M. VICTOR COUSIN
Je ne sais s'il n'est pas déjà un peu tard pour prononcer l'oraison funèbre de M. V. Cousin, philosophe platonicien et mandarin lettré. Au surplus , le
temps ne fait rien à l'affaire, et pour parler des grands hommes trépassés il convient d'attendre une semaine ou deux, ce qui suffît pour éteindre le premier feu des regrets qu'ils inspirent. C'est seulement au sortir des grandes douleurs que les yeux voient clair et que l'esprit reprend sa mesure. Les philosophes, auxquels M. Cousin eut plus particulièrement affaire , ont déjà jeté sur sa tombe les discours funèbres et les bouquets d'immortelles, mais le propre de la philosophie qui vise à être la sagesse est de ne s'étonner de rien et de se consoler de tout.
Je commence. H. Cousin naquit à la fin du siècle dernier de parents pauvres, quoique horlogers, et, comme chacun sait, il est mort riche et philosophe. Aucun prodige n'accompagna sa naissance, et pour si petit événement ne se dérangèrent ni les astres du ciel, ni les montres de son père. Ses premières années s'écoulèrent sans incident notable; il prit ses sept ans, ce qui est l'âge de la raison, et peu après entra au collège , ce qui semblerait indiquer que ses parents , modestes pour eux-mêmes et ambitieux pour lui , voulaient le lancer hors du cadran des horloges et dans le mouvement des esprits. Quoi qu'il en soit, le jeune Cousin fut un de ces élèves prodiges sur lesquels s'arrête avec complaisance le regard des professeurs qui espèrent de l'avancement. Il approfondit les mystères du latin et les détours du grec, pour l'amour duquel il reçut tout enfant des couronnes de papier peint et les baisers des ministres. Est-il besoin que j'ajoute que plus tard il voulut mieux?
Je glisse sans appuyer sur ce printemps d'une existence heureuse. J'imagine cependant que ce fut au collège qu'il prit le goût de la philosophie et qu'il contracta la douce habitude d'aimer la vérité, mais de lui préférer Platon. Il entra à l'École normale et il en sortit , portant dans ses poches vides d'écus le trésor complet des connaissances humaines. C'était un puits de science qui n'attendait qu'une occasion favorable pour déborder en public. A vingt-cinq ans, l'occasion vint, et elle fit un professeur. Il se fit connaître et y gagna. L'avenir était à lui, et sa jeune renommée, en attendant l'heure des larges essors, jouait des airs philosophiques dans des trompettes de poche.
A ce moment la philosophie, accomplissant une de ces évolutions qui lui sont familières, éliminait quelques-uns des vices de son cercle. On revenait des doctrines matérialistes prêchées par Condiliac aux théories spiritualistes renouvelées du Grec Platon. Ce fut M. Royer Collard qui, important parmi nous les philosophes écossais, dont, le premier, il étudia les systèmes et propagea les idées, ouvrit la voie nouvelle dans laquelle le suivit, à un intervalle respectueux, M. Cousin, qui ne le valait pas. Ni l'un ni l'autre n'inventèrent rien, mais le premier eut la gloire de restaurer un vieux bâtiment dans lequel le second eut le mérite d'attirer du monde. M. Cousin est et reste, avant tout, un recruteur de jeunes esprits et un promoteur des études philosophiques. Il inspira à la jeunesse de son temps le goût des choses sérieuses qu'aujourd'hui elle remet au lendemain; el s'il n'eut pas,
comme jadis Alain Chartier endormi, la bonne fortune d'être embrassé par les reines, c'est qu'il passait à bon droit pour avoir des opinions avancées et le réveil facile. m ^^ m
M. Cousin entreprit l'histoire de la philosophie et de ses pérégrinations dans le monde. 11 la prit à son berceau, alors qu'à peine née et déjà souveraine elle détournait Socrate du culte des dieux paternels, et la suivit à travers les siècles dans chacun des pays où elle avait dressé sa tente et mis sur les lèvres de ses grands adorateurs le langage de la raison sublime ou des folies abstraites. Il la chercha partout où elle n'avait cessé de fleurir et d'être aimée : sur la'terre française, dans les brouillards d'Angleterre et les montagnes d'Ecosse; il passa le Rhin à sa poursuite, et, venu en Allemagne pour cause de philosophie, il réussit à s'y faire arrêter pour cause de carbonarisme. Le jeune Cousin se livrait à la politique dans ses moments perdus; Dieu sait que je ne l'en blâme pas. On le conduisit en prison comme on y avait mené son maître Socrate : c'est dur, mais enfin, de tous les honnêtes gens qui furent incarcérés depuis que la terre tourne, et même avant qu'elle tournât, il n'est certainement pas le premier et malheureusement pas le dernier.
En philosophie comme en toutes choses, ce n'est pas tout que de raconter, il faut conclure. Pour raconter, il est nécessaire de beaucoup savoir, et pour conclure, de beaucoup réfléchir. Le jeune Cousin, — il fut toujours jeune, — ayant longuement médité dans le silence de son cachot, revint à l'air libre, armé de
toutes pièces et s'étant taillé dans le système cT autrui une doctrine qui, pour n'être pas précisément neuve, n'en était pas moins consolante. Il prêcha l'éclectisme, et il le prêcha bien. Prenant son bien partout où il le trouvait, il composa un miel philosophique de toutes les fleurs éparses, ou mieux encore, choisissant les meilleurs effets de la garde-robe des sages et empruntant à l'un son nez grec, à l'autre sa jambe bien faite, il tailla, pour servir de modèle à ses contemporains, un philosophe de bonne mine et de joli costume, auquel devaient se complaire le jugement des hommes et le regard des femmes.
Il s'implanta dans une chaire, où j'aurais vraiment tort de dire qu'il ne fit pas bon effet et qu'il manqua ses entrées. C'était un vrai professeur de rhétorique et de philosophie mélangées : très-pompeux, mais trèsdoué, habile et chaleureux à l'excès, orateur éloquent et comédien de génie, il avait le grand art de se livrer tout entier, et le talent d'entretenir autour de lui un feu sacré qui embrasait les autres sans lui brûler les doigts. Il exposait clairement ce qu'il avait à dire, et ne devenait obscur que lorsqu'il ne voulait pas laisser voir qu'il marchait dans les ténèbres et ne reconnaissait plus sa route. Le souvenir de son enseignement ne peut encore s'effacer. Alors les professeurs avaient des disciples et la jeunesse des chefs illustres. C'était le temps où, dans la vieille Sorbonne, l'histoire, la littérature et la philosophie, ces trois larges branches des connaissances humaines, étaient parcourues par trois maîtres dans la science de penser et dans l'art de
bien dire. De ces trois hommes, le premier parti est celui dont je parle ici ; deux survivent encore, ruines augustes du passé qui n'est plus, et que le temps épargne pour entretenir parmi nous l'admiration qui se perd et le respect qui s'en va.
En dehors de ses cours, M. Cousin a fait des livres. Il a traduit Platon, lequel a beaucoup écrit dans une langue que bien des gens comprennent. Sa traduction est excellente ou peu s'en faut, et le grec du maître n'a presque rien perdu à passer dans le français du disciple. Je me suis pourtant laissé dire que s'il recueillit tout l'honneur, il ne fit pas toute la besogne, et qu'il se para, peut-être indûment, de plumes qui travaillaient pour son compte et qu'il achetait bon marché. Je sais bien qu'on n'est pas parfait, et j'aime trop le miel pour n'être pas enchanté d'en goûter au détriment des abeilles qui le produisent. C'est pourquoi je n'insiste pas. Il publia également un ouvrage intitulé : Le Vrai, le Beau et le Bien, qui obtint la faveur publique et l'approbation des évêques. Le jour où parut ce livre, les ennemis de l'auteur prétendirent qu'il avait été plus fidèle à ses intérêts qu'à ses convictions : je ne sais, mais comme sans la religion, qui est une chose éternelle, la philosophie n'est qu'un mot passager, je loue l'auteur, s'il a demandé l'appui des évêques, de l'avoir obtenu, et s'il ne l'a pas cherché, de l'avoir mérité. D'ailleurs H. Cousin, dont il ne faut pas médire, pour trouver le beau n'avait qu'à écrire, pour faire le bien n'avait qu'à vouloir, et pour dire vrai n'avait qu'à s'observer. Il est certain qu'il s'observait peu,
qu'il voulait rarement et qu'il n'écrivait pas toujours.
Il fut dans toute la force des termes chef d'école et maître d'école. Il y avait en lui à doses égales du révolutionnaire et du pédagogue ; il exerça une large et légitime influence sur les hommes et sur les choses. L'Université fut en bloc et à l'excès dominée par sa doctrine. Ses nombreux élèves, suivant ou prolongeant ses traces, apprirent son nom aux ignorants, et ses leçons aux incrédules, comme autrefois les bergers apprenaient aux arbres le nom charmant d'Amaryllis. Parmi ceux de ses disciples que la mort a déjà repris, je citerai Jouffroy, Saisset, Damiron, humbles savants qui ont laissé après eux le souvenir d'une vie honnête et le rayon d'une renommée discrète. Parmi ceux qui survivent au maître je ne puis oublier ni Barthélémy Saint-Hilaire, son ami, ni Rémusat, son collègue, ni Janet, écolier fidèle, ni Vacherot, disciple révolté, ni Jules Simon, qui depuis... mais alors il faisait du vieux Platon ces traductions exquises que Cousin signait avec une confiance méritoire et un touchant. aplomb; et enfin l'aimable Caro, fontaine de philosophie tempérée, dont le robinet s'ouvre sur le journal des sénateurs.
Il y a plusieurs hommes dans M. Cousin : le philosophe, dont je viens de parler; l'écrivain, qu'il me reste à juger, et enfin le politique, par où je veux finir. C'était un maître en fait de style et le plus lettré peutêtre des mandarins qui siègent à l'Institut. Il continua la tradition et parlait la langue harmonieuse et pure des grands écrivains de ce dix-septième siècle qu'il
chantait toujours et qu'il aimait si fort. Il n'est cependant, même quand il se promène dans ces temps glorieux où sa pensée habitait de préférence, ni un juge sans passions, ni un guide sans erreurs. Il manquait absolument, non de compétence, mais de mesure. Son adulation ne savait pas être simple, et il éprouvait parfois des enthousiasmes rétrospectifs qui prenaient feu comme des passions contrariées. Son cœur allait bon train, sa tète suivait ; quand l'âge eut neigé sur lui, il poursuivit des chimères plus innocentes que les réalités dont il s'était servi, et s'éprit de fantômes riants qui lui rendaient dans le passé tout ce que le présent lui enlevait d'illusions, de jeunesse et d'amours.
En laissant de côté le style, qui vaut parfois mieux que l'homme, ses études historiques ne sont ni sans valeur ni sans charme. Il trouva sur les rayons des bibliothèques les carnets de Mazarin, et, muni de ces documents précieux, il écrivit sur la jeunesse de ce grand tomme un livre qui ne sera ni lu sans plaisir, ni consulté sans profit. Tout lui plaisait dans Mazarin, même et surtout les défauts. Il aimait ce cardinal tolérant, ce politique rusé, ce comédien accompli et cet oncle de tant de nièces. Et pourtant, s'il eût vécu en ce tempslk» il eût été frondeur comme tant d'autres, et il eût guerroyé, malgré sa prudence, contre les rois, malgré sa philosophie, contre les dieux; jaloux de Marsillac et peut-être de Condé, et séduit par les beaux yeux des duchesses de Longueville et de Montbazon, il eût suivi dans l'intrigue et dans la lutte ces guerrières aux cheveux d'or qui donnaient l'espérance et la satisfaisaient.
Il eut au moins les charmes du songe, et, papillon déjà fané, mais toujours tenté, il effleura de ses ailes alourdies les fleurs des printemps morts et les femmes des temps passés. Il écrivit en amoureux l'histoire des héroïnes d'autrefois, Longueville, Hautefort, Sablé, et il lui semblait voir s'animer, dans leurs cadres dédorés, ces attrayantes figures, dont il prenait à son compte les sourires charmants et les regards humides.
Je ne dis rien de ses études sur les romans de M Ue de Scudéry, le Grand Cyrus et la Clélie; j'abandonne l'écrivain pour parler du politique. Il parcourut, dans sa longue carrière, le labyrinthe des conversions et le dédale des métamorphoses. A son début, jeune comme Hippolyte et même un peu farouche, il s'adoucit avec les années et changea avec les choses. De conspirateur timide, il devint libéral décidé, et passa petit à petit du rouge vif qui effraye les troupeaux au rose tendre qui séduit les bergers. Il acclamala révolution de Juillet, et accepta un ministère qui n'était, à tout prendre, que la récompense d'un talent qui avait fait ses preuves et d'un dévouement qui voulait être utile. Sous les gouvernements qui suivirent, il se tint à l'écart, mais prêt à tout. Il regarda notre dernière révolution en spectateur indulgent, bientôt convaincu de la nécessité des transformations et vile séduit à la grandeur du spectacle. Il ne se compromit point et n'engagea jamais assez loin et assez avant sa personne, pour qu'il ne fût plus mattre de se reprendre sans violence et de s'offrir sans scrupules. Il lui semblait que le génie de Mazarin revivait dans quelques-uns des puissants d'aujour-
d'hui, et il est mort admirateur du présent et sénateur de l'avenir. Je dis sénateur, et pourquoi non ? il était philosophe et se fût résigné.
En parlant de M. Cousin, j'ai essayé de juger le philosophe, le politique et l'écrivain ; il me reste à dire ce que fut l'homme, ce qui ne laisse pas que d'être difficile et ce qui menace d'être long. Égoïste sincère, protégé d'une écorce aimable, il engagea plutôt son esprit que son cœur dans les liaisons qui firent le charme ou le délassement de sa vie. C'est pour lui-même qu'il aimait les autres, et il ne tenait à un ami qu'autant qu'il pouvait s'en servir comme d'un objet commode ou le manier comme un être discipliné. Il se garda des émotions vives et s'arrangea pour vieillir. Il occupa à ses divers travaux plus d'un secrétaire qu'il payait en paroles, et plus d'un disciple qu'il indemnisait en promesses .-jeunes gens pauvres dont il aidait les premiers pas et qu'il comblait de ces petits services qui n'usent pas le crédit et n'épuisent pas la bourse. Mais dès que l'un d'eux s'écartait de lui pour essayer ses ailes et se confier à la fortune, il lui en voulait comme s'il eût été ingrat et le desservait comme s'il eût été ennemi. Il était jaloux de tout génie indépendant et de toute force insoumise. Haineux à patte de velours, vaniteux à l'excès, sensible outre mesure à la moindre attaque qui menaçait les châteaux de cartes de sa doctrine, il prenait feu comme un paquet d'étoupes et criait comme un philosophe qu'on écorche.
Il fut rarement plus charmant causeur : c'était merveille de l'ouïr. Partout où il trouvait un public, il dé-
ployait ses rares qualités d'acteur, le jeu savant, Fart de dire, et la pantomime expressive. 11 improvisait comme un Italien à la parade, enflant sa voix, jetant les bras, remuant les pieds, travaillant de toute sa personne, et se donnant pour jouer la conviction plus de mal qu'il n'en fallait pour l'avoir. Les simples donnaient dans le piège et les initiés ne se défendaient qu'à grand'peine du charme sous lequel il les tenait. Léger comme un oiseau, souple comme une anguille, il s'échappait des mains ou glissait entre les doigts. Il aimait le plaisir et courtisa le sexe faible. Toujours économe, même dans ses bonnes fortunes, je crois me souvenir qu'il fit couronner par la riche et complaisante Académie un joli bas-bleu qui n'aurait mérité que des jarretières de fleurs.
Dans son testament, qui est peut-être sa plus belle œuvre, il montra des délicatesses de cœur et des libéralités de bourse qu'on n'eût certes pas soupçonnées en lui. En somme, après avoir longtemps vécu, il est mort sans avoir rien fondé de solide, ni laissé d'éternel. Sa doctrine s'écroule de toutes parts, sans qu'il ait fait dans les derniers temps aucun effort pour en soutenir l'ensemble ou. en rajuster les débris. En philosophie, il commença par croire et finit par douter. En religion, il conclut des traités d'alliance et négocia sur les frontières. Il n'eut ni la foi qui sauve, ni le génie qui éternise. Indifférent à toutes choses et sympathique à toutes, menant de front le plaisir et l'étude, il n'eut pas ces indispensables éléments de l'homme, qui sont les croyances sincères et les fortes vertus. Pour
finir el pour tout dire, il m'apparaît, tantôt comme un Anacréon, tendant aux colombes légères sa coupe où nagent les roses, tantôt comme un berger vieilli, chantant sur les ruines d'un temple d'où les dieux sont
partis.
Février 1867.