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Le capitaine Oriot

Un capitaine de cuirassiers qui fit la campagne de Russie, écrivit d'Hildesheim/en 1813, à sa sœur Manette, un « petit journal » de ce qui lui était advenu, et ce journal a été publié en 1885 (1).

Le manuscrit se trouvait parmi les papiers d'un curé de la commune de Boutry, dans la Nièvre, et le curé, nommé Hurlant, orig-inaire de Soulaines, dans l'arrondissement de Bar-sur- Aube, avait pour gouvernante une demoiselle Manette qui se fit ensuite religieuse.

L'éditeur ignore le nom du capitaine et il semble croire, d'après une note marginale du manuscrit, que cet officier se nommait Jean Bréaut. Or, à cette époque, il n'y a pas de Bréaut capitaine de cuirassiers .

En réalité, notre auteur s'appelait Claude Oriot, et il appartenait au 9^ régiment de cuirassiers. Le souslieutenant Grammontde son régiment qu'il mentionne comme une des victimes de la Moskova, est, en effet, sous-lieutenant au 9" cuirassiers. Lui-même, Claude

(i) i8i3. Lettre d'un capitaine de cuirassiers sur la campagne de Russie, publiie par M.-J.-A. Leher.

Oriot, qui fut, nous dit-il, blessé le 18 octobre à Vinkovo, est le seul capitaine de son régiment qui fut atteint dans ce combat. Il est d'ailleurs neveu, par alliance, du général Beurnonville dont il parle comme de son protecteur, il appartient à l'arrondissement de Bar-sur- Aube, et c'est pourquoi sa sœur. Manette Oriot, a suivi comme gouvernante le curé Hurlant qui, lui aussi, était de cet arrondissement.

Quelques mots sur Claude Oriot. 11 était fils de Jean-Baptiste Oriot et d'Anne-Marie Lebœuf, et il naquit le 22 novembre 1773 à Colombey-les-deux- Eglises, dans le département de la Haute-Marne. En 1796, il s'engage au 10* hussards et il y devient successivement brigadier (1799), maréchal des logis (1801), maréchal des logis chef et sous-lieutenant (1803). 11 passe au 9" cuirassiers comme lieutenant en 4809, obtient le grade d'adjudant-major le 1^*" septembre 1811, et il était capitaine depuis le 21 mars 1812 lorsqu'il entra en Russie. Après avoir fait les campagnes d'Allemagne et de France, il fut, le l®'" juillet 1814, nommé capitaine au P'' régiment de cuirassiers. 11 avait épousé, le 8 février 1803, Marguerite Martin, iîlle du colonel Martin de Beurnonville et nièce du général Beurnonville. Aussi ce dernier s'intéressait-il à Oriot ; il lui envoie à Hildesheim, en 1812, son brevet d'adjudant-major et une lettre très flatteuse qui annonce qu'Oriot sera bientôt capitaine. 11 sollicite pour Oriot,

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en février 1814, le grade de chef d'escadron. Lorsqu'il est deux mois jjlustard, en avril, membre du gouvernement provisoire, il pourrait avancer son neveu, mais il s'en fait, dit-il, un scrupule, il désire que son neveu ne reçoive cette grâce que des bontés du roi, et. en janvier 1815, il revient à la charge, prie le ministre — puisqu Oriot, après avoir été lun des premiers capitaines dans le 9', est maintenant le dernier capitaine dans le 1"'" réo:iment de cuirassiers et « inhabile à avancer de sitôt » — de le nommer chef d'escadron et de le mettre en même temps à la demi-activité qui correspond à peii près au traitement de capitaine. Quand Beurnonville, après avoir accompagné Louis XVIII à Gand,est chargé de se rendre en qualité de commissaire extraordinaire du roi près de l'armée prussienne, il écrit à Oriot de venir le rejoindre, et, à la finde 1815, il demande rpie son neveu qui n'a pas fait la guerre de l'interrègne et qui serait venu à Gand, sil l'avait pu, soit classé sur le tableau des officiers qui doivent être remis sur le champ en activité. Et Oriot, de son côté, assure, en décembre 181o, qu'il n'a pas servi Napoléon, cpi'il « n'a point pris part ni de cœur ni d'effet à cette cause injuste », qu'il est resté constamment, et pour la première fois, au dépôt du régiment. Malgi'é ces protestations et malgré Beurnonville, Oriot ne devint pas chef d'escadron et il prit sa retraite comme capitaine; elle lui rapportait 4.200 francs de pension et elle fut datée du l"*'" septembre 181 o. Il mourut le

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30 septembre 1828 à Bar-sur-Aube. Sa veuve obtint le quart de sa pension ou 300 francs.

]\Iais venons au journal d'Oriot. Il est malheureusement incomplet ; il commence au 2i juin et sarrète brusquement au li novembre; la fin manque. n offre toutefois cpielque intérêt, et voici les points saillants, les endroits notables de ce journal ou plutôt de cette lettre.

A Ostrovno, le 2o juillet, à la Moskova, le 7 septembre, Oriot ne charg-e pas et, commeil dit, il reste au milieu du feu des pièces ; mais il est content de sa compag-nie et lorsqu'il <( passe la revue des visages », il ne voit que des braves. Il s'est fait une philosophie. Que faire lorsqu'on attend la mort sous le boulet, l'obus et la mitraille, lorsqu'on n'aperçoit autour de soi que mourants et morts? Se dire : « C'est une loterie, si tu en reviens, il faut toujours mourir ; préfères-tu vivre déshonoré ou mourir avec honneur? »

Le "1 2 septembre, il s'entretient avec un parlementaire russe et cet homme, ce « prophète », lui annonce ce qui adviendra : « Nous savons aussi bien que vous que nous serons battus ; nous n'espérons de salut que dans l'hiver qui nous dédommagera amplement. L'hiver et la faim seront des armes contre lesquelles votre courag-e succombera. Croyez-moi, je connais le climat de mon pays, je souhaite qu'il n'exerce pas ses influences malignes sur vous. »

Le surlendemain, li septembre, à midi, il voit Mos-

COU, cette « capitale du monde », et comme tous les combattants de 1812, il éprouve à cet aspect un sentiment indéfinissable.

« Nous éprouvâmes tous à sa vue un certain je ne sais quoi que j'ai déjà ressenti souvent et que je ne puis définir. C'était si loin de mon pays ! Nous croyions aussi que c'était le terme de nos maux. Je n'ai pas été long dans cette croyance. A 2 heures après midi nous sommes arrivés près des portes de Moscou sans résistance. L'Empereur était là, à pied, dans son quartier général, et attendait les clefs qui devaient être apportées par les principaux de la ville. Mais point du tout, la ville était en partie abandonnée ; il n'y restait qu'une mauvaise populace et peut-être une vingtaine de mille Russes qui étaient chargés de la brûler. A 3 heures moins un quart, nous sommes entrés en ville et avons été cinq heures pour la traverser sans nous arrêter; cela prouve suffisamment sa grandeur. Elle n'est pas aussi uniformément bâtie que Paris, mais beaucoup plus grande et ayant au moins cinq cents palais déplus que Paris, des magasins immenses. Il y avait pour nourrir l'armée pendant deux ans sans rationner les habitants, et, si les Russes n'avaient pas brûlé leur capitale, nous y serions encore. »

Il fut envoyé avec son régiment sur la route de Kalouga, à quelques lieues de Moscou.

(( Mais les chevaux harassés sans cesse manquaient de fourrage et tombaient de fatigue . 11 ne me restait

plus que dix hommes montés de ma compagnie. Les Russes étaient de même, les premiers jours d'octobre. Là, les vivres nous ont entièrement manqué. Nous ne mangions que du cheval. J'avais, par exemple, une grande douceur : mon domestique m'avait amené de Moscou une voiture chargée de café, sucre et vin. Le vin a été bientôt bu. Mais il me restait à peu près six cents livres de sucre et de café ; ce qui me faisait une grande provision, même après en avoir donné aux camarades. J'en buvais jour et nuit. Tu ne peux te figurer le bien qu'il m'a fait ; il ma, je crois, sauvé. Pour nos chevaux, nous allions chercher de la paille pour eux jusqu'à cinq ou six lieues, et cela tous les jours. Ces fréquents voyages les tuaient autant que le manque de vivres, et encore fallait-il j aller armés et toujours se battre. Triste existence ! Tout le temps que nous avons été là, c'était la même répétition. Ma santé n'en souffrait pas, elle était soutenue par ma gaîté. Là, j'ai reçu la croix. »

Le 18 octobre, a lieu la surprise de Vinkovo ou de Taroutino. « Tous les jours on parlait de paix ; nous nous bercions dans cette chimère, l'espoir de la réalité nous faisait passer des moments agréables. Mais tout à coup quel changement ! Le 18 octobre, à 9 heures du matin, au moment où on allait partir pour fourrager, une nuée de Cosaques tombe sur nous. La quatrième division de cuirassiers était déjà culbutée ; on se retirait en désordre. Mon lieutenant me dit : « Re-

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gardez donc, capitaine ; les voilà tout près ». Enfin, nous nous formons en bataille. Les pièces tirent à mitraille dessus. Rien ne les arrête. Ils étaient trop de monde. Je fais vite partir mes chevaux de main sur le derrière, et très vite. Nous sommes forcés de nous retirer, mais en ordre. Le boulet tombait dans les rangs comme la grêle. Leur troupe ne pouvait nous entamer ; mais une heure après nous étions pris par derrière, par devant et peu après sur les flancs ; en un mot, il nous a fallu faire feu de tous côtés. Partout on ne voyait que Cosaques ; la terre en gémissait. Mais leur grand nombre ne nous a point épouvantés, et si nous nous sommes sauvés dans cette rencontre, ce n'est point au hasard non plus qu'à la fortune que nous en sommes redevables, mais seulement à notre fermeté. Nous nous sommes retirés en bon ordre. »

La retraite commence. On remporte une victoire, dit notre capitaine, et sûrement il entend par là le combat de Malo-Iaroslavets. On change de direction pour rejoindre la grande route de Moscou à Smolensk. On trouve du mauvais temps, des chemins de traverse, beaucoup de marais. On repousse les attaques incessantes des Cosaques qui « veulent prendre Napoléon ». On met le feu aux voitures de cantiniers, (( vingt mille au moins », qui gênent le passage. Oriot raconte très bien le genre de vie qu'on menait alors.

« Une fois que nous eûmes gagné la grande route,

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chacun marchait à peu près pour son compte (1). On avait cependant formé une arrière-garde, mais qui ne pouvait durer longtemps, attendu que la colonne en masse sur la route ravageait et brûlait le peu qui restait. On envoyait des compagnies de Hanqueurs à quatre ou cinq lieues des deux côtés de la route pour brûler les villages qui restaient. L'avant-garde était presque toujours chargée de cette mission. Juge delà comme tout le reste de l'armée devait souffrir ! Nous marchions tout le jour, heureux quand nous avions un morceau de cheval pour soutenir nos forces épuisées. Lorsque la nuit était arrivée, nous cherchions un endroit qui fût un peu abrité du vent et à portée d'avoir un peu de bois. On se couchait alors : les pauvres chevaux couchaient comme nous sur la neige, et n'avaient souvent rien à manger. Le lendemain on partait de bonne heure et on se trouvait heureux lorsqu'on échappait aux Cosaques. Voilà ma vie pendant deux mois. »

Oriot avait sauvé ses chevaux, les plus beaux de l'armée, dit-il, et les meilleurs, et il les avait encore en arrivant à Smolensk. Il réussit à les loger dans l'avant-dernière maison du faubourg, chez un colonel polonais dont les domestiques lui fournirent et une

(i) C'est l'expression de Ségur ; « Il semblait que chaque corps d'arméa marchât pour son compte. »

bonne écurie pour ses quadrupèdes et une bonne chambre pour lui-même.

« J'avais à boire et à manger comme je voulais, ainsi que mes chevaux. J"v restai deux jours. Ce fut un grand bonheur pour moi, car j'avais dans ce moment les pieds bien gelés. La cuisinière du colonel me servait, elle était très belle femme. Cependant elle ne fit pas la moindre impression sur moi, mon cœur était de glace (1). Enlin je ne partis que quand j'y fus forcé par l'arrivée des Russes. Les Français firent sauter la ville par le moyen des mines. Il s'y trouvait encore beaucoup d'officiers malades ou blessés : n'importe, c'était nécessaire. Hélas ! je plains ces milliers de victimes. C'est malheureusement le sort de la guerre. Rien de nouveau jusqu'à la Bérésina. »

(ly Le 3 1 novembre Castellane partage un peu de chocolat avec une jeune modiste française échappée de Moscou ; mais, dit-il, « il n'y a pas de galanterie dans mon fait ; nous sommes tellement fatigués que chacun répète sans cesse qu'il préfère une mauvaise bouteille de vin de Bordeaux à Ja plus jolie femme du monde. » [Journal, I, p. 19a).

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