‹ Lettres de 1812Chapitre 25 sur 98 · Krusemarck a Schœn · texte numérisé non relu

Krusemarck a Schœn

Le général Frédéric-Guillaume-Louis de Krusemarck (né en 1767, mort en 1822), envoyé de Prusse à la cour de France depuis 1810 et plus tard (1815-1822) ambassadeur à Vienne, avait accompagné à Vilna le duc de Bassano, et de Vilna, le 8 octobre, il écrit à Schœn ce qu'il pense de la situation. Il jug^e la ligne française trop étendue, craint pour les deux flancs de l'armée, pressent un très triste dénouement, ein sehr trauriges Ende. i\Iais qui sait ? Napoléon a tant de génie ! (1)

Vilna, 8 octobre 1812.

L'avenir est enveloppé d'un voile épais. Le plan de Napoléon, de finir la guerre en une campagne et d'enlever la paix par la conquête delà capitale, a échoué, et le met sûrement d'autant plus dans l'embarras qu'il a sacrifié à ce plan bien des mesures de précaution qu'il prenait d'habitude.

On voit déjà par la ligne incommensurable du théâtre de la guerre combien on s'est peu préoccupé d'assurer les flancs de l'armée.

A droite et à gauche les communications sont menacées, et si dans le cours de l'hiver le corps de Torma-

(i; Stûgemann, Briefe, I, p. aio.

sov, à l'aile droite, le corps de Wittgenstein ou la garnison de Rig;a, à l'aile gauche, réussissent à percer, les suites peuvent être très importantes. Et l'on ne peut certes nier qu'il soit possible de percer, car sur chacun de ces points la supériorité du nombre est du côté des Russes. Un aide-de-camp de Schwarzenberg, le comte de Paar, m'a dit qu'il estimait la force de Tormasov à 45.000 hommes et celle de Sclnvarzenberg à 31.000, les Saxons compris. Il semble de même vraisemblable que Wittgenstein est plus fort que Saint-Cyr, puisqu'Essen qui à Riga peut recevoir quotidiennement des renforts, est également supérieur au maréchal Macdonald et à notre corps prussien qui est presque entièrement détruit et qui n'a reçu aucun renfort.

De toutes ces raisons et d'autres encore tirées de l'assauvagissement de l'armée française et de son administration infiniment mauvaise on pourrait donc conclure que la situation de Napoléon est déjà critique, qu'elle deviendra tous les jours plus critique avec la durée de la guerre et qu'elle finira par avoir im très triste dénouement. Cela pourrait sûrement arriver avec un général ordinaire ; chez Napoléon, on peut en douter ; sa volonté de fer, la grandeur de son génie, la puissance de ses talents peuvent nous faire attendre d'autant plus des résultats tout à fait extraordinaires et même tout à fait invraisemblables que nul de ses adversaires n'a paru jusqu'ici capable de tirer un juste

parti de la position des choses. Dieu seul sait ce qui adviendra.

Du reste, on a très peu de nouvelles des armées. Les lettres particulières n'arrivent pas, et les lettres officielles portent tellement l'empreinte de la partialité qu'elles ne répandent aucune lumière véritable sur la situation. Si l'armée russe s'est tournée vers Kaloug-a, elle a sûrement pris le parti le plus avantageux et la communication a-\cec Moscou est essentiellement menacée. On ne sait pas encore si Tver est occupé par les Français ; on suppose, par suite, qu'il n'est pas du tout question d'une expédition sur Pétersbourg pour cette année. L'envoi de toute l'artillerie et de toutes les munitions à Smolensk qu'on fortifie le plus possible ainsi que la nécessité d'une grande ville pour les cantonnements font regarder comme extrêmement vraisemblable que Napoléon n'a en aucun cas l'intention de quitter Moscou. Des bruits, fondés en apparence, veillent qu'il se rende de sa personne cet hiver à Vilna.; mais je les regarde comme entièrement controuvés. Dans les circonstances actuelles la présence personsonnelle de l'Empereur auprès de la masse de l'armée est absolument nécessaire et ne peut être mise en doute. Et, effectivement, on doit avoir trouvé à Moscou de très grands magasins de vivres. Selon des calculs modérés, l'approvisionnement paraît assuré pour une demi-année.

J'ai vu, sur les derniers événements de Riga, deux

rapports originaux du maréchal Macdonald à l'Empereur, écrits avec celte chaleur et cette vérité qui le caractérisent. Dans le premier il décrit toute la situation qui est périlleuse; dans le second, il déborde de louanges sur le général Yorck et les Prussiens. Mais si honorables que soient les paroles du maréchal poiu' notre corps d'armée, nous devons regretter tant de noble sang qui coule d'une telle façon. Il est réellement impardonnable de laisser ces braves troupes dans une si dangereuse position. Je ne vois pas encore qu'on se dispose à renforcer le corps de Macdonald et je ne puis même pas obtenir que les troupes de complètement si illégitimement retenues à Memel reçoivent l'ordre de rejoindre leurs régiments. On dit qu'il n'est pas possible que Memel reste inoccupé et on croit que les troupes d'Augereau qui avaient d'abord cette destination, sont encore plus nécessaires à Varsovie. C'est là que tout se rend pour agir plus tard contre Tormasov. Quant à Riga, on semble constamment ne pas vouloir s'en soucier. Mais quelle sera la fin ?

Le général de Langenau (1) vient d'écrire au général Watzdorf. Lui aussi juge que sa situation n'est pas très avantageuse et désire ardemment la fin de cette malheureuse guerre.

(i ; 11 était à l'armée saxonne.

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