matelots dans les cordages, crier : Liberté! Liberté! Combien de fois les échos de ce siècle n'ont-ils pas retenti de ce mot qui me fait tressaillir d'espérances infinies? Et je regarde autour de moi, je n'y vois que ce qui était hier, ce qui sera demain peut-être, ce passé que nous avions cru disparu... Ce sont les mêmes institutions, ce sont aussi les mêmes hommes, avec leurs habitudes de servilisme

et leur langage d'esclaves. Et je m'indigne alors... je me révolte... » Et l'Épave ajoute on peu plus loin : « Ces sortes d'indignations son fortes, mais elles sont courtes; elles ne résistent pas à l'indifférence générale qui leur répond et qui me gagne bientôt, moi aussi... En sorte qu'après avoir senti en moi les énergies fécondes d'un peuple qui cherche à vivre, j'y retrouve tout à coup les découragements d'une race épuisée, etc. » Ces paroles sont tristes. Après les avoir entendues, le désolé Martin, las de chercher la vie qui n'existe plus, cherche un bois pour s'y cacher. Le trouvera-t-il? Car si on a tari la vie, on a coupé les bois.

Je n'ai pas besoin de dire que je ne m'associe en rien aux doctrines désolantes dont je me suis fait l'écho. J'ai la foi et la vision de l'avenir, et je répète aux nôtres, ce que le pieux Énée disait à ses compagnons lassés :

passi graviora, dabit Deus his quoque finem.

Certes, nous avons été plus éprouvés que nous ne le sommes, mais les maux présents finiront comme ont fini les anciens. Nous avons le courage, demandons le salut à celui qui le donne, à Dieu, consolateur de toute affliction, et père de toute espérance humaine!

Avril 1868.

Page 1