Drouot pendant la retraite
On a publié jadis [Carnet de la Sabretache, 1897, p. 455-457 et 1900, p. 411-412) des lettres écrites par Drouot durant la retraite de Russie.
L'une est datée de \'ilna, 3 juillet ; on n'y relèvera cjue ces mots qui expriment l'impatience de la bataille prochaine : « Tous mes vœux se bornent à rencontrer les armées russes qui se retirent en notre présence ; puissent-elles nous attendre enfin ! »
Même désir dans une autre lettre, datée de Babinovitchi, 12 août : « On espère qu'il y aura sous peu de jours une grande bataille ; nous marchons vers les Russes qui nous attendent, dit-on, sous les murs de Smolensk ; Dieu veuille nous procurer enfin le bonheur de joindre ces Russes que nous poursuivons depuis si longtemps ! »
Une autre lettre, datée de Kœnigsberg, 1®"" janvier 1813, est bien plus importante, et voici le passage essentiel :
« Nous avons eu à combattre la faim et surtout le froid, ennemis terribles sous lesquels un grand nombre d'hommes et de chevaux ont succombé. Ma santé n'a pas été altérée un seul instant ; j'ai conservé mes
forces et toute ma vigueur ; pou de jeunes gens de vingt-cinq ans auraient pu lutter avec moi. J'ai eu la douleur de voir périr de froid et de misère un grand nombre de mes canonniers ; la perte successive de tous mes chenaux du train m'a forcé à abandonner tous mes canons ; ces sacrifices m'ont déchiré le cœur. J'ai perdu toiîs mes domestiques, cheA'aux et effets ; je regrette beaucoup mes domestiques ; la perte de mes chevaux et eiîets ne m'affecte point. Si nous avons éprouvé des désastres, l'honneur entier est resté. Partout où nous aA'ons voulu combattre les Russes, nous l'avons fait aA^ec avantage. Les Cosaques se sont enrichis de nos dépouilles ; mais cinquante fusiliers ou une pièce de canon suffisaient pour dissiper leurs troupes les plus nombreuses. »
Cette noble lettre du i^ janvier 4813, si fîère et si touchante, suffit à réfuter Pion de Loches. Dans ses mémoires [Mes campar/nes, p. 318), Pion accuse Drouot d'avoir été. non seulement un homme fort médiocre à la guerre, mais un égoïste, un « tartufe dévoré d'ambition qui sacrifiait tout pour se faire valoir et pour avancer » , et il nous montre Drouot s'esquivant pendant la retraite pour boire à l'écart quelques gorgées d'une bouteille de vin. Mais il a beau dire que la réputation de Drouot finira par tomber. Drouot, a dit Alacdonald, était « Thomme le plus droit, le plus modeste cpie j'aie connu, instruit, brave, dévoué, simple de manières, dun caractère élevé, antique » ; Pons
de l'Hérault le regarde comme un grand homme de Plutarque, comme la perfection de l'ordre moral, et Fain le nomme le dernier des Romains. C'était, a dit Ségur, « l'un de ces hommes doués de toute la force de la vertu, qui pensent que le devoir embrasse tout et qui sont capables de faire simplement et sans effort les plus nobles sacrifices ! »
Drouot était, pendant la campagne, colonel dans l'artillerie de la garde. Il fut, le 10 jan^der 1813, promu général de brigade dans la ligne, et, dit-il, atnigé de ce changement d'état, attristé de quitter ce corps de l'artillerie qu'il venait de voir détruit et qui faisait l'admiration de tout le monde. Mais il s apprêta sur le champ à rentrer en campagne, et le 26 janvier, l'Empereur le prit pour aide de camp, en même temps que Corbineau et Flahaut.
Celui que Napoléon a nommé le sage de la Grande Armée, avait toutefois, durant la retraite de Russie, réfléchi sur ce que ferait son souverain. Il parlait rarement poUtique. mais il dit im. jour à Pion : « Cette campagne, si triste qu'elle soit, aura un résultat favorable à la France ; l'Empereur va mettre désormais de l'eau dans son vin ; il se contentera de la gloire acquise ; il n'ira plus courir les aventures ; il a été battu, non par l'ennemi, mais par les éléments ; il fera la paix en cédant ses possessions de la rive droite du Rhin. »