X. TAINE ET SON VOYAGE EN ITALIE
Aujourd'hui, celui qui vient de loin n'a beau jeu de mentir. S'il se trompe, chacun peut le reprendre ; s'il dit vrai, il n'instruit personne. L'Europe est connue comme le loup blanc, et même mieux. Tout le monde
peut aller à Corinihe et tout chemin mène à Rome. Gela étant, tout voyageur qui a la prétention d'intéresser le public au récit de ses expéditions doit appartenir à l'espèce des Dumas, des Joanne ou des Speke. Il faut ou qu'il ait de l'esprit comme un diable, ou qu'il soit exact comme un guide, ou qu'il ait bu le Nil à sa source. S'il n'a rien à m' apprendre, s'il ne sait rien inventer, ou s'il ne peut m'être utile, qu'il n'écrive pas ses impressions. C'est si facile !
Si j'allais en Italie, — beaucoup d'hoûnêtes gens y vont et malheureusement n'y restent pas ! — irais-je vous peindre la couleur du ciel, l'aspect des cités ou la figure des montagnes? Non, certes, et si, dans une église ou dans un musée, j'éprouvais quelque émotion profonde de chrétien ou d'artiste, j'aurais la pudeur de la garder pour moi comme un trésor particulier et un bonheur dont on jouit seul. En pareille matière, tout a été dit par de meilleurs que moi, et sur chaque ruine du passé les chants ont poussé plus nombreux encore que les fleurs. Prenant l'Italie telle qu'elle est, j'essayerais de faire connaître les destinées où elle tend et les hommes qu'elle produit. Je décrirais ce roi galant homme qui a quelques-uns des talents d'Henri IV, celui de battre excepté ; j'aborderais dans l'île où réside communément cette héroïque ganache, idole et jouet d'un peuple d'enfants ; j'irais entendre ces députés, bruyants et sans profondeur, comme les torrents des Apennins; puis, au-dessus du tumulte des hommes et des choses, dans la sphère sereine où ne montent ni le bruit des passions, ni l'écume des
flots, je placerais la figure auguste el couronnée du vieillard qui représente un Dieu.
L'Italie est pour la cour de Vienne une utile et agréable voisine. Elle la console dans ses afflictions et la relève dans ses désastres. En effet, dès qu'un prince éprouve l'envie de cueillir sur les champs de bataille quelques feuilles de ce laurier qui va si bien aux têtes royales, il cherche à l'Autriche une querelle d'allemand, glane deux ou trois victoires, conclut la paix et revient triompher. Heureusement l'Italie est là pour offrir à l'Autriche l'occasion de prendre sa revanche et de gagner une bataille. Elle pousse même l'obligeance jusqu'à varier les éléments de ses défaites et à se faire battre tantôt sur la terre ingrate, tantôt sur la mer perfide. Si Gustozza ne fut qu'un événement vulgaire, Lissa ressemble à une attention délicate, et il faut avouer que, surtout pour des Autrichiens novices en de telles aventures, l'abandon d'une victoire navale réunissait l'attrait d'une nouveauté et le charme d'une surprise.
Après cette digression, j'arrive au but. M. Taine, pour son malheur, a fait son tour d'Italie et appartient à la famille des écrivains voyageurs qui partent avec une plume et reviennent toujours avec un livre et parfois avec deux. Je supplie M. Taine, s'il lit ces lignes, de n'y point voir ce qui n'y saurait être,, une intention blessante ou une pensée hostile. J'aime sa personne et son talent, et quoiqu'il y ait entre nous des abîmes, je lui tend la main par-dessus. Il est lettré comme un mandarin, instruit comme un bénédictin, conscien-
cieux dans le travail et patient dans l'effort, et en louant ici ses qualités innées ou acquises j'ai le plaisir d'être impartial et la conviction d'être juste. Aussi ardent à rechercher la vérité qu'habile à la découvrir, c'est un philosophe à système et un critique de parti pris. Né Français et construit en Allemand, il a avalé plus de théories qu'il n'en peut rendre, et a pour tête un secrétaire mécanique dont chaque tiroir renferme une erreur raisonnée. Il part du vraisemblable pour arriver au faux, et comme il a sur toute chose une doctrine inflexible, il est obligé de violenter les faits pour les introduire dans ses systèmes, imitant en cela les serpents de la plus grande espèce, qui, pour engloutir un bœuf, sont contraints de le broyer sous l'étreinte et de l'allonger comme un câble.
Quand M. Taine s'est embarqué pour l'Italie, il a cru, et de bonne foi, comme tout ce qu'il croit, rivaliser avec Colomb et découvrir un monde inconnu. Tout l'étonné dans ce pays nouveau, les montagnes, dont quelques-unes sont des volcans, et les naturels, dont plusieurs sont des mendiants. Il mesure en curieux la profondeur des lacs, examine en artiste les merveilles des cités, et chante en poète les nuages ou l'azur du ciel. S'il pleut, il joue de la harpe ; s'il fait beau, il prend la lyre. Il sent avec force et rend avec effort, Inépuisable et fleuri dans ses descriptions, il embarrasse sa phrase d'images plus cherchées que justes, et de mots plus retentissants qu'expressifs. Comme écrivain, il n'a pas reçu la simplicité et n'a pas acquis la grâce. Homme d'étude et de cabinet, il éprouve, une
fois lâché en plein air, la joie d'un prisonnier qu'on délivre et les étonnements du rat qui court le monde. Ce philosophe, matérialiste quoi qu'il en ait, admire dans la nature les combinaisons merveilleuses du hasard tout-puissant. philosophe ! devant les splendeurs de la terre, nous avons, comme vous, des admirations et des chants ; seulement nous louons Dieu qui fit toutes choses, et dans les mers immenses et les deux étoiles nous reconnaissons les historiens de sa grandeur et les œuvres de ses mains.
M. Taine, à peine arrivé à Rome, s'épanouit dans la critique et nage dans l'hérésie. A l'en croire, la ville est sale, le Tibre est jaune, les rues trop étroites, les églises trop dorées. C'est bien possible. Il y a, d'ailleurs, un grand charme à être seul de son avis et à remonter le courant des opinions admises, et je sais qu'en matière de critique, un paradoxe bien soutenu a plus de piquant qu'une poignée de vérités vulgaires. Hais M. Taine ne s'arrête pas en si beau chemin. 11 nous dit que Rome a des airs de tombeau, et, empruntant un mot à M. de Girardin, il ajoute « qu'elle pue « la mort. » Non ! vous êtes trop visiblement orfèvre, et à votre insu l'oreille de l'athée perce sous la peau du critique. A Rome, tout vit à jamais, et le passé luimême se revêt de jeunesse et d'immortalité. Les pierres parlent, et partout la mort féconde enfante la vie éternelle. Des ruines du Colisée surgit la coupole de Saint-Pierre, merveilleuse fleur de l'art qui s'élève sur le tombeau des martyrs. La ville aux sept collines est le centre et le rendez-vous du monde. Le Dieu
unique a remplacé les dieux évanouis, et les étrangers^ venus pour interroger la poussière animée des Catacombes ou du Forum, regardent de nouveaux et de plus saints triomphes gravir le rocher du Capitole immobile.
Je ne suivrai pas M. Taine dans ses courses de villes en villes. Il m'apprendrait peu de chose et me conduirait trop loin. Je laisse aller le voyageur de pays en pays, et je m'attache au critique d'art. M. Taine doit être un juge exquis des beaux arts, puisqu'il professe à leur École. Malheureusement, il a un système inflexible, et il veut emprisonner dans le cercle qu'il a tracé ce qu'il y a de plus indéfinissable et de plus rare, — le génie. Selon lui, l'art est un reproducteur exquis, et, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, les peintres et les sculpteurs n'ont eu d'autres prétentions que d'égaler la nature et de tracer des images aussi parfaites que leurs modèles. M. Taine a étudié l'anatomie à ses heures de loisir, et il parle du corps humain comme quelqu'un qui l'a disséqué. Il s'exprime sur l'art en beau langage médical, et il agrémente de poésie l'idiome des vétérinaires. L'autre jour, professant à l'École des Beaux-Arts, il a déclaré que le Titien « avait donné aux extrémités les teintes ocreuses des aponévroses et des gaines tendineuses. » Eh ! mon Dieu, oui, tout simplement !
Ainsi, selon vous, Phidias, Praxitèle et tous les grands artistes qui s'épanouirent sous Périclès, n'avaient d'autre but que de tailler dans le marbre pentélique la ressemblance des vierges qui remplissaient
leurs amphores au courant de l'Ilissus et des beaux jeunes gens couverts de la poussière d'Olympie. Sans préoccupation de l'idéal et satisfaits des types exquis qui posaient devant eux, ils façonnaient leurs Jupiters sur le patron des athlètes couronnés et n'avaient pas l'ambition de gonfler d'un souffle divin la poitrine des Immortels. Tout leur art n'était que l'agencement des muscles et la perfection des lignes. Allons donc ! Si les statues qu'ils nous ont laissées ont triomphé des siècles impuissants, c'est qu'elles attestent les efforts du génie et qu'elles portent l'expression d'une beauté plus qu'humaine ? Ces anciens , dant la religion n'était qu'un poëme infini, avaient peuplé de divinités leurs flots, leurs forêts et leurs monts; en sculptant pour leur temple les Minerves et les Vénu&, ils regardaient le modèle en s'inspirànt de plus haut. Ils cherchaient si des vagues des mers ou du sommet de l'Ida ne surgissait pas quelque apparition rayonnante, et levaient les yeux sur leur ciel d'azur sans cesse sillonné par les chars ou les ailes des dieux protecteurs d'Athènes!
Si j'ai bien compris l'auteur, l'idéal n'existe ni dans Tan ni dans les artistes. Les grands hommes de la Renaissance prenaient pour modèle d'atelier un Italien de belles proportions et le transformaient, selon le caprice de la palette ou du ciseau, en saint du ciel, ou en courtisan des Médicis. Us avaient étudié le nu et tenaient à prouver qu'ils avaient fait de bonnes études. Dans les tableaux de maîtres on sent sous les plis de l'étoffe la saillie des muscles et les attaches des membres. Ils ont peint ce qu'ils voyaient, des corps
vigoureux et bien portants, et, comme l'âme n'existe pas, ils n'ont pu ni la voir ni la rendre. La Vénus du Titien est un bel animal féminin tel que Venise en sait offrir, et une madone de Raphaël n'est que le portrait d'après nature d'une ouvrière de Rome ou d'une nourrice de la banlieue. Eh bien, non! malgré vous, je persiste à croire que Raphaël, en peignant ses Saintes Familles, pensait à tout autre chose qu'à reproduire exactement les traits des laveuses du Tibre et des bambins du quartier. Il a cherché à mettre dans le sourire de la mère et dans les regards de l'enfant quelques reflets du ciel entrevu, et à créer des images dignes d'être exposées sans insulte sur les murs des cathédrales et sur la pierre des autels.
Dirai-je encore à M. Taine qu'il n'y a pas entre les races et les climats des différences aussi absolues que ses théories le comportent ? Ceci nous mènerait bien loin, et j'ai hâte de terminer par un mot d'éloge à l'adresse de l'auteur et du livre. Je vais citer quelques lignes dont je condamne le sentiment, mais dont l'expression m'enlève. L'auteur, se promenant dans les rues de Pise et s 1 indignant que le même soleil ait pu luire sur les splendeurs d'autrefois et sur les ruines présentes, compare les cités qui vieillissent à l'homme qui dépérit. L'humanité dont nous sommes membres a, dit-il, son image dans la Niobé de Florence. « Autour d'elle ses filles et ses fils, tous ceux qu'elle aime, tombent incessamment sous les flèches des arcfiers invisibles. Un d'eux est abattu sur le dos et sa poitrine transpercée tressaille ; une autre encore vivante lève
des mains inutiles vers les meurtriers célestes ; la plus jeune cache sa tête dans la robe de sa mère. Elle cependant, froide et fixe, se redresse sans espérance et, les yeux levés au ciel, contemple avec admiration et avec horreur le nimbe éblouissant et mortuaire, les bras tendus, les flèches inévitables et l'implacable sérénité des dieux. »
Eh bien, non! l'humanité n'est pas ce marbre inconsolable qui pleure éternellement l'immolation de ses fils. C'est la mère aux flancs féconds dont les enfants se renouvellent comme les fleurs des printemps et les fruits des automnes. L'homme ne sent pas, comme vous le dites, peser sur sa tête la main des puissances fatales ! Il sait qu'il a sa part de douleurs et son lot d'espérances, et que, jouet du temps mais fils du ciel, s'il n'est que l'habitant passager des cités d'ici-bas, il doit être l'hôte immortel de la patrie sans orages. Quand son heure est venue et qu'il sent sa poitrine trouée par la flèche inévitable du Dieu qui le rappelle, il ne se plaint pas, mais il prie; il sait qu'il ne meurt pas, mais qu'il va renaître, et, emportant ses souvenirs de la terre et ses douleurs d'un jour, il les change contre le don du bonheur sans fin et la possession de deux sans limites.
Il me faut descendre de ces hauteurs et revenir de Venise, où le carnaval s'agite, à Paris, où les souscriptions triomphent; on quête des petits sous pour la statue de Voltaire , on va remplir jusqu'aux bords la tirelire de Lamartine. La France donne quatre cent mille francs à un grand poëte ruiné, et prouve une
fois de plus qu'elle est assez riche pour payer ses gloires. Quels revers! et faut-il que la profondeur des chutes se mesure à la hauteur des essors ? Je n'ai pas le courage de railler cette vieillesse indigente, et je me souviens que ce mendiant fut un dieu. Où est le temps où, saisissant la lyre, il tirait de l'instrument divin des accords dont toute oreille était charmée et toute âme attendrie ? Où est le temps où il voyait à ses pieds la France, comme une autre Elvire, aussi tendre et moins constante?
Toutes ces choses sont passées Gomme Tonde et comme le vent.
Mai 1867.