MOSKOVA
Cette lettre d'un colonel — dont nous ij^norons le nom — est adressée à L. X. de Puibusque, commissaire des guerres à Smolensk, qui l'a reproduite dans ses Lettres de la guerre de Jhissie (p. 85-90). Elle mérite d'être connue. Le colonel juge que Napoléon aurait pu épargner beaucoup de sang et a l'ait essuyer à Tannée des pertes énormes ; il espère que la garde impériale qui n'a pas donné, poursuivra l'ennemi pendant la nuit; il compte que l'artillerie et une grande partie de l'armée russe seront prisonnières dans la journée du lendemain... Et, le lendemain, il a été sing-ulièrement déçu, et il aura dû dire, comme Chambray, que l'Empereur était au-dessous de sa réputation et manquait entièrement à sa fortune ; il aura dû dire, comme Roguet, que cette victoire, chèrement achetée, n'était pas décisive et qu'au lendemain de son triomphe, l'armée paraissait moins bien organisée que la veille.
Mojaïsk, le 7 septembre i8u, à 9 heures du soir.
J'ai VU une des plus terribles batailles qui se soient jamais données, depuis que les hommes étudient l'art de se détruire ; je me suis trouvé, pendant l'action, successivement sur tous les points. Accou-
tumé à observer froidement l'ensemble des dispositions générales d'une affaire, je crois qu'aucunes de celle-ci ne m'ont échappé : je n entrerai pas dans les détails, cela nous mènerait trop loin.
Voici la position de l'ennemi, dont j'évalue la force de 110 à 130.000 hommes. Sa gauche était appuyée à un bois, et soutenue par une redoute construite sur un mamelon ; deux redoutes couvraient la ligne ennemie jusqu'au centre, également couvert par trois grandes redoutes placées sur des élévations : la droite, laissant la Kolotcha et le village de Borodino entre elle et notre gauche, s'appuyait à deux mamelons sur lesquels étaient construites les dernières redoutes de la ligne ennemie ; deux profonds ravins couvraient presque en entier l'armée russe, et ajoutaient beaucoup à la force de la position avantageuse qu'elle avait choisie.
L'armée française, prenant l'offensive, quitta ses positions désavantageuses au point du jour. La gauche, commandée par le vice-roi, surprit, à 6 heures du matin, le village de Borodino, Le 3" corps attaqua, à 7 heures, le centre, secondé par le feu de soixante pièces de canon. Le l^*" corps, commandé par le prince d'Eckmiihl, avec le o'^, aux ordres du prince Poniatow^ski, placés à l'extrême droite, avaient déjà commencé leur mouvement pour tourner le bois et la gauche de l'ennemi.
Dans cet état de choses, à 7 heures 1/2, notre ar-
mée était enlièrement engagée : mille pièces de canon vomissaient la mort sur les deux armées.
Napoléon, entouré de toute sa garde, dirigeait les attaques du haut dun plateau hors de la portée de canon.
On doit croire que la supériorité de nos troupes et leur extrême bravoure lui firent juger inutiles toutes ces manœuvres qui auraient pu, en épargnant cependant beaucoup de sang, nous donner également la victoire. Car il n'attendit pas le résultat du mouvement du corps commandé par le prince Poniatowski sur notre droite et ne fit ni poursuivre, ni soutenir par la jeune garde, comme on s'y attendait, le premier succès du vice-roi à notre gauche. 11 fit attaquer les redoutes par l'infanterie et la cavalerie : avec des troupes comme les nôtres, on est certain d'arriver ; mais leurs pertes sont énormes.
Avant que le feu de nos batteries et l'adresse de nos pointeurs eussent produit leur effet ordinaire sur l'artillerie ennemie, et pendant le feu le plus soutenu, nos troupes avaient marché sur ses redoutes, et les avaient attaquées de front. Elles ont été prises et reprises plusieurs fois.
A 9 heures, l'ennemi ayant perdu toutes ses positions du centre, qu'il avait vraisemblablement dégarnies pour renforcer sa droite, si vivement menacée trois heures auparavant, voulut les reprendre. Il soutint cette attaque, faite par une partie de sa réserve et parla garde impériale russe, avec ime grande fer-
meté, mais avec trop peu d'énergie et de résolution. Ses colonnes furent arrêtées par notre artillerie et restèrent stationnaires pendant plus d'une heure et demie sous notre mitraille, sans perdre un pouce de terrain. Mais enfin une charge du 4*^ corps de cavalerie mit fin à leur indécision ; elles se débandèrent.
Les troupes ennemies, qui avaient réussi à reprendre leurs redoutes de droite à 9 heures du matin, nons abandonnent leur ligne et le champ de bataille.
A 2 heures après-midi, la victoire se déclare pour nous. Il ne reste aux Russes qu'une des redoutes de droite, d'où ils font un feu soutenu, jusqu'à la fin de la journée, pour protéger leur retraite. Tout porte à croire qu'à l'heure où je vous écris elle est également abandonnée.
Nos trophées consistent en soixante pièces de canon, et quatre à cinq mille prisonniers. Sous le rapport des morts et des blessés, je ne crois pas nos pertes moindres que celles de l'ennemi. Mais je compte pour rien ce que nous avons aujourd'hui. S'il est poursui^d cette nuit par la garde impériale, comme nous l'espérons, la journée de demain ne se passera pas sans que son artillerie et la majeure partie de ses débris ne soient entre nos mains. Nos forces étaient égales à celles de l'ennemi, distraction faite de la garde impériale, qui n'a pas donné.
Nos soldats se sont battus à jeun ; leur ardeur leur a fait oublier la faim. Après l'affaire, j'ai vu Napo-
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léou parcourir le champ de bataille ; je l'ai suivi partout ; il était rayonnant, il se frottait les mains eu répétant avec satisfaction : // /y a cinq Busses morts pour un Français. Je crois qu'il a pris les Allemands pour des Russes, etc. Il y a plus de chevaux tués que d'hommes : notre grosse cavalerie est presque entièrement démontée, mais elle a fait des prodiges de valeur, comme toute 1 armée.
Nous avons perdu beaucoup de généraux ; plusieurs sont blessés grièvement.
in. UN I!Illi:t de kaissarov
Koutouzov abandonne Moscou et Kaissarov éciit ce billet qui recommande les blessés russes à la g-énérosité française. Ce Kaissarov, alors général-major, avait ac-. compagne Koutouzov dans les campagnes contre les Turcs, où il était attaché à sa personne. 11 vit Koutouzov verser à plusieurs reprises des larmes abondantes à la pensée de livrer à l'envahisseur Moscou, la seconde capitale de l'Empire, la ville aimée de la Vierge et gardée par les anges. Il devait se signaler dans les campagnes de 1814 et de 1815 et il fut promu général-lieutenant en 1826.
Le a-i.'i septembre i8ia.
Les blessés restés à Moscou sont recommandés à l'humanité des troupes françaises.
Kaissaroff,
clief de l'état de service auprès de son Altesse le cocnniandant en chef de toutes les armées da^ S. M. l'Empereur de Russie.