M. ROUHER
Pendant les jours d'abstinence que nous venons de traverser, j'ai conçu la pieuse pensée de raconter un à un les grands hommes qui sont aujourd'hui l'honneur de l'Empire et la parure du siècle ; ce sera long, mais méritoire. Il m'a semblé d'ailleurs que, pour les jours de disette, c'était une bonne fortune que de pouvoir offrir les portraits des demi-dieux dont les fronts touchent aux deux et les pieds à nos têtes.
Si j'ai usé de la liberté de blâmer, c'est pour rehausser
le prix des éloges, et si j'ai mis des ombres aux tableaux, c'est pour faire valoir leur lumière. Comme l'astrologue de la fable, j'ai étudié la marche des étoiles fixes et des astres rayonnants, mais je me suis gardé du puits profond où séjourne la vérité, — celle au moins qui n'est pas bonne à dire.
Ab Jove principium, dit un proverbe latin d'une incontestable justesse. Tout commence à Jupiter. Je ne le nie pas, mais je craindrais les suites de ce commencement périlleux. Je négligerai donc le premier des dieux pour le premier de ses ministres, et je tâcherai, en restant tout à fait sincère, de n'être qu'à demi flatteur. Le 30 novembre 1814, jour d'heureuse mémoire, sans que sa venue ait été accompagnée d'un prodige au ciel ou d'un tremblement sur la terre, un fils naquit dans la maison de M- Pierre Rouher, avoué près le tribunal de Riom. L'enfant reçut le doux nom d'Eugène, lequel, en français, n'a l'air de rien, mais en grec signifie « bien né » . Parfois les ministres naissent sous le toit des avoués, comme les aigles au nid des colombes. Le père, homme modeste, se contentait du tribunal; le fils, plus ambitieux, s'introduisit à la cour.
Autant le printemps de 1814 avait été funeste, autant l'hiver nous devait être propice, et Dieu seul savait alors ce que le berceau d'un enfant contenait d'espérance et d'oubli : nous l'avons appris par la suite. Ainsi donc le pays qui avait vu naître Vercingétorix nous donnait M. Rouher, après dix-neuf siècles de repos, et il était dans la destinée de la vieille Au-
vergne d'enfanter pour les Césars, tantôt des ennemis dignes de les combattre, tantôt des auxiliaires capables de les servir.
Il y a un grand charme à connaître les origines de ce qui doit être grand, et c'est pourquoi on aime à remonter à l'enfance des hommes qui gouvernent la terre comme à la source des fleuves qui la fertilisent. Chez le jeune Rouher, le goût de la procédure n'attendit pas le nombre des années, et il fit voir de bonne heure ce profond amour du droit qui devait le servir si bien et le mener si loin. Dès l'Age le plus tendre, au lieu de creuser des trous dans le sable ou de façonner des cocottes en papier, il jouait avec le timbre de la loi et forgeait des v dossiers en miniature. Plus tard, ce fut un clerc d'une assiduité hors ligne, et ses contemporains n'ont pas oublié de quelle ardeur il leur vantait la munificence des avoués et les plaisirs de leurs études. Puis, ayant prêté son premier serment, il
débuta avec succès au barreau de sa ville natale, et mit enfin le nez dans des dossiers sérieux. Il devint en peu de temps le premier dans sa bourgade et le prophète de ce pays volcanique, et il arriva vite à être aussi connu que les fontaines de Glermont ou les sommets du Puy-de-Dôme.
Les avocats arrivent à tout. Il vint à Paris comme député de sa province aux assemblées républicaines, et se fit remarquer par l'étendue de ses connaissances, le charme de sa parole et la fougue de ses opinions. Je devine plutôt que je ne connais cette partie de son existence, et je sais seulement qu'en 48 il votait pour
Gavaignac et qu'il tenait essentiellement à ce que le général n'ignorât point cet incident. Le général dut avoir du plaisir à le connaître et de l'intérêt à s'en souvenir. Mais où sont les neiges d'antan et les votes d'autrefois ?
J'ignore de quelles grâces était orné son printemps, moi qui ne l'ai vu qu'à l'automne. Aujourd'hui, c'est un Auvergnat de grandeur raisonnable et de fortes dimensions. Sa tête, ample et carrée, supporte sans fléchir le poids de sa pensée. Des cheveux, noirs, abondants et bouclés qui l'ombrageaient jadis, beaucoup sont allés rejoindre le vote de 48, mais il ramène les fidèles avec l'espérance secrète de faire illusion sur leur nombre. Les yeux, bruns, intelligents et vifs, regardent en face, et voient plus loin que le nez spacieux qui domine sa bouche éloquente. Il a les épaules larges, les mains épaisses, les jambes volumineuses, l'extérieur massif, et réunit en un mot tous les caractères de cette race persévérante qui fournit à la France les porteurs d'eau et les ministres d'État.
Cet homme puissant, dans l'intimité devient un homme excellent; il aime la paix et la demande aux autres. Prompt à obliger, mais lent à se mouvoir, il donnerait volontiers, si pour satisfaire un solliciteur il n'avait qu'à dire un mot qui serait gracieux, ou qu'à étendre son bras, qui est long. Il raffole du piquet, et, joueur difficile, il s'irrite des retours de la fortune et des victoires de l'opposition. Ses goûts n'ont rien de raffiné, ses dépenses rien d'excessif. II adopte les poses négligées, familières aux grands hommes, et souvent
à ses réceptions on Ta vu debout et causant, une jambe sur le tapis, l'autre à l'écart sur un fauteuil, et jouant dans les salons le rôle du colosse de Rhodes sur la mer. Aucun luxe, ni de table, ni de voiture, ni de toilettes. On comprend à le voir passer que l'habit ne fait pas le ministre et qu'il n'a dû que médiocrement souffrir de la grève des tailleurs.
On ne lui connaît pas de bonnes fortunes, et on lui en suppose une grande. Toutefois il ne possède qu'une seule maison, sise à Paris, dans le haut des Champs- Elysées, c'est-à-dire dans un quartier où l'on construit beaucoup et où l'on n'exproprie pas encore. Il n'avait payé que cent francs le mètre le terrain sur lequel s'élève cette maison, plus grande à coup sûr que celle de Socrate et peut-être moins bien remplie. Il possède en outre,' du côté de Brunoy, une villa des champs où il se rend tous les dimanches pour goûter l'agréable oubli d'une vie agitée et respirer un air auquel il permet d'être libre. Il rejette, une fois par semaine, le lourd fardeau des affaires, et il s'amuse à ne rien faire et à n'être rien. Le jour où il a voulu être quelque chose, c'est-à-dire conseiller municipal, il a échoué dans ses desseins ambitieux et a trouvé les électeurs des campagnes plus rétifs que les députés des chambres. Étrange ! Mais s'il se trouvait parmi ses électeurs quelques porteurs d'obligations mexicaines, il est assez naturel que ces hommes des champs, en se souvenant de ses conseils, l'aient refusé pour conseiller.
C'est un homme de convictions tempérées, mais de passions violentes. Il se dérobe parfois, se laisse sou-
vent ramener et s'emporte presque toujours. On m'a cité de lui un trait qui montre bien l'ardeur de son tempérament et la mobilité de son esprit. A un conseil présidé par l'empereur, il soutint, dans une question de chemin de fer, une opinion qui devait être la bonne, puisque c'était la sienne. Il discuta pendant deux heures, lâchant bride à sa fougue auvergnate et faisant des merveilles de parole etduxfeu des deux pieds; au sortir de la séance, il dit tranquillement à un de ses contradicteurs les plus persévérants : « Après tout, que m'importe ! » La seule question qui lui importe, c'est celle de la liberté commerciale, dont il devint le partisan déterminé après en avoir été l'adversaire convaincu. Là-dessus il s'est fait intraitable, au point de ne pas souffrir de controverse et d'interdire, au nom de la liberté de commerce, la liberté de discussion. Il considère le traité de 1864 et les réformes qui l'ont suivi comme la plus grande de toutes les œuvres de sa vie et celle qui est destinée à le conduire à l'immortalité, dont, j'en suis persuadé, il se soucie fort peu. Il a raison : pour devenir immortel il faut commencer par être mort, et le premier pas coûte tellement qu'on oublie ce qu'il rapporte.
Il sait prodigieusement de choses et n'oublie rien de ce qu'il sait. Maintes fois, engagé résolument dans le dédale des affaires compliquées, il a su retrouver sa route à l'aide de son vaste savoir et de son lumineux bon sens. Rien ne lui est étranger et rien ne l'arrête. Souvent il a discuté le procédé de fabrication, les prix de revient, de transport et de vente, comme s'il avai
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été lui-même ouvrier, producteur ou négociant, et de façon à confondre les hommes spéciaux, étonnés d'apprendre de lui là où ils croyaient pouvoir l'instruire. Ce sont là des qualités rares et qui vont bien à un ministre dirigeant. Sa mémoire est prodigieuse. Si parfois il parait ne plus se souvenir des incidents de sa vie passée, c'est que le résultat obtenu le rend indulgent pour les détails et qu'il considère que ses moyens remarquables justifient sa fin glorieuse.
Si gouverner c'est prévoir, il gouverne mal , car il prévoit peu. II ne travaille pas pour l'avenir, non par défaut d'intelligence, mais par sécurité d'esprit. Renfermé dans une insouciance aimable et confiant dans sa vigoureuse nature, il est convaincu qu'il ne se présentera jamais de difficultés qu'il ne puisse ou résoudre ou tourner. Fidèle aux traditions de sa race, il n'aborde pas les longs travaux sans calculer le succès qu'il en pourra cueillir. Aussi se préoccupe-t-il avant tout de l'effet à produire aux chambres et des succès oratoires qui, en grandissant sa renommée, affermiront son pouvoir. Puis, la session passée et les beaux jours revenus, il ajourne à l'année suivante les orateurs de l'opposition et s'endort, comme un autre Platon, au bourdonnement des abeilles dont il arracha l'aiguillon.
Pendant les discussions du Conseil d'État ou des commissions, il a l'air préoccupé de tout autre chose que de ce qu'il entend. Coiffé d'une calotte de velours noir descendue sur ses yeux, dont elle voile le rayonnement, mollement couché dans un fauteuil qui gémit, mais qui résiste, les mains plongées dans ses poches,
le ventre poussé en avant, il semble dormir et rappelle aux érudits ce bloc indigeste et lourd dont parle le poète des Métamorphoses. Tout à coup la masse s'agite et se détend, le ministre s'éveille et parle; avec une grande abondance de mots heureux et d'idées justes, il reprend la question débattue et la met en lumière; il Tépuise, la conduit et la porte vers une solution qui, sans lui, se serait fait plus attendre et eût été moins heureuse. Si l'affaire est sérieuse, il s'anime, enfle sa voix et emprunte à la rhétorique ses comparaisons, ses images et ses fleurs ; si le débat se prolonge et s'il trouve de la résistance, il bouillonne comme l'eau sur le feu et entre en éruption comme les volcans d'Auvergne aux anciens âges. Dès qu'il se passionne, ce qu'il fait vite et volontiers, il se croit convaincu et sa conviction l'entraîne. Il s'épuise en s'irritant et domine moins sûrement les autres dès qu'il commence à perdre le vaste empire de lui-même.
A la Chambre, il se tient mieux et, chose difficile à croire, se contient plus longtemps. Il conserve la calotte noire que M. OUivier arbora en face de lui le jour où il se crut sur le point de devenir son remplaçant ou son sosie. Il écoute ou semble écouter. Pendant les discours de ses adversaires, il ne cesse de produire des observations malignes, des jugements téméraires et des mots charmants, le tout à demi voix, mais de façon pourtant à ce que ses voisins l'entendent et puissent se répéter le mot de Caton sur Cicéron : « Quel aimable ministre nous avons là ! » Mais peu à peu il perd patience, hausse le ton et arrête les orateurs
adverses par des interruptions dont la forme est rarement courtoise. Cette conduite est plutôt celle d'un chef d'opposition que d'un premier ministre ; mais il ne peut chasser son naturel, qui reviendrait au galop, et tel qu'il est la majorité l'aime encore et l'applaudit toujours.
Enfin son tour est venu et il s'apprête à répondre. Après avoir ôté sa calotte, il se dirige vers la tribune et gravit les escaliers qui y conduisent avec l'assurance majestueuse d'un vieux zouave qui monte à l'assaut. Il a vraiment l'air robuste et la tournure martiale. Il va parler, on fait silence; il parle, et la majorité admire. Si sa parole, un peu pâteuse au début, s'éclaircit par la suite, ce n'est pas sans raison qu'on lui a donné le surnom de Démosthènes avant les cailloux. Sa voix est sonore, son geste large, ses mouvements amples. Il discute sans se troubler, s'anime sans se démener, et donne à la tribune le spectacle d'un athlète vigoureux, intelligent et souple.
Ses procédés habituels de discussion sont d'un orateur habile : il commence par poser nettement la question, rappelant ce que ses adversaires ont dit, et déclarant hautement qu'il va reprendre leurs arguments un à un pour les réfuter dans l'ordre même où ils ont été émis; puis il déplace le débat, change le terrain et, quand il le juge utile, ce qui lui arrive souvent, néglige absolument de remplir le programme qu'il s'était tracé, laisse de côté les objections dont il devait frire justice, et dédommage ses auditeurs par l'énergie avec laquelle il affirme ce qu'il prédit sans certitude et ce
qu'il débite sans croyance. À la moindre contradiction il perd les bénéfices de sa modération et s'agite à la tribune comme la sibylle sur son trépied. Incapable de se mettre au diapason normal, il eût fait merveille sous un chef parlementaire qui lui eût montré le droit chemin et donné la note juste. J'oserai dire qu'il aurait besoin, pour adoucir et régler sa voix, sinon de la flûte antique, trop tendre pour lui, peut-être au moins de la vielle nationale que Vercingétorix aimait et dont ses enfants jouent encore.
M. Rouher répond aux interruptions avec une verve dépourvue d'atticisme ; il abonde en mots heureux qui partent comme des balles et vont frapper quelqu'un. Avocat de fortune, il défend avec succès un gouvernement qui prête à l'attaque et donne au défenseur. Dévoué à sa tâche, il ne produit pas la parole sans dépense physique et ne remporte la victoire qu*à la sueur de son front. Il sort de la tribune comme un lutteur de l'arène, couvert d'écume et trempé d'eau. Cependant le bruit des applaudissements retentit à ses oreilles et il voit descendre à lui les flots dociles des majorités captivées. On entoure sa personne, on presse ses mains puissantes, on attend une parole amie, tandis que les députés rebelles regardent des hauteurs où ils siègent les empressements de la foule et les ondulations de la vallée.
M. Rouher a, comme je l'ai dit, l'art d'écouter sans en avoir l'air. Lorsqu'il était vice-président du Conseil d'État, il agaçait profondément M. Baroche par le nombre des lettres qu'il écrivait en séance et entassait
avec méthode, s'interrompant dans son petit travail pour prendre la parole, sans hésiter à le faire et sans paraître y être prêt. A la Chambre il affecte une tenue plus régulière et une attention plus soutenue. Après avoir parlé, il s'inquiète peu de la façon dont ses paroles ont été reproduites parla sténographie et figureront au Moniteur. Il a des secrétaires, mais il n'en abuse pas ; il tire tout de lui-même et est le père de ses œuvres. Il médite ses discours futurs soit à table, soit en voiture, soit au théâtre, partout où, même au milieu de la foule et du bruit, sa pensée peut trouver la solitude et le recueillement, et il arrive & la Chambre prêt à tout, même à se taire.
Les grandeurs n'ont pas augmenté sa fierté et il fait bon visage à ses compagnons d'autrefois. Quand M. Baroche fut nommé au Conseil d'État, un de ses intimes amis vint le trouver en lui disant : « Je ne sais si je dois encore te tutoyer ? — Faites ce que vous voudrez , » répondit M. Baroche avec l'urbanité courtoise qui est l'un de ses plus grands charmes. Un ancien ami de M. Rouher lui disant « vous » dans des conditions analogues, reçut comme réponse ces simples et touchantes paroles : «Veux-tu que mon pied.... » Je n'ose achever la phrase, et j'ignore si le ministre exécuta jusqu'au bout ce premier mouvement qui devait être le bon. Tout ce que je sais, c'est que les pieds de M. Rouher peuvent sans se gêner rendre des centimètres aux pieds fameux sur lesquels filait la reine BertHe.
En somme, ses qualités vivent en paix avec ses défauts ; je ne ferai le compte ni des unes ni des autres,
par peur des longues additions. Aura-t-il sa place dans l'histoire? Ceux qui viendront le verront. Malheureusement pour lui il n'a pas de rivaux, et c'est l'aiguillon de la concurrence qui exalte les facultés et double les forces humaines. Il se repose dans la certitude de ne pouvoir être remplacé, car autour de lui il n'est personne qui brille par des connaissances aussi variées et un talent aussi rare. Sûr de sa situation, il ne songe pas assez à celle du pays, se laisse aller à sa nature au lieu de la réprimer, et se croit éternel sans vouloir être patient. C'est pourquoi, si un rival surgit tout à coup, il verra venir à lui une grande lettre cachetée contenant un décret de deux lignes, et il tombera lourdement, pareil & ces héros d'Homère dont le corps couvrait un arpent et dont les armes passaient au vainqueur.
En terminant, je retrouve dans ma mémoire les vers que Lucain met dans la bouche de Caton jugeant Pompée. Nos temps sont moins fertiles et nos hommes moins grands ; n'importe, voici les vers :
Civis multo majoribus impar
Nosse modum juris, sed in hoc tamen utilis œvo.
Je donne en guise de conclusion la traduction un peu longue, ou plutôt l'imitation assez fidèle que j'ai essayé d'en faire : «Ce fut un citoyen ayant, à un moins haut degré que nos pères, l'amour du devoir et le respect des lois, utile pourtant au temps où il a vécu et à ceux qu'il a servis. »
Mai 1867.
CHOSES ET AUTRES I LES ÉLECTIONS DE L'ACADÉMIE, LE NOTAIRE DE NAPOLÉON I er -ET LE COCHON DE SOULOUQUE.
Les lauréats de l'Exposition qui ont composé les hymnes à la paix devaient croire à là guerre; autrement ils n'ont pas d'excuse. Quand je songe que nous venons de surpasser la générosité d'Octavie payant cinq cents sesterces chacun des vers consacrés par Virgile à l'éloge de Marcellus, je trouve que nous n'ayons pas plus de raison que nos poètes n'ont de rimes.
La poésie n'existe plus que dans le cœur des jeunes filles, et encore je n'en jurerais pas. D'ailleurs, on se marie si vite. On a chanté au commencement de ce siècle, on saute à sa fin. Musset n'est plus, Victor Hugo se pose en prophète, et la lyre aux mains de Lamartine s'est changée en tire-lire. Heureusement il nous reste encore M. Camille Doucet, à qui un grand personnage adressa un jour ce compliment mérité : «Monsieur, j'aime vos vers, ils ressemblent à de la prose.» Le grand personnage avait raison. Combien de prétendus poètes marchent sur les traces de M. Jourdain et font de la prose sans le savoir.
On ne peut parler d'un académicien sans songer a l'Académie, et me voilà conduit à faire réloge des deux immortels récemment introduits dans la fameuse quarantaine. L'éloge, oui; et, après réflexion, je maintiens le mot. L'Académie n'est pas uniquement une société de littérateurs, c'est, avant tout, un salon bien composé, et pour en enfoncer les portes il ne suffit pas de savoir écrire, il faut aussi savoir vivre. De tous les écrivains de ce siècle, le plus brillant peut-être est celui qui vient de se faire photographier en compagnie de la femme-cheval ; et cependant s'il se présentait au seuil du palais Mazarin, j'imagine qu'on renverrait au manège cet Achille suranné qui s'exerce au jeu de l'arc sous la direction d'une centauresse aux bras blancs.
Nous sommes si pauvres en hommes que j'applaudis sans réserve au succès de ceux qui réunissent ces deux frères ennemis, le caractère et le talent. Le P. Gratry est un de ceux qui ont su rendre la science attrayante el la vertu aimable. Aumônier de l'École normale et lauréat de l'Académie, après avoir tenu sa place parmi les jeunes, il avait droit à un fauteuil parmi les sages. Quant à M. Jules Favre, n'ayant pas été son client, je ne ferai pas de reproches à sa parole; n'étant pas femme, je n'en ferai point îi sa figure. Je lui sais gré de n'avoir pas désespéré de la liberté proscrite et d'avoir opposé aux violations du droit la protestation énergique d'un homme courageux sachant parler. Je connais ses défauts et je n'ignore pas ce que l'architecture de sa bouche éloquente peut attirer de critiques
et soulever d'objections. Mais qu'importe la forme du temple, pourvu qu'il y réside un dieu !
A ceux qui veulent s'égayer les sujets ne font pas défaut. Un député de Paris, pavé de bonnes intentions, et un avocat obscur, fils d'un musicien célèbre, se sont donné une mission et ont imaginé d'aller exposer en Allemagne deux échantillons de la France démocratique, harmonieuse et pacifique. Ces messieurs sont venus, ont pris part aux agapes de la fraternité, et à la fin du banquet ont ouvert aux longs discours leurs lèvres humides de bière prussienne. H. Garnier-Pagès ayant été compris des meilleurs juges de Berlin, je persiste à croire que le français qu'il parle n'est que de l'allemand mal prononcé. Quant à M. Hérold, en souvenir d'un chef-d'œuvre dont il hérita, il a composé sous le titre de le Pas de Clerc les paroles d'un opéra-comique dont malheureusement son père n'écrira point la musique.
Je suis retourné l'autre jour à l'exposition Ingres, sans que ma première impression se soit sensiblement modifiée à cette seconde visite. Je me suis arrêté longtemps devant le portrait de Napoléon I er , en grand costume d'empereur. Ce tableau, qui est mauvais, m'a remis en mémoire une anecdote qui est bonne. C'était en 1796 : Joséphine, avant d'épouser le général Bonaparte, vint consulter M e Raguideau, son notaire, sur l'opportunité d'un mariage qui allait unir une veuve expérimentée au jeune vainqueur de Saint-Roch. C'est une folie, répondit le sage tabellion, que d'épouser un officier sans fortune et sans avenir. Joséphine, qui
ajoutait plus de foi aux oracles de la devineresse Lenormant qu'à ceux du notaire Raguideau, n'en fit qu'à sa tête et fit bien. Elle aimait, chose assez commune; elle se maria, chose assez rare en ce temps-là.
Bonaparte, qui avait entendu l'opinion émise sur son compte, fit son chemin par-devant notaire. Comme chacun sait, de général il devint consul et de consul empereur. Toutefois, s'il avait beaucoup avancé, il n'avait rien oublié. Quelques années plus tard, peu d'instant avant de partir pour Notre-Dame, au moment où il revêtait le costume du sacre et ajustait à ses mains ces gants brodés d'or dont Ingres nous a retracé la fidèle image, il cria d'une voix tonnante : « Qu'on aille me chercher Raguideau. » Raguideau arriva plus tremblant qu'une feuille de papier timbré et convaincu qu'il était arrivé au jour de son dernier contrat. « Eh bien ! lui dit l'empereur du plus loin qu'il l'aperçut , est-ce que je suis sans fortune ? est-ce que je n'ai pas d'avenir?» Puis laissant, selon l'expression de Tallemand des Réaux, l'homme de loi tout déferré, il ajouta : « Je vous nomme notaire de la famille. » Tout est bien qui finit bien.
Je ne sais comment amener la seconde histoire que j'ai dessein de raconter, et j'ai grand besoin que l'indulgence du public couvre les fautes de l'auteur. Si je passe de Napoléon à Soulouque, on dira que je néglige l'art des transitions et la règle des unités, et on aura bien raison. Cependant les révolutions d'Haïti font songer au vieux Soulouque, dont le noble nom est porté par un des chevaux qui doivent bientôt dis-
puter le derby de Chantilly. Soulouque se passa la fantaisie d'être empereur. Ce nègre désagréable tyrannisa ses sujets; c'est pourquoi on le mit à la porte.
Au temps heureux de sa puissance, Soulouque avait un ami pris dans cette espèce si calomniée qui fournit jadis un compagnon à saint Antoine. Ce porc, s'il faut l'appeler par son nom, vivait dans l'abondance des biens de ce monde et aspirait aux honneurs, ni plus ni moins que feu le coursier de Caligula. Il habitait la même chambre que le souverain, et, si j'ose ainsi parler, s'asseyait à la même table. Il engraissait à vue d'œil, sans que l'inquiétude de la mort vînt corrompre chez lui les plaisirs de l'embonpoint, et le prince qui l'admettait comme convive n'avait jamais eu l'idée de le transformer en plat.
La capitale de l'empire, la ville de Port-au-Prince, était justement fière de ses illustres hôtes. Il faut que je dise, pour l'intelligence de ce récit, que dans cette florissante cité, les jours de marché sont d'autant plus fréquentés qu'ils sont plus rares. Or donc, un jour de marché, il prit fantaisie au compagnon du prince de faire une promenade et de voir du pays : il se dirigea du côté de la ville, l'air pensif, les yeux baissés et le nez près de terre, comme il convient à ses pareils. Les rues regorgeaient de monde et partout les marchands étalaient aux yeux des passants ces beaux fruits dorés, inconnus à nos froids pays et qui mûrissent là-bas sous les rayons du soleil indulgent.
L'aiiimal aux longues soies allait flânant et flairant, dans l'attitude d'un propriétaire qui visite ses domaines
et se promène pour sa* santé. Merveilleusement servi par un odorat de première classe, il avisa un panier rempli de bananes, dans lequel il insinua son groin vénéré. Il se gorgeait du bien d'aùtrui, lorsque le possesseur du panier, arrivant au secours de sa marchandise compromise, congédia le larron d'un coup de pied qui porta dans un des jambons de derrière. Mal en prit au marchand d'avoir ignoré le haut rang du voleur. En France, chacun doit savoir le texte des lois; à Haïti, chacun doit connaître là qualité des personnes. Des espions, témoins du fait, le rapportèrent à l'empereur. Le marchand, appréhendé au corps et reconnu coupable du crime de lèse-majesté, fut fusillé sans autre forme de procès. Dans cet heureux pays, la loi de l'État c'est le plaisir du prince, et Soulouque, déjà orné du surnom de grand, conquit pour japaais le titre de juste.
Ce n'est pas sans raison qu'on a vanté l'esprit des bêtes. Le porc avait oublié le coup de pied qu'il avait reçu, mais se souvenait du repas qu'il avait fait. Il prit l'habitude de sortir du palais aux jours de marché public. Du pljus loin qu'ils l'apercevaient, les marchands, dont la mémoire était au moins égale à la sienne, venaient à lui, lui offrant en tribut la dîme de leurs marchandises et le dessus de leurs paniers. Qui flatte le favori fait sa cour au monarque. Cet état de choses dura jusqu'au jour où les insurgés détrônèrent l'empereur, qui prit la fuite, et mangèrent son favori, qui ne sut pas se sauver.
Maintenant l'histoire est finie. Un ex-ministre de
Soulouque, qui, las du pouvoir et content de sa fortune, vit à Paris dans le plus doux des exils, la conta naguère à un de mes amis ; mon ami me Ta redite ; après lui je la répète. Cet ex-ministre — un noir superbe — avait coutume, toutes les fois que dans nos pays civilisés il était témoin d'un acte qui choquait ses fausses idées en matière d'administration, de justice et de gouvernement, de s'écrier d'un ton plaintif : « Cela me rappelle le cochon de Soulouque. » Cette exclamation frappa ses auditeurs, qui lui en demandèrent le sens, et il raconta, sans se faire prier, l'anecdote qu'on vient de lire. Quant à moi, — s'il faut que je le dise, et pourquoi ne le faudrait-il pas ? — cet animal, d'abord battu, puis courtisé, me fait songer à un certain nombre de gens qui de valets sont passés maîtres.
Mai 1867.