Heeringen a Bkrtiiiek
Le baron de Heeringen, commandant le 6"^ régiment de la Gontedération du Rhin, a été chargé d'escorter le trésor de l'armée et il rend compte de sa mission à Berthier. Il ne sait pas très bien notre langue — mais combien de Français de la Grande Armée auraient écrit l'allemand comme il écrit le français ! — il emploie le parfait pour l'imparfait et le plus-que-parfait pour le parfait, et récipi-oquement ; il abonde en germanismes et il dit par exemple, plusieurs messieurs généraux ; il fait des fautes [ouvra pour « ouvrit )) ; une ordre pour « un ordre », la désordre pour « le désordre » ; malgré du pour « malgré le » ; conseillé pour « consulté »). Pour rendre son rapport plus clair, nous l'avons donc corrigé ; nous avons supprimé ses répétitions, effacé les trop flagrantes incorrections, sans rien ajouter de notre chef ; nous avons fait pour ce brave et loyal Heeringen ce qu'un officier français de ses amis aurait fait, si le colonel lui avait soumis son rapport; nous avons revu son travail et le voilà au net. Véridique d'ailleurs, fort intéressant, quelquefois saisissant, il renferme nombre de détails et rectifie nombre d'erreurs sur un des plus mémorables événements de la retraite, le pillage du trésor à Kovno le 13 décembre.
Kœnigsberg, 22 décembre 18 12.
Monseigneur, en partant de Koenigsberg le 23 novembre, M. le général de division comte de Loîson
m'ordonna d'escorter avec le régiment un trésor impérial à Vilna. A l'étape de Eve, dans la nuit du 4 au 5 décembre, j'ai reçu Tordre de faire rétrograder surKovno ce trésor et de le faire escorter par un bataillon ; tout cela s'elTectua sans accident.
Le lendemain, je poursuivis ma marche pour Riconty. Le même soir, je reçus un second ordre de M. le gouverneur général de Vilna, de m'arrêter à Riconty avec le reste de mon régiment pour attendre le trésor impérial qui devait partir de ^'ilna le 6 décembre au grand matin. !Slais ce trésor n'arriva à Riconty que le 10 après minuit ; les chevaux d'attelage n'étaient pas pansés et très mal fettes [sic). Malgré le faible état de cet attelage, je me mis en marche le même jour et j'arrivai à Zismori le 1 1 décembre à 3 heures du matin, étant obligé à laisser trois voitures, par faiblesse des chevaux, devant le village, avec une garde d'un officier et vingt hommes, dans l'intention de faire panser les chevaux auparavant. M. le payeur ije crois qu'il se nomme M. Palier) lit donner de l'avoine en abondance aux soldats du train qui meucdent les chevaux.
Vers 9 heures du matin, je voulus recommencer ma marche pour Kovno ; mais au lieu que je croyais que les chevaux étaient nourris, ils n'avaient pas reçu la moindre chose à manger ; à peine on trouvait les fourgonniers et l'attelage pour seize caissons ; les autres s'étaient évadés.
Au même moment arriva M. Bernard, payeur gêné-
rai de Tarmée, et on lui rendit compte de ces sept caissons et des dispositions prises. A 9 heures 1/2 j'étais en pleine marche avec seize caissons pour Kovno. A peu près à deux lieues de Zismori les roues d'un caisson se brisèrent, et sans moyen de les réparer. M. le payeur qui en avait la surveillance, m'engagea, après avoir consulté plusieurs généraux, de faire répartir l'argent parmi les soldats, parce qu'il était impossible, d'après ce que disait M. le payeur, de surcharger les autres caissons sans risquer d'être obligé à les laisser tous en arrière. M. le payeur ouvrit luimême le caisson, y monta, et quand la cavalerie qui passa, je ne sais de quelle nation ils étaient, vit ce qui se passait, elle chargea, le sabre à la main, ma troupe et, en deux minutes, le caisson fut vidé par eux.
Soit par méchanceté, — car moi-même j'ai attrapé les piétons de la cavalerie qui voulaient tourner vers les fossés de la route les premiers chevaux des caissons pour les faire verser — ou soit par la mésintelligence des voituriers, un autre caisson fut mené contre le coin d'un pont et se brisa sur le champ. •
Rendu sage par le premier cas, je demandai à plusieurs généraux : quoi faire ? Ils me répondaient toujours : cest votre a/faire. Un instant après (passa) un aide de camp de S. M. le roi de Naples ; je demandai son nom, et je crois qu'il s'appelait M. Humbert ; il me conseilla de faire partager l'argent parmi la troupe. Mais je répliquai : « La cavalerie m'a chargé déjà une
fois, et je ne veux pas i^tomber encore dans le même cas. » Il dit : « Voyons, ouvrez le caisson, et que chaque officier prenne un sac ; j'en réponds. » J'avais mis ma troupe en ordre de bataille, les officiers dans les rangs, et M. l'aide de camp voulait faire partager cet argent. Mais au moment même une foule de canailles de toute sorte se jeta sur le caisson et, malgré que beaucoup d'eux furent grièvement blessés, le caisson fut pillé comme le précédent.
Après cet événement, j'avais encore quinze caissons avec lesquels je suis arrivé sans accident à Kovno, c'est-à-dire que mes soldats les ont menés et tramés, et, par ce pénible ouvrage, le bataillon a eu le malheur d'avoir plus de deux cents hommes avec mains et pieds gelés.
Tous les caissons furent mis en parc, de l'autre côté du pont de Kovno, et j'allai prendre les ordres de S. A. S. Monseigneur le major général. Votre Altesse m'ordonna d'escorter avec mon rés^iment le trésor entier, après m'étre concerté avec MM. les payeurs.
Après que le trésor fut chargé, je me transportai de l'autre côté du pont de Kovno à une heure de la nuit, le 13 décembre, et je iis ma disposition.
M. le major Blumrœder (était) à la tête avec une avant-garde de 450 hommes, et dans le défilé deux détachements comm.andés par M. le lieutenant de Hesperget M. le lieutenant Neuschœfer, et je me réservai l'arrière.
Au même moment, je voulus faire chercher les conducteurs et les soldats du train pour atteler les chevaux qui n'étaient pas pansés, comme les jours d'auparavant ; aussi, l)eaucoup de ces chevaux étaient crevés, faute de nourriture.
Vers 3 heures du matin, je fus en train. Mais la colonne ne pouvait pas filer parce que la bouche du défilé était barricadée par des carrosses et des voitures de toute sorte. Après avoir fait jour, sept traîneaux et quatre caissons purent avancer et monter à la crête de la montagne. M. le major Blumrœder escorta avec cinquante hommes ces traîneaux, et les quatre caissons filèrent, sous une escorte de cent hommes : j'esjjère qu'ils sont arrivés à leur destination.
Mais un caisson avait déjà cassé son timon à trois lieues au-delà de Kovno ; on avait négligé de le réparer, et, vu qu'aucun de MM. les payeurs n était visible, je crus bonde le faire réparer moi-même. Je mis cette voiture en aiTÎère, sous l'escorte d'un sergent et de douze hommes. Mais pendant que j'étais occupé dans le défilé, cette faible garde fut battue à mort par les traîneurs de la garde impériale, et le caisson, pillé.
Vers 8 heures du matin, arriva l'artillerie hessoise qui força le défilé, par ordre d'un général, je ne sais lequel, et versa deux caissons. Je voulus sauver cet argent avec main forte, mais vainement. 11 n'y eut pas un officier de mon corps qui ne fût battu et mal-
traité ; les fusils de mes soldats furent brisés, et on en vint aux mains.
J'ai oublié de dire que, vers les 8 heures du matin, une douzaine de foiir^onniers du train arrrivèrent auprès de leurs chevaux : mais ces lâches coupèrent les traits de leurs chevaux, et. pendant le tumulte, ils s'en allèrent avec leurs chevaux. J'étais abandonné de tout le monde quand les Cosaques commencèrent le feu et traversèrent la glace du fleuve.
Malgré cela, je lis monter encore deux caissons, les plus avances. Mais, malgré toute la peine possible, j'eus le malheur qu'un deux se brisa encore et je fus obligé de le laisser aux mains des pillards. Je ne possédais plus qu'un caisson que j'avais pris sous ma propre surveillance parce que, par un hasard, un de M^I. les payeurs n'avait dit déjà à Zismori que l'argent dans les petites caisses était de l'or, et, vu que le caisson s'était ouvert et que je voulus le refermer dans le défilé, je vis qu'il était rempli de petites caisses.
Le même jour, je coucliai avec 8a hommes et avec tous les officiers du 2^ bataillon chez le général westphalien M. d'Ochs, et je me mis en marche le 14 pour Vilkovichld. Vers 7 heures, le dernier caisson se cassa, et, pendant que je voulais charger les petites caisses sur un traîneau qui m'appartenait, les traîneurs avancèrent avec main forte pour me pilier encore, enfoncèrent une caisse, la pillèrent, et je ne dus qu'à la fermeté de mes jeunes gens de sauver quatre caisses que
'lis I.ETTr.ES DE 1812
j'ai mises hier au soir entre les mains de M. le payeur général.
A présent, Monseigneur, je ne sais plus rien ajouter, sinon que, dans les dix-huit campagnes que j'ai faites, je n'ai pas vu des horreurs pareilles où on se permettait des attentats dignes de scélérats, et je prends M. le général de division Gérard pour témoin, qui était encore présent, lorsque l'ennemi arriva, dans quelle triste situation je me trouvais.
Mon propre cœur me dit que j'ai fait tout le possible pour remplir les devoirs dus à S. M. l'Empereur et Roi, et que tous les officiers ont suivi mon exemple ; mais nous étions trop faibles pour mettre ordre au désordre.
Daignez, Monseigneur, accepter cet exposé avec bonté et agréer l'expression des plus profonds respects avec lesquels je suis, Monseigneur, de V. A. S. le très humble, très dévoué et très fidèle.
Le colonel commandant le 6" régiment de la Confédération du Rhin.
Baron de Heeringen