Ney a Berthier
L'ennemi, selon l'expression d'un témoin de la campagne, talonne vigoureusement le maréchal Ney qui couvre la retraite, et le l'''", le 2 décembre, le duc d'Elchingen retrace avec grand détail à Berthier ce qu'il a fait : comment Maison qui commande son arrière-garde — et dont il loue la prudence et l'opiniâtreté — a, au milieu de lalTreux encombrement de la route, contenu les Russes qui le suivaient, a gagné Zembin après avoir brûlé les ponts qui traversent les marécages et les bois, a gagné Kamen, défendu pied à pied les défilés et les positions qui pouvaient arrêter l'adversaire, a repoussé des attaques réitérées à coups de fusil et par une vive canonnade ainsi que par des charges de cavalerie (Gastex, Gorbineau, Doumerc). Mais son infanterie ne compte plus que 1.000 combattants, les fusils sont en mauvais état, et cette troupe qui depuis trois jours ne cesse de combattre sans avoir presque le temps de manger, est harassée, épuisée. Ney demande donc avec raison que le 9" corps de Victor qui a pu faire halte à son aise, qui a pu se rafraîchir un peu, remplace enfin le 3^ corps dont la fatigue est extrême ; il laisse d'ailleurs au duc de Bellune toute sa cavalerie.
Kamen, i" décembre 1813, rapport du 3o novembre.
Monseigneur, conformément aux ordres de V. A. S.
les troupes, réunies sous mon commandement pour former Tarrière-garde, devaient partir à 7 heures du matin des positions qu'elles occupaient sur la route de Minsk en avant du village de Brichel. Cependant, à 9 heures, l'artillerie du 9*^ corps passait encore par le pont de chevalets de la rive gauche sur la rive droite de la Bérésina, près du village de Sleizinka. Vers 1 1 heures l'ennemi a vivement canonné le point de ce passage et, le feu ayant été mal mis aux deux ponts de chevalets, l'ennemi est arrivé assez à temps pour l'éteindre, et quelques heures après, l'avantgarde de Wittgenstein était en présence du général Maison qui commande mon arrière-garde. Une heure avant, les troupes du corps de Toutchkov se sont présentées sur la route de Minsk, mais une légère canonnade a suffi pour les contenir. Vers 2 heures de l'après-midi, mon arrière-garde arrivait à la tête du défilé de la Goïna qui était encombré d'artillerie et de voitures, et, enfin, ce n'est qu'à 8 heures du soir que le général Maison, combattant toujours, est arrivé à Zembin, après avoir détruit tous les ponts qui existaient derrière lui.
Kamen, i" décembre iSi:
Monseigneur, j'ai l'honneur de rendre compte à V. A. S. que l'arrière-garde, toujours à cause de l'en
combrement des voitures, n"a pu se mettre en marche de Zembin qu'à 10 heures du matin. L'ennemi ne l'a d'abord fait suivre que par quelques escadrons de Cosaques ; mais vers la chute du jour ses forces se sont accrues en infanterie et en cavalerie régulière, et il a entrepris de l'attaquer vivement, quoique sans aucun succès. Le général Maison qui est établi en avant de Kamen. pense que l'avant-garde du corps de Wittgenstein est en présence et que demain matin, nous ne manquerons pas d'avoir une affaire sérieuse. Cependant, tout Kamen est encombré de l'artillerie de la garde impériale et de celle des l®'". 2*^, 3'^ et o*^ corps d'armée. Je viens d'ordonner que toute cette artillerie marche pendant la nuit ; mais, malgré cela, je ne sais si on pourra tout sauver. Je partirai demain à o heures du matin pour me diriger sur Plechtchennitsj ; j'ai prévenu de cette disposition M. le duc de Bellune qui est sur cette route à une lieue et demie en arrière de moi afin qu'on réglât la marche de ses troupes sur le départ des miennes et qu'il prît des mesures pour éviter l'affreux encombrement que j'éprouve depuis deux jours. Si, malgré toutes les remontrances que j'ai faites à cet égard à ce maréchal, il n'y faisait aucune attention, je me verrais forcé, pour préserver d'une ruine totale les troupes dont le commandement m'est confié, de passer outre et de lui laisser faire l'arrière-garde. Mes troupes qui sont sous les armes jour et nuit depuis trois jours consécutifs, combattant
sans cesse et n'ayant pas le temps de manger, sont harassées, tandis que celles du 9"^ corps s'arrêtent tout à leur aise et rafraîchissent quand il leur convient.
P. -S. J'aurai l'honneur d'envoyer demain à V. A, S. l'état dont elle m'a fait la demande aujourd'hui.
Zavichino, 2 décembre 1812.
Monseigneur, les troupes réunies sous mon commandement se sont mises en marche ce matin à 5 heures de la position qu'elles occupaient en avant de Kamen. Mais leur mouvement a été arrêté jusqu'à 9 heures par l'encombrement des voitures d'artillerie des divers corps d'armée. Cependant, dès 7 heures du matin, l'ennemi a attaqué avec deux bataillons de chasseurs à pied, six pièces d'artillerie et une nombreuse cavalerie. Le général Maison qui commandait l'arrière-garde, s'est conduit avec prudence et a défendu avec opiniâtreté tous les défilés et les positions qui pouvaient retarder l'ennemi. Arrivé à Plechtchennitsy, l'ennemi a fait une charge générale pour enlever l'artillerie et les troupes du 2*^ corps. La cavalerie légère des généraux Castex et Gorbineau et la division de cuirassiers du général Doumerc ont été successivement engagées sous la protection du feu de l'infanterie et de l'artillerie. Cette détermination a
sauvé l'artillerie et fait perdre deux heures à l'ennemi qui, après, a renouvelé ses attaques avec la même vigueur. On a été obligé de quitter la position de Khotavitchi, dominée par l'artillerie ennemie. Il s'y est engagé une vive canonnade et une légère fusillade d'infanterie qui a duré jusqu'à la nuit close, époque à laquelle toutes les voitures avaient passé le détilé de la forêt et le pont en arrière de Zavichino.
Après quelques heures de repos, les troupes se dirigeront sur Kraïsk et y prendront position. J'ai prévenu le maréchal duc de Bellune que l'extrême fatigue des troupes sous mes ordres ainsi que le mauvais état des fusils m'obligent à me placer derrière lui et à le prévenir de faire Tarrière-garde demain. Je laisse à la disposition de ce maréchal les deux brigades de cavalerie légère des généraux Castex et Gorbineau.
La perte d'aujourd'hui, tant de l'infanterie que de la cavalerie, a été sensible. 11 est cependant probable que celle de l'ennemi a été beaucoup plus considérable.
Il est positif que le corps que nous avons eu à combattre est l'avant-garde du général Wittgenstein qui marche à notre poursuite. Ce fait a été constaté par la déclaration des prisonniers et par le rapport d'un détachement polonais qui avait été envoyé en maraude et qui est rentré hier après avoir traversé le camp ennemi en arrière de Kamen où il a vu l'infanterie qui
2l)S LETTRES DE 1812
paraissait très fatiguée et dont le nombre s'élevait à plusieurs régiments.
P. -.S. On remarque très distinctement des feux d'un camp nombreux à la hauteur de Plechtchennitsy ; c'est l'avant-garde ennemie qui s'est établie sur les hauteurs qui dominent Khotavitchi.
Je mets sous les yeux de V. A. S. l'état de situation des troupes sous mes ordres :
l^"", 2^ et S*" régiments de la légion de la
Vistule :
200 hommes
16® division polonaise :
Les trois divisions du 3°
corps :
Bialuze, 2 décembre 181 2.
Monseigneur, je reçois à l'instant la lettre que V. A. S. m'a fait l'honneur de m'écrire ce matin à une heure pour me prévenir que le maréchal duc de Bellune est chargé de faire l'arrière-garde. J'ai réuni ici tout ce qui reste d'infanterie des 2^ et S^ corps ainsi que les brigades de cavalerie légère des généraux Castex et Corbineau et la division de cuirassiers du général Doumerc.
Je laisse au duc de Bellune la cavalerie, une batterie de quatre pièces de 12 et deux obusiers. Je marcherai en arrière avec linfanterie en l'échelonnant de manière à pouvoir garder les ponts et les défilés, car ce n'est pas avec 1.000 hommes au plus qui me restent qu'on peut espérer de former une réserve.
J'ai renvoyé à la suite de la jeune garde les cadres des troupes du 3*^ corps avec les aigles (1). Je pense que ma présence ici n'est pas très nécessaire et que je pourrai sans inconvénient laisser le commandement au général Maison.
Je ne puis procurer à Y. A. S. des renseignements tirés des prisonniers de guerre parce que ces prisonniers ont été sur le champ envoyé^ au quartier impérial.
^i) Cf. <lAsr£LLiLiiE,Journal, p. 199 : « Les anciens régiments sont réduits à rien ; le maréchal Ney a envoyé leurs aigles, avec leurs officiers, à la jeune garde qui n'a pas elle-même trois cents hommes sous le» armes. »