‹ Lettres d'une passantChapitre 4 sur 23 · MM. SAINTE-BEUVE , DE VIGNY ET GAVARNI · texte numérisé non relu

MM. SAINTE-BEUVE , DE VIGNY ET GAVARNI

Je viens de lire ou plutôt de relire les derniers Nouveaux Lundis de M. Sainte-Beuve, membre de l'Académie et du Sénat français. Je comprends bien pourquoi M. Sainte-Beuve s'asseoit de temps à autre dans un des quarante fauteuils de Jouvence que l'Académie décerne ; mais, à moins qu'il n'ait pour le luxe un penchant qu'aurait condamné son confrère Dupin, dont Dieu a disposé, je ne m'explique pas qu'il se soit embarqué dans la galère dorée du Luxembourg. Ce qu'Orosraane disait à Zaïre, on peut le. répéter à un sénateur que l'on tutoie. — Si on ne le tutoyait pas, le vers n'y serait plus.

L'art n'est pas fait pour toi, tu n'en as pas besoin.

M. Sainte-Beuve, qui est artiste jusqu'au bout des ongles, pouvait se contenter de rester académicien ; mais nul ne peut se contenter, et le propre de l'homme

c'est de désirer ce qui lui manque et de s'en lasser dès qu'il l'a. Je ne dis pas cela pour M. Sainte-Beuve, qui peut occuper au Sénat une place à laquelle son genre d'esprit le rend merveilleusement propre, celle de critique, dont personne ne veut. Mais le nouveau sénateur, quoique sachant que la critique est aisée, est trop économe pour troquer le silence d'or contre la parole d'argent.

M. Sainte-Beuve étant lu de tout le monde n'est détesté de personne, et, comme il n'est pas sans péché, il écrit pour qu'on lui pardonne. Rien n'est plus varié que ses causeries du lundi, qui sont des portraits achevés. Rien n'est vivant et vrai comme ces pages écrites pour toujours par une main si vive lorsqu'elle égratigne, si légère quand elle caresse, si fidèle quand elle retrace. L'art s'y cache comme la rosée dans l'herbe, et ces œuvres jetées au vent qui les rassemble paraissent la naturelle et perpétuelle floraison d'un esprit qui ne connaît ni les mortes, ni les arrière-saisons. La critique ainsi entendue est une création personnelle et une fonction virile; et ici je m'arrête pour saisir un souvenir de l'Arioste qui traverse ma mémoire. La scène, je crois, se passe en Paradis, et, bien que je n'ose affirmer que M. Sainte-Beuve jouisse jamais d'une place dans la plus humble des maisons de son père et du mien, je ne veux pas, pour si petit doute, ramener sur terre ma fantaisie qui s'égare en un lieu plus haut et mieux peuplé que le Sénat. Je sais que cette dernière affirmation est d'une audace presque folle, mais enfin Dieu peut tout et le Sénat

n'est pas tout. Or donc, suivant l'Arioste, il y a dans un coin du ciel un lac profond où nagent de beaux cygnes blancs. Un vieillard passe son temps à jeter aux eaux du lac de petites étiquettes qui surnagent un instant, puis disparaissent sans retour. Ces étiquettes portent le nom de tous les hommes qui meurent, et comme il en meurt sans cesse, le bon vieillard n'a pas un instant de repos. Les flots qui les submergent sont les flots de l'oubli, et tout s'explique, moins les cygnes. Voici le rôle de ces harmonieux nageurs. Sitôt que les petits paquets sont devenus la proie de l'eau qui les recouvre, les cygnes plongent en désespérés et reviennent à la surface, tenant parfois entre leurs becs ces épaves arrachées au naufrage éternel et à la mort sans souvenir. Puis, gagnant le temple de mémoire bâti sur les bords de la mer des oublis, ils déposent entre les mains des Muses ces noms glorieux qui doivent briller aux frontons des hommes immortels. Eh bien, car c'est là que j'en voulais venir, je me figure la grimace que feront ces oiseaux sans tache et plus blancs que l'hermine en apportant aux Muses le nom de Sainte- Beuve sauvé des eaux. Je dis Sainte-Beuve tout court comme fera la postérité, toujours familière envers ceux dont elle garde le souvenir et dont elle aime les ouvrages.

J'ai remarqué dans ce charmant volume une vraie causerie à aiguille dont le feu roulant eût tué M. de Vigny, s'il n'eût pris la précaution de mourir auparavant. On doit la vérité aux morts, soit; mais M. Sainte- Beuve a payé plus qu'il ne devait et, pour sûr, y a mis

du sien. M. de Vigny est peint e4 atteint au vif dans cette implacable étude, et il expie maintenant cette faculté de déplaire à lui donnée dès le berceau par la mauvaise fée, qui rend stériles les présents des fées indulgentes. Je me souviens d'avoir dîné chez des parents communs, en compagnie de ce d'Arlincourt réussi, et je le vois encore, étudiant ses poses, composant ses phrases et lançant au lustre du plafond le fier regard de l'aigle au soleil. Il chassait au galop le naturel effrayé et se remplissait de lui à déborder sur les autres, mais il avait tant de sérénité dans l'auréole et de béatitude dans la gloire, que son orgueil était qne religion dont les athées n'osaient médire. Avec et malgré tout cela, écrivain de rang élevé et poëte de haute volée. Quand M. Sainte-Beuve range Cinq-Mars parmi les œuvres nulles, il n'est que dur; mais quand il marchande l'éloge au livre intitulé : Grandeur et Servitude militaire, il devient injuste, et je réclame. Ce livre est un de ceux qui honorent le plus la plume qui les rédigea et le cœur qui les a pensés.

Je ne veux pas rentrer à présent dans le débat fameux qui s'ourdit jadis à l'Académie entre le récipient Mole et le récipiendaire de Vigny, je sais seulement que les hommes d'État comme le premier, le pays en compte plusieurs, et que de poètes comme le second, la France n'en fournit pas dix en cent ans. Si, justement blessé du ton hautain de M. Mole, M. de Vigny refusa de se laisser conduire aux Tuileries par un collègue qui l'avait offensé, j'approuve jusque dans leurs excès ces susceptibilités fières. En somme, les qualités

éminentes de M. de Vigny et celles dont M. Sainte- Beuve ne s'est pas constitué juge sont ce respect de soi-même , cette fierté démodée et cette haute pudeur qui se fût effarouchée non-seulement d'une action, mais même d'une pensée servile. Il est mort, ayant quitté jeune encore l'épée, qu'il trouvait bonne, pour la plume, qu'il jugeait meilleure, et n'ayant jamais poursuivi par le sentier des lettres les uniformes à collet brodé et les glaives à pommeau d'or. Il est mort presque seul, mais se suffisant à lui-même, un peu oublié, mais certain de se survivre, doutant de Dieu, mais ne devant rien aux hommes.

En parcourant d'autres causeries consacrées à d'autres personnages, je pourrais dire à M. Sainte-Beuve qu'il a trop surfait Gautier en l'égalant presque à Musset. Après Alfred, Théophile : soit — longo sed proximus intervallo. S'ils se suivent, c'est de très-loin et à la distance respectueuse d'un soldat escortant son général. Mais je me restreins aux trois articles excellents consacrés a Gavàrni et qui resteront comme une merveille de critique et un modèle de jugement, le compte y puiser largement, pour m'acqukter de ce devoir funèbre qui nous oblige à célébrer lès morts illustres et à jeter sur leurs tombes les : fleurs de la rhétorique et de la poésie. A quoi bon tous ces discours, disait Bossuet k la fin d'un plaidoyer qui avait duré deux heures : le plus beau d'entre eux ne vaut pas le geste du Christ ressuscitant Lazare. Mais où Dieu agit l'homme parle, et c'est toujours ça. Tout disparaît,

nen ne reverdit, et le siècle, autrefois si fécond, se sté-

rilise et se dépouille. Les grands hommes s'en vont, les petits restent.

Gavarni était né sous le Consulat comme tant d'autres qui ont brillé et qui sont déjà morts. Il s'appelait Chevalier, mais il y avait renoncé. Comme le brillant Athos, un des quatre mousquetaires de M. Dumas, il prit un nom de montagne pour son nom de guerre. Il devint vite un crayon célèbre et n'attendit pas la gloire ; il commença par dessiner des vêtements pour les journaux de mode et des costumes pour les pièces nouvelles. Mieux que personne, au gré des tailleurs, il réussissait l'habit noir; mieux qu'aucun autre, au goût des actrices, il inventait des toilettes appropriées à l'esprit du rôle et à la tournure du sujet. Dans un de ses premiers caprices de crayon, il créa le costume de débardeur, engageant et léger, qui voile tout et ne cache rien. S'il faut en croire M. Sainte-Beuve, homme compétent, Gavarni aurait refait un Pierrot original et neuf, si plein de grâce et de mollesse, qu'il serait le vêtement de l'Amour, si l'Amour pouvait se vêtir.

Mais il fit mieux qu'étudier l'habit, il étudia l'homme et la femme, sans laquelle il n'y aurait pas d'hommes. On se souvient de cette myriade de dessins charmants qui, n'était le sérieux sous le léger et la légende sous le croquis, sembleraient nés de la fantaisie d'un Watteau ou du caprice d'un Fragonard. Lorettes jeunes ou vieilles, enfants terribles, maris trompés, amants heureux ou moqués, pris aux diverses étapes ou aux accidents variés du voyage de la

vie, et passant devant nous comme un défilé de masques connus ou devinés, nous donnent le spectacle de la misère humaine et nous jettent le mot pour en rire. Gomme ils ont l'air nature et comme ils prennent toutes les poses ! Debout, assis ou étendus, dans l'attitude nonchalante de l'amour et du repos, ils trahissent pour nous les secrets de la comédie qu'ils jouent entre eux ; rien qu'à l'air du visage et aux mouvements du corps, on sait ce qu'ils pensent, on entend ce qu'ils disent, on devine si l'amant est discret, si Madame est fidèle, et si Monsieur a été, est ou doit être ce que Molière disait en public et fut en particulier.

Comment, après avoir parlé des dessins, ne rien dire des légendes qui les commentent? La plume vaut le crayon, le croquis parle et le mot porte. Gavarni est un satirique aimable et un philosophe indulgent. Il peint l'homme tel qu'il le voit, sans l'abaisser outre mesure ou le glorifier sans raison, et tient le milieu entre les Àlcestes tournés au noir et les Philintes couleur de rose. Sa gaieté n'a rien d'amer, sa tristesse rien de poignant, sa morale rien de sévère. De temps en temps il a des notes attendries que ses doigts effleurent et une larme vite essuyée qui brille entre deux sourires. M. Sainte-Beuve rappelle deux mots de lui, l'un presque ému, l'autre vraiment bon. « Petit homme, dit la femme du prisonnier pour dettes, rendant avec ses enfants visite à son mari, petit homme, nous t'apportons ta casquette, ta pipe d'écume et ton Montaigne. » Le Montaigne est ici plus touchant encore qu'il n'est gros, et Dieu sait s'il est gros. L'autre

dessin nous montre deux bons vieux descendant de quelque cabaret de barrière et ayant puisé dans le vin la vérité qui console. « Vois-lu, Sophie, il n'y a que deux espèces de monde, les braves gens et puis les autres. » Dans la pensée de Gavarni les braves gens sont aussi nombreux que « les autres » , et il y en a assez dans les Sodomes d'aujourd'hui pour détourner le feu du ciel. Ces innombrables légendes si trouvées et si variées sont, à vrai dire, des maximes que je juge aussi consolantes que celles de La Rochefoucauld, aussi justes que celles de Vauvenargues, aussi neuves que celles de Joubert. Il n'a peut-être manqué à Gavarni pour être un philosophe célèbre que le tonneau roulant ou le manteau troué, c'est-à-dire le naïf orgueil d'une belle âme un peu fêlée qui fuit dans les salons, s'épanche en public et pense en antithèses.

Ceci m'amène à parler de Gavarni littérateur, car il a fait des vers que cite M. Sainte-Beuve, et un roman que M. Sainte-Beuve analyse. Ce roman commence dans un omnibus que Satan conduit en personne. La pluie tombe, les voyageurs montent, et parmi eux un jeune homme et une jolie femme, comme on devait s'y attendre. Le grand artiste et la grande dame se sont rencontrés par la volonté du diable, ils se retrouveront par la grâce de Dieu et l'attraction de l'amour. L'amour !... il faut s'entendre. Ce roman inachevé est une étude de caractères et une analyse de sentiments. Michel, le poète artiste, comme le Clitandre des Femmes savantes, aime de toute sa personne, et rêve un mariage et tout ce qui s'ensuit. Il parle comme un livre et écrit

comme un ange. Il est épris de l'idéal, mais il le loge dans une matière palpable et dans un corps tangible. La femme, qui n'entend pas de cette oreille-là, cache son nom, ne découvre que sa figure et ne livre que son esprit. Elle est mélancolique et sentimentale, a de la religion et de l'appétence, lit les romans de George Sand et fait maigre le vendredi. M. Sainte-Beuve insinue qu'en 1835 le faubourg Saint-Germain devait compter plus d'une jeune femme de ce modèle. Il eût pu dire que dans tous les faubourgs il existe des femmes qui, mêlant le profane au sacré, s'accordent la riante pensée des vilaines actions et se permettent le rêve aimable des réalités repoussées. Elles vont à la messe et lisent des romans, cherchent l'amour et évitent la chute. Ces femmes-là, ce sont des cygnes: elles restent blanches et mangent de tout.

Michel lui peint un autre monde où elle ne veut pas entrer et qu'il appelle l'amour. Elle se fâche, il veut lui souffler ses idées, et je ne sais si elle approuve ou comprend. «Tiens, Marie, lui écrit-il, laisse-moi te dire qu'un de mes plus doux souhaits aurait été de te donner cette noble indépendance de la raison, cette fierté dans ce que l'homme a de plus fier, la pensée. Chère orgueilleuse! que j'aurais aimé à souffler sur ton front, entre deux baisers, cette puissance de tout voir sans éblouissement;... j'aurais surtout aimé à te voir sourire dédaigneusement au nez de tous ces valets de l'intelligence, qui vont, la livrée au cerveau, servant chacun quelque chose à tout le monde, — Pierre, une philosophie, Paul, un scepticisme; — celui-ci uijc

croyance, celui-là un blason... Je t'aurais montré: ceci est un maçon, ceci est un marquis, mais ceci est un homme... » Il demande trop, dit avec raison M. Sainte-Beuve ; une femme ne peut être à la fois sœur et maîtresse : la philosophie et l'amour ne poussent pas aux mêmes sentiers, et c'est une grande erreur que de demander deux floraisons au même arBre et de vouloir loger l'esprit de l'homme qui pense dans le cœur de la femme qui aime.

Michel le sent bien et le dit mieux encore. « Pourquoi, s'écrie-t-il, ne pas être doucement joyeux? Avec les lettres, les sciences, les arts, nous avons encore l'amour, l'amour qui vaut tout cela, cent fois tout cela ! mais l'amour enfant, blond, caressant, l'amour païen, — chrétien même, bon Dieu! si vous le voulez à toute force, — vous voyez que je n'y tiens pas, pourvu qu'il ait un peu de malice et qu'il soit tout nu et bien gentil. » Cependant Marie n'est ni vaincue, ni soumise, et le roman finit par la rupture de ces deux êtres qui s'étaient arrêtés un instant sur un chemin qu'ils n'étaient pas faits pour courir ensemble. Mais ces pages que l'on doit à M. Sainte-Beuve d'avoir lues, sont bien curieuses en ce qu'elles nous montrenl un coin du cœur de Michel Gavarni. Elles nous disent que ce grand railleur eut ses heures d'oubli et de jeunesse, et que l'amour poursuivi laissa aux mains blessées du rêveur la piqûre de son aiguillon et la poussière de ses ailes.

Je quitte, le temps me pressant, le lettré pour l'artiste.

Vers 1847, Gavarni fut en Angleterre, où il resta quatre ans. L'aristocratie l'avait appelé, le peuple le retint. Il fréquenta les tavernes vineuses et les lieux mal famés, et peignit d'après nature ces légions de bandits et de prostituées, de boxeurs misérables, qui naissent comme une vermine des plaies de la libre Angleterre. Il visita les campagnes et les cités, et, fortement ému au spectacle de cette misère sortant des entrailles de cette terre que Dieu avait faite si belle et féconde, il sentit son génie grandir et ramassa ses meilleures perles sur les fumiers des Jobs britanniques. Qu'on regardé une planche intitulée « Convoitise ». Un ciel gris, le froid dans l'air, un champ dépouillé, un long bâton au sommet duquel se balancent au vent des lambeaux de vêtements destinés à répouvante des oiseaux; à côté, un mendiant d'Irlande, fènian d'aujourd'hui, vêtu de rien, jaloux de tout, regarde avec des yeux cupides ces guenilles inutiles dont son corps qui grelotte aurait besoin et a envie. Res sacra miser, disent les poètes.

De retour en France, Gavarni, transformé et agrandi, jette au public ses dernières séries de dessins. Il entre dans sa manière sombre, pousse au noir, serre l'idée d'un crayon plus vigoureux et plus sûr, et, voyageur revenu de loin que la route a lassé, nous peint le triste tableau des pièges où nous avons donné, et les spectres hideux des illusions dont nous avons vécu. Voyez passer ce Thomas Vireloque jugeant les sinistres acteurs de la farce humaine, et écoutez les sentences de ce moraliste enguenillé piquant du bout

de son crochet a le roi des animaux » que l'ivresse a fait plus ignoble que le dernier de ses sujets ; Gavarni se déride encore. Parcourez d'un bout à l'autre la galerie des « invalides du sentiment ». Ils sont là tous, ceux qui ont conservé les désirs après avoir perdu la puissance, Jocondcs vieillis, Chérubins débouclés, condamnés h ne plus voir qu'au mirage des eaux qui s'enfuient l'image des amours passés et des appétits perdus.

Que de choses, et des meilleures, je suis obligé d'omettre! Vers la fin de sa vie, Gavarni sacrifia de plus en plus à sa muse préférée, — la géométrie descriptive. Je ne puis m'expliquer qu'il ait allié les arts légers aux sciences abstraites, h moins que le trait d'union ne fût ce point philosophique et réfléchi qu'il avait dans l'esprit. Il traça peut-être plus de chiffres que de dessins, se posa des problèmes et pensa les résoudre, chercha la quadrature du cercle et crut l'avoir trouvée. Il fut poëte par occasion, romancier h ses heures, mathématicien avec passion, artiste avec amour, jardinier avec délices. Il avait du côté d'Auteuil un jardin que bordait la Seine, retraite favorable au travail, nid charmant, sous les rameaux, les gazons et les fleurs. Il bêchait, sarclait, plantait, et mariait dans son petit domaine les arbres exotiques au marronnier vulgaire, comme s'il eût voulu varier les ombrages sous lesquels s'abritait sa double nature de savant et d'artiste. Mais sur ce riant coin de terre se leva le jour de M.Haussmann, et les arbres de Gavarni tombèrent comme tombent les arbres du Luxembourg.

La solitude devint tumulte, le jardin devint boulevard ; car rien ne peut subsister maintenant des choses qui gardent encore les attraits défendus de la solitude et du silence.

Gavarni ne survécut pas longtemps à ses habitudes perdues et à ses affections détruites. Il est mort laissant un grand vide et un long souvenir. Dans ces lignes incomplètes et rapides, j'ai eu, non la prétention de le juger, mais le désir de parler de lui. Sa mort, qui remonte à quinze jours, est déjà de l'histoire ancienne, et, si je n'ai pas saisi plus tôt l'actualité aux cheveux, c'est qu'à mon sens il est toujours temps d'écrire sur ceux dont les noms ne sauraient périr.

Pour les rares élus dont la perte est un deuil ,

Le regret n'a pas d'âge et le temps n'a point d'ailes.

Janvier 1867. M. LECONTE DE I.1SLE ET SA TRADUCTION DE V Iliade.

J'ai vécu la semaine dernière en compagnie des Grecs. — Qu'on se rassure, je ne parle pas des Grecs

modernes.

Je veux parler des héros irréprochables dont les exploits furent chantés par l'aveugle et vieil Homère : Agamemnon, le roi des rois, Ajax, au large bouclier,

Achille, aux pieds rapides, et Ulysse, aux ruses sans nombre. J'en passe et des meilleurs. Aucun de ces gens-là n'était né sans le concours d'une divinité complaisante, et tous se vantaient d'avoir un parent haut placé dans le ciel ou dans les flots. Vénus et Neptune faisaient parfois hors des mers des excursions profitables à la race humaine, et le père des Dieux était celui de beaucoup d'hommes. temps heureux que celui où les Immortels, égayés d'ambroisie, revêtaient, pour séduire les nymphes de la terre , le plumage d'un cygne, la forme d'un taureau ou les habits d'un jeune homme pauvre. Aujourd'hui, les nymphes civilisées, méconnaissant le Dieu sous son costume d'emprunt, mettraient le cygne dans un bassin, le bœuf à l'écurie et le jeune homme pauvre à la porte. Que l r e nouveau traducteur de Ylliade, M. Leconte de Lisle, me pardonne si je blasphème et me reprenne si je me trompe, mais j'ose dire que, entre les temps fabuleux et les nôtres, on peut faire plus d'un rapprochement et trouver plus d'une ressemblance. Les Dieux se sont envolés, les héros se sont évanouis, mais Thomme est resté, et les passions sont éternelles. Je suppose qu'un des jeunes gens de ce siècle vulgaire se prenne d'amour tendre pour une blonde aux cheveux d'emprunt. Si la belle le quitte pour un noble étranger venu soit d'Amérique, où les oncles pullulent, soit de Russie, où germent les boyards, le jeune homme, justement irrité, ira regretter sous sa tente son doux rêve évanoui, et, fuyant les loges des théâtres et les allées du bois, refusera de prendre part aux

rudes batailles de la vie. Changez les noms, les temps et les lieux, mettez la lyre aux sept cordes entre les mains d'un poète aveugle, et vous avez Achille pleurant Briséis aux belles joues, que lui a enlevée le prince des peuples, Agamemnon. Le monde est plein de Paris, et les modernes Hélènes s'adressent à M. Lachaud, qui a l'expérience de Nestor et la faconde d'Ulysse. Aujourd'hui, Ménélas plaiderait pour se séparer de sa femme aussi longtemps que jadis il combattit pour la reconquérir. Seulement, dans l'épopée antique, après dix années de séparation, Hélène est toujours belle, Ménélas toujours épris, et c'est là ce qui atteste la valeur des héros et le pouvoir des Dieux.

Le monde, en vieillissant, n'a pas changé d'humeur, et les peuples frères ne laissent pas passer un lustre sans convier aux combats sanglants leurs guerriers aux vilaines cnémides. Les Grecs se battaient pour les beaux yeux d'une femme, nous guerroyons pour le cours d'un ruisseau. Ils faisaient des sièges de dix ans; nous en avons entrepris qui durèrent onze mois. C'est dans la noblesse des motifs qui nous font courir aux armes et dans la façon vive dont nous prenons une ville, qu'éclatent la différence des temps et le progrès des sciences. Seulement, aussi humbles de cœur que simples de langage, nous nommons guerre et bataille ce que les anciens appelaient Mars ou Bellone, et d'une chose toute simple nous ne faisons pas une divinité compliquée. Les Dieux ne sont plus qu'un souvenir et qu'une ombre. Mars est un mois, Vénus n'a qu'un jour, et de tous les immortels d'autrefois il

n'y a que Mercure qui soit employé sous son nom et qui serve à quelque chose.

Autrefois les rois puissants et les fils des Dieux figuraient au premier rang des combattants ; aujourd'hui, les pasteurs des peuples se tiennent prudemment à l'écart et ne marchent plus en tête de leurs troupeaux guerriers. J'aimerais cependant que du récit d'une bataille moderne on pût détacher un épisode du genre de celui-ci : « Et alors le magnanime descendant des Hapsbourg, chef des peuples sans nombre qui vivent sur les bords du Danube au cours sinueux, poussa dans la mêlée ardente ses chevaux à la longue crinière, et se précipita, pareil à une montagne neigeuse, en proférant de hautes clameurs ; il désirait dans son cœur rencontrer le Hohenzollern, semblable aux Dieux qui ne meurent jamais, car il savait que, s'il le perçait de sa longue lance, il mettrait fin à la guerre calamiteuse et acquerrait une grande gloire parmi les hommes.

«Et le voyant venir, le grand Hohenzollern fut, malgré sa bravoure, saisi d'une terreur soudaine, car il était de l'âge du cavalier Nestor et incapable de résister à un guerrier dans la force des années. Il cria trois fois vers le vaste Ouranos, et à ses pris accoururent Bismark au casque mouvant, le prince Charles, pareil au tueur d'hommes Ares, et la fleur des héros aux blonds cheveux nés dans la Germanie populeuse. Mais le noble Hapsbourg ne s'effraya pas du nombre de ses adversaires, et, brandissant sa lance d'airain, il adressa ces paroles rapides : « le plus exécrable des hommes, orgueilleux Hohenzollern, c'est toi qui, con-

voilant mon héritage, as excité cette guerre funeste. Mais aujourd'hui tu vas expier en une fois les maux de mes compagnons que tu as tués dans ta fureur. Si Pallas Athéné m'accorde la victoire, je romprai la force de tes genoux, et les chiens et les oiseaux te déchireront tout entier. »

« Et le brave Hohenzollern lui répondit : « Hapsbourg, penses-tu m'efFrayer par de vaines menaces, comme si j'étais un homme sans courage ou un enfant désarmé? Hâbleur plein de jactance, toujours plus prêt à parler qu'à agir, tu n'arrêteras pas dans sa marche impétueuse celui que protègent les Dieux. Oui, j'agrandirai à tes dépens mes vastes domaines, et après avoir dispersé dans les combats tes compagnons tidèles et tes belliqueux alliés, je ravagerai tes États et je frapperai d'une riche rançon tes cités florissantes. Mais si Zeus et le fils de Zeus, l'archer Apollon, te domptent par ma lance, je rendrai ton corps à tes parents vénérables, s'ils veulent le racheter par l'offre de présents splendides et le don d'une province fertile. Et maintenant, noble Hapsbourg, combattons. »

le pourrais prolonger longtemps cette imitation, qui n'a rien de servile, et dérober ses meilleures phrases au bon Homère qui s'endort ; mais M. Lecontc de Usle m'en voudrait si je continuais a parler avec irrévé rencedupère des poètes, dont il a traduitles vers, eldes Dieux d'autrefois, dont il est le dernier fidèle. Je reviens aux choses sérieuses et je chante d'un ton plushaut. J'ai pour les poèmes d'Homère le respectqu'onressQntpour la source, même fangeuse, des grands fleuves qui ferti-

lisent. L'Iliade en Grèce, commelesNiebelungen en Allemagne, fut la première aurore poétique qui seleva surun peuple barbare, aurore dont l'éclat voilé fait présager les splendeurs du jour radieux qui doit suivre. On sent à ces premiers chants, on devine à ces harmonieux préludes ce que devait être cette nation qui, tirant de son sein fécond et montrant à son soleil de feu sa moisson de grands hommes éclos sous Périclès et renouvelée d'âge en âge, excella dans tous les arts, triompha dans tous les genres, et laissa, pour l'admiration et le désespoir des siècles vaincus d'avance, les modèles les plus achevés de l'idéale beauté. Athènes fut le flambeau du monde, et nous marchons tous à sa clarté disparue. Nous répétons encore les chants des poètes inspirés, et nous rêvons de ces temples détruits que Phidias et Praxitèle élevèrent pour loger et pour séduire les Minerves qui descendaient des cieux ou les Vénus qui sortaient des mers.

Quoi qu'il en soit, c'est à bon droit que le vieil Homère préside le sénat des grands poètes, qui tous découlent de lui. Tous ont puisé l'inspiration à cette source sacrée, et ont trouvé dans ses fictions agrandies et continuées des motifs de chants infinis et de larmes éternelles. Tous ont salué le chantre divin qui, célébrant dans l'amour le premier fléau du monde enfant, lança les mille vaisseaux de la Grèce à la conquête d'une épousé adultère et fit de la beauté d'une femme la cause suffisante et le prix glorieux d'une bataille de dix années.

Chacun d'eux vit dans ses rêves Hélène passer sur

les remparts de Troie. Ronsard, qui traduisit Homère et ébaucha la Franciade longtemps avant que M. Yiennet eût ridée de la finir, commence ainsi un de ses charmants sonnets qui eussent désarmé Boileau, siBoileau les eût daigné lire :

Il ne faut s'esbahir, disaient les bons vieillards, Devant le mur Troyen voyant passer Hélène , Si pour telle beauté nous souffrons tant de peine : Notre mal ne vaut pas un seul de ses regards.

Victor Hugo, à son tour, dans un des morceaux les plus achevés de ses Voix intérieures, loue une amie des anciens jours,

de ne pas haïr, en l'y voyant rêver,

Le poète qui chante Hélène et fait lever Les plus vieux devant les plus belles.

Si je voulais ouvrir mon bagage d'érudition, je vous nommerais tous ceux qui, avant M. Leconte de Lisle, ont trahi le bon Homère en s'efforçant de le traduire; mais j'aime mieux, si jamais l'occasion s'en présente, être embrassé pour moi-même que pour l'amour du vieux grec et de l'ancien français. Je ne parlerai même pas de M me Dacier, qui, la première, porta des bas couleur d'azur et pouvait dire « je ne vous aime pas » dans cinq ou six langues vivantes ou mortes.

Je franchis l'espace et je saute un bras de mer, un petit bras, rassurez-vous. C'est chose difficile, même pour un traducteur, que de se conformer £ l'esprit et de se ranger à la simplicité du texte. Les Anglais, qui ont tant accusé les Grecs de Racine et les Romains de

Corneille de mentir à la vérité de l'histoire, ont oublié le Caton d'Addison et l'Homère de Pope. Quand Pope sortit de sa bosse celte traduction d'Homère qui obtint un grand et légitime succès, car elle a de la force et du feu malgré l'emphase et l'erapanachement continuel, le seul helléniste compétent qu'il y eût alors en Angleterre, Bentley, jeta sa note discordante dans le concert des louanges. « C'est un très-joli poème, monsieur Pope, mais je vous en prie, n'appelez pas cela de l'Homère. » Il y a maintenant en Angleterre un effort commun et comme un concours ouvert pour remplacer « cette belle infidèle », par quelque chose de plus vraiment homérique. On a réimprimé deux fois, dans ces derniers temps, la vieille traduction de Chapman, un contemporain de Shakespeare qui a traduit Homère avec un beau reste de flamme chevaleresque et d'ampleur encore rude, mais aussi en y ajoutant toutes les complications et les subtilités du style de la Renaissance. On vient d'essayer, pour mieux faire, tantôt la strophe de Spenser, tantôt le vers blanc de Hilton, tantôt le rhythme et le ton des ballades populaires d'Ecosse, où se chante cette vie aventureuse des chefs de clan qui ressemblent par tant de points aux héros du vieil Homère. — J'avais pourtant bien promis de ne pas faire d'érudition ; mais vous voyez, amis lecteurs, qu'en littérature comme en politique il est plus difficile de tenir que de promettre.

Il y a quelques années, M. Gladstone a donné trois volumes de commentaires enthousiastes sur Homère, et le premier ministre d'aujourd'hui, lord Derby, vient

de publier, en vers, une traduction complète de Ylliade. Sur le terrain littéraire éclate encore la vieille rivalité des whigs et des torys ; c'est à mon sens un noble spectacle que celui que nous donnent ces hommes considérables par la naissance, la fortune et le talent, qui, dérobant quelques heures au souci des affaires publiques et au tumulte de la vie mondaine, les consacrent tout entières au commerce des grands poètes et au culte des lettres humaines.

Je passe soiis silence la belle traduction de l'Italien Monti, qui ne savait pas le grec, et l'admirable décalque donné par l'Allemand Voss dans une langue qui, de même que les gens qui la parlent, se soumet aux exigences et se prête aux annexions, et j'arrive, par le chemin des écoliers, à l'œuvre d'un maître, M. Leconte de Lisle. M. Leconte de Lisle est un vrai poète qui, las de ses tournées dans l'Orient mystique, revient à la terre sacrée qui inspira ses premiers chants. Il a la passion des beaux vers et le don de les produire, et il prend place au petit nombre des élus qui ont gardé le culte et le langage des Dieux.

M. Leconte a dû se poser la grave question de savoir si c'est en prose ou en vers qu'il convient de traduire les poètes. Le meilleur, k coup sûr, serait de les traduire en vers, mais j'avoue que cela ne se peut guère, sinon pour une citation détachée ou un morceau choisi et par une bonne fortune qui fournit à propos les rimes nécessaires. A vrai dire , l'affaire n'est pas de traduire les poètes, mais de les traduire °n poète. Il faut qu'on sente dans « le traître » l'homme

initié et sensible à tout le je ne sais quoi de la poésie, au charme mystérieux du rhythme, à la grâce indéfinissable d'une épilhète, à la puissance d'un mot qui n'a l'air de rien et qui séduit pourtant. C'est une des grandes qualités de la traduction de M. Leçon te de Lisle : elle est faite, comme on disait autrefois, de main d'ouvrier, et quoiqu'il soit coupable de quelques inexactitudes et de quelques erreurs, on peut appliquer à ce poète qui s'exprime en prose , ce vers célèbre et délicat :

Même quand l'oiseau marche on sent qu'il a des ailes.

Comme l'Allemand Voss et lord Derby, dont j'ai parlé, M. Leconte de Lisle a lutté avec son modèle, de précision dans la pensée et de propriété dans le mot. Il a transporté Homère de la langue grecque dans la langue française comme on transplante un arbre déraciné du sol natal dans la terre étrangère. La difficulté, en traduisant le chantre de Y Iliade, c'est de rester fidèle au caractère primitif de son génie et de faire pressentir ces sources profondes d'élégance et de mesure, de finesse dans l'esprit, de délicatesse dans les sentiments, qui se répandront plus tard dans l'art grec élargi et transformé. C'est là le problème que M. Leconte de Lisle semble avoir résolu mieux qu'aucun autre, et il s'est taillé dans la gloire d'Homère une couronne que lui envieraient de plus fiers et que ne porte personne.

Je lui ai entendu reprocher d'avoir donné aux Dieux et aux héros grecs leurs noms propres et, par consé-

quent, leurs noms grecs. Nous avons gardé des habitudes latines, et il nous dérange d'entendre appeler « Aphrodite » l'aimable personne que nous nommions familièrement Yénus. Nous sommes des ignorants que la vérité déconcerte, et il faut entendre comment sir G. Bulwer Lytton nous gourmande dans son roman de Pûistrate Caxton. Un pédagogue allemand chapitre de la façon qu'on va voir les élèves qui suivent sa classe de grec. Je retranche, en traduisant, l'imitation de l'accent allemand qui est dans le texte. Que ceux qui tiennent à s'en faire une idée aillent écouter le baron de Rothschild, qui parle d'or — dans un allemand suspect ou dans un français douteux.

« Master Simpkins, » dit le professeur à l'élève, à quoi pensez-vous de traduire Zeus par Jupiter ? Est- ~ ce que ce dieu de l'Olympe, amoureux, irascible, assembleur de nuages, avec son aigle et son égide, a le moindre degré de ressemblance avec le très-grave, et très-officiel, et très-moral Jupiter Optimus-Maximus du Gapitole romain, qui aurait été on ne peut plus choqué à l'idée de se déguiser en cygne ou en taureau pour séduire les innocentes Fraûlein? Voilà une question, master Simpkins, que je vous pose une fois pour toutes.» — Et vous, reprit le docteur en se tournant majestueusement vers un autre écolier, « comment avez-vous pu prendre sur vous, monsieur, de traduire l'Arès d'Homère par cette platitude effrontée, Mars ! Ares, master Jones, qui, lorsqu'il fut blessé, cria aussi fort que dix mille hommes ensemble, — ou aussi fort que vous crierez vous-même si je vous surprends à l'ap-

peler Mars une autre fois! Ares, qui couvrait de son corps sept arpents de terrain, Ares, le tueur d'hommes ! confondu avec Mars ou Mavors que les Romains ont volé aux Sabins! Mars, le solennel et calme protecteur de Rome ! Master Jones, master Jones, vous devriez rougir de vous-même. Et toi, toi, Aphrodite, toi, dont les Saisons saluèrent la naissance, toi, qui as mis Adonis dans un coffre et qui Tas changé en anémone, devais-tu en venir à être appelée Vénus par ce petit morveux de Rutterfield ! une Vénus qui n'avait pas honte de patronner les vergers et les funérailles, et les sales égouts puants de Rome, une Vénus Cloacina! O mein Gott ! venez ici, master Butterfield ; il faut que je vous fouette pour cela, il le faut, en vérité, petit garçon ! »

Ne nous laissons pas fouetter pour si peu, et repassons du plaisant au sévère. M. Leconte a rendu leurs noms aux Dieux et a donné à son style une couleur d'archaïsme. En théorie, il a raison. Le même • travail se fait dans les traductions anglaises, et nonseulement là, mais partout, dans les arts comme dans les livres, dans les imitations libres comme dans les traductions exactes, dans les jugements du goût comme dans les commentaires d'érudit. Nous sentons maintenant le besoin et nous commençons à prendre l'habitude de distinguer entre Athènes et Rome et entre les diverses époques de l'art grec ou latin. C'est ce même besoin qui a fait reprendre à Augustin Thierry les noms germains et barbares dans ses études historiques. Pourquoi l'a-t-il fait? Est-ce par sotte ou pué-

rile envie de se singulariser en cherchant dans l'orthographe de quelques noms propres une originalité qui lui aurait manqué d'ailleurs ? Non certes, mais pour que le lecteur fût à chaque instant averti que, depuis des siècles, l'histoire était défigurée et les dates confondues. C'était un procédé simple et naturel pour rétablir entre Glovis et Louis XIY une distance qui s'é • tait par trop effacée, et, en outre, c'est rendre service au lecteur que de contraindre son esprit à un travail qui Tamène à s'instruire de ce qu'il ignore et à se remettre de ce qui l'a surpris.

Je soumettrai en terminant à M. Leconte de Lisle une observation dont, sans doute, il a déjà lui-même reconnu la justesse. Il aurait dû donner brièvement, et une fois pour toutes, au début, l'explication,— exacte, si cela se peut, vague, si la question reste vague pour les érudits mêmes, — de la valeur mythologique de certains termes qu'il emploie. Que veulent dire, au juste, pour n'en citer que trois, le mots de « Moire », de n Kèfce » et « d'Até »? Ce sont des noms propres et il est bon de les conserver, mais encore faut-il savoir à quelles figures ces noms propres s'appliquent. Il est incommode d'interrompre sa lecture pour chercher dans Bouillet, où, en ce cas, on ne trouverait rien, et les traducteurs devraient toujours penser qu'ils travaillent pour ceux à qui l'original est lettre close. Je ferai enfin à M. Leconte de Lisle deux bien légères critiques. Pourquoi a-t-il traduit par « paroles rapides » un mot grec dont le sens exact est « paroles ailées» ? Pourquoi emploie-t-il le mot « agora » , quand,

à moins d'un commentaire, il eût dû se servir des expressions de « conseil » ou a d'assemblée » ? Mais ce sont là des détails auxquels s'ennuie le lecteur, et j'ai bien autre chose à faire qu'à chercher des brins de fumier dans les perles d'Ennius.

Bornons ici notre carrière. Je reviens de mon long voyage juste à temps pour saluer Tannée qui s'en va et Tan qui vient. Que de choses et que de néants se sont pressés dans ce petit nombre de jours qui forment un si grand espace de la vie mortelle ! Quel triste passé et quel douteux avenir ! Je ne vous dirai rien des réveillons de Noël, — j'ai dormi, donc j'ai dîné ; — rien des étrennes, — je n'en reçois plus et j'en donne. A chaque année qui. tombe, ma triste rêverie erre des autres à moi-même, et je songe à nos ambitions déçues et à nos espoirs fuyants. Quels progrès avons-nous réalisés ? Aucun. Sommes-nous plus heureux ? non ; plus riches ? non ; plus instruits ? non; plus libres? encore et toujours non. La liberté!... hélas ! ne la trouvant pas parmi nous, je fus la chercher chez les Grecs.

Féfrier 1867.

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