G LETTRES DE
le feu des batteries de rennemi à une distance de moins de deux cents toises sur un terrain uni dont la glace solide favorisait le ricochet dune manière fâcheuse.
Le retour du 1^'" corps que je devais attendre pour commencer mon mouvement, ayant nécessité que je fisse rentrer les débris du ^° régiment de grenadiers presque entièrement détruit de la position en avant du centre de ma ligne où l'Empereur l'avait placé, j'ai chargé le colonel Meynadier, mon chef d'étatmajor, d'y conduire deux bataillons de la division Delaborde afin d'empêcher l'ennemi de déboucher sur le plateau avec sa division et d'éviter notre retraite trop précipitée sur Krasnoï,
Cet officier supérieur s'est acquitté de sa mission avec beaucoup d'intelligence ; il a repoussé plusieurs charges, fait un mal horrible à l'ennemi, et, quoique débordé, il a gardé la position, après avoir éprouvé de très grandes pertes, jusqu'à ce que la tête de la division Compans ait appuyé mon extrême gauche.
C'est alors que j'ai commencé ma retraite de flanc à dix pas, pour donner le temps aux pelotons du maréchal Davout de serrer.
Mais déjà la confusion régnait dans Krasnoï, Quelques escadrons de Cosaques et plusieurs canons avaient paru à la hauteur des dernières maisons et mettaient le désordre dans tout ce qui débouchait sur la grande route. Il était instant de les éloigner. Je m'y suis
immédiatement porté avec le général Latour-Maubourg. Quelques fantassins et cavaliers, heureusement postés à la lisière du bois qui domine le défilé, nous ont permis de continuer notre mouvement que la nuit est bientôt venue protéger encore.
Le colonel Lenoir, du l*^"" de tirailleurs, a eu la jambe emportée d'un coup de boulet. Je prie V, A. de le comprendre aux bontés de l'Empereur, ainsi que le colonel INIeynadier qui a eu plusieurs chevaux tués et qui a rendu les plus grands services.
Vingt chasseiu"s portugais de mon escorte ont péri ; le sous-lieutenant Gamena est seul excepté.
Dès qu'on m'aura remis l'état exact de nos pertes, mon chef d'état-major l'adressera à V. A. S.
Agréez, Monseigneur, l'hommage de mes sentiments de respect et de dévouement.
Le maréchal, duc de Tréyise, commandant le corps d'armée de la jeune garde.
75, Un épisode de la bataille de Krasnoi
Né à Soii'on, dans le pays de Liège (plus lard le déparment de lOurthe) en 1782, Jean ^lalherbes était entré en 1798 comme volontaire au régiment autrichien deMurray. Sergent cinq mois après son enrôlement, enseigne en 1800, blessé d'une balle au ventre à la bataille de Marengo, promu sous-lieutenant en 1801 au régiment de Tarchiduc Joseph, agrégé à Tétat-major général en 1805 et employé à la levée de la carte de la Croatie, lieutenant au corps des pionniers en 1808, il donne sa démission en 1809 pour entrer au service de France dans le même grade. Nommé capitaine le 26juin 1812, il fit la campagne de Russie et il raconte dans la pièce suivante un des mille incidents ignorés de la bataille qui se livra les 16 et 17 novembre à Krasnoï. Son récit n'importe guère à Thistoire générale ; mais Jean ^falherbes y peint assez bien le désordre de l'armée et le pêle-mêle de la retraite.
Détails sur l'affaire de Krasnoï.
La nuit du 16 au 17 novembre 1812, je fus porteur d'une dépêche pour M. le colonel commandant le SS*" régiment de ligne, qui se trouvait dix lieues derrière Krasnoï. Ma dépêche remise, voidant rejoindre M. le général Lejeune, chef d'état-major du l^"" corps d'armée duquel je faisais partie, je me vis incontinent
le chemin coupé en avant et en arrière par 60 à 80 Cosaques. Je mis pied à terre et rassemblai loO à 200 traînards de toutes armes et de toutes nations, avec lesquels je fis face à cette cavalerie. Gomme les bois environnants étaient remplis de malheureux traînards qui ne pouvaient pas suivre leurs régiments, accablés de froid et de la faim, je fis marcher mon détachement très lentement, pour leur donner le temps de se joindre à moi ; ceux qui voulaient s'éloigner, je les arrêtai par des bonnes paroles, des menaces et des coups ; je parvins à rassembler 1 400 à 1 500 traînards dont, tout au plus, la sixième partie était capable de tirer un coup de fusil. Je continuai ma marche jusqu'à un défilé, où l'ennemi m'attendait avec plus de 2 000 hommes, tous Cosaques. Je trouvai dans le ravin du défilé une pièce de trois, renversée, encore attelée de quatre mauvais chevaux russes. Il y avait dans le coffret dix gargousses à boulets ; je fis relever cette pièce, et par le moyen de chevaux et de bras, ma colonne bien serrée, je passai le ravin et mis ma pièce en batterie, qui tira de suite sept coups contre cette nombreuse cavalerie qui par ses cris accoutumés faisait mine de m'attaquer. Voyant que j'avais du canon et que je faisais un feu très vif sur tout ce qui s'approchait à trois ou quatre cents pas, l'ennemi fit un mouvement en arrière et se plaça hors de portée, me laissant la route libre. Je continuai mon chemin, fier de ma victoire. Mes traînards, très encouragés,