‹ Lettres de 1812Chapitre 96 sur 98 · Les Westphalie.ns en · texte numérisé non relu

Les Westphalie.ns en

Nous avons traduit de l'ouvrage d'Arthur Kleinschmidl, ^e&chichle des KônigreicJis \T^es//â/cn, les pag^es suivantes tirées du chapitre intitulé « la campag-ne de 1812 » : dans un court et solide récit étayé sur les documents imprimés et manuscrits, Thistorien allemand l'etrace les destins du contingent westphalien.

Le 23 mars 1812 Vandamme prit à Dessau, comme général en chef, le commandement du 8*" corps d'armée et dès le lendemain le lieutenant-colonel de Lossberg, dans une lettre aux siens, exprimait la crainte que Vandamme dont la brutalité était connue, ne se maintînt difficilement dans l'entourage de Jérôme.

Sous les ordres de Vandamme, Tharreau et Ochs commandaient, le premier, la 24*^ division d'infanterie (ou 2® westphalienne) et le second, la 23^ division d'infanterie (ou 1''' westphalienne) — ils devaient échanger plus tard — en tout 20.000 hommes ; mais la 4" brigade ne se trouvait pas encore là et la plus grande partie ne rejoignit jamais le corps (1).

(i' Le i^'etle 8" régimeut d'infanterie de ligne élaient à Danzig, le 4° dans la Pomérauie Suédoise. — Le i" fit la campagne de Courlande sous

316 LinxREs DE 181 '2

La cavalerie comprenait 3.500 hommes. Elle était commandée [)ar les généraux de brigade westphaliens de WoUÎ, comte Hammerstein et comte Lepel ; mais la brigade de cuirassiers Lepel fut envoyée au 4*^ corps de cavalerie mené par Latour-Maubourg.

Comme artillerie, le 8® corps d'armée n'avait que 40 canons et 4 compagnies du train. Cette artillerie était sous les ordres d'Allix que le roi Jérôme venait de nommer général de division (1).

Le colonel Ulliac commandait le génie.

C'était une belle armée, la fleur de la jeunesse Avestphalienne, 24 à 2o.000 hommes.

En Westphalie restèrent, comme dépôts, les troisièmes bataillons des régiments d'infanterie de ligne, excepté ceux des 2® et 7" régiments ; les septièmes compagnies de chaque bataillon ; les neuvièmes compagnies des régiments de cavalerie.

A Cassel étaient quatre compagnies de la garde et les dépôts des 2*^ et 5*^ régiments de ligne,

A Brunswick était le dépôt du 4^.

Macdonald ; môconfent des Saxons, Napoléon prenait plaisir aui Westphaliens, envoya un régimenl saxon derrière la ligne et lit venir à sa place le i" westphalien. — Le 8' se réunit au commencefuent d'octobre au 3* corp» d'armée. — Le ^® fit partie, plus tard, du 6* corps d'armée ; il passa k Berlin le 27 juin, sous les ordres du colonel Rossi, et défila devant Frédéric-Guillaume qui loua beaucoup sa tenue ; il plut aussi à Davout et au public, bien qu'il eût perdu 17 bommes par désertion.

(i) Borckî évalue l'infanterie à 114.707 hommes, la cavalerie à 3.30'> bommes et l'artillerie à i8 pièces.

Le 24 et le 25 mars les divisions Ochs et Tharreau passèrent l'Elbe et par Glogau, se dirigèrent à petites étapes sur Kalisch.

Le roi Jérôme arriva le 1 3 à Kalisch et passa ses troupes en revue. Mais ses premières impressions ne furent pas satisfaisantes et il écrivait à Cassel que la Westphalie lui était plus chère que la Pologne — on le désignait alors, ainsi que le grand duc de Wûrzbourg, comme candidat à la couronne de Pologne (1;.

« A notre entrée en Pologne, écrit un officier de Jérôme, cessa toute abondance d'approvisionnement. Même les tables des généraux, jusqu'alors bien garnies, disparurent. Déjà tout manquait, parce qu'il n'y avait nulle part de magasins. Le désordre et Findiscipline commencèrent à se montrer chez les troupes habituées à vine sévère subordination... Mais pas un homme ne pouvait remédier aux nombreuses plaintes qui arrivaient et déjà s'annonçait un périlleux système de réquisition en grand. La guerre n'était pas déclarée, et nous courions déjà le danger de mourir

(i) Haenlein au roi de Prusse, 3o mai ; Grote au même, i" juin [en ce cas, la Saxe espérait une partie de la WeslphalieJ ; Wintzingerode à Fùrstenstein, 7 juin (il espère que la Westphalie ne perdrait pas son roi).

de faim. L'armée polonaise avait, avant notre arrivée, tellement épuisé son propre et pauvre pays que pour nous qui venions ensuite, il ne restait presque plus rien et qu'il fallut prendre le peu qui existait encore avec une implacable rigueur. »

Ce fut surtout le manque de fourrages qui se fit sentir ; il fallait souvent les ramasser dans ce pays ami en usant de violence ; la cavalerie de la garde même manquait de paille.

La division Ochs entra dans Varsovie que les Polonais avaient quitté, le reste des troupes westphaliennes passa le 15 mai la Vistule à Gora et campa non loin de Varsovie. Le roi Jérôme inspecta les forteresses polonaises, alla le 22 avril à Cracovie (où il entra à cheval dans le plus complet incognito) et le 25 à Wieliczka (où il passa quatre heures dans les mines et rencontra un nègre de Saint-Domingue qui l'avait autrefois servi là-bas et qui le reconnut) ; le 3 mai, il arrivait à Varsovie. Bientôt de cette ville se répandirent les descriptions les plus exagérées : les Polonais, écrivait-on, admiraient, adoraient le roi ; des milliers de transfuges polonais accouraient des provinces russes, etc. ; Senfft ne pouvait s'empêcher de dire : « Si cela est vrai, les Polonais sont facilement enflammables. »

Le roi prit à Varsovie le commandement de l'aile droite de la Grande Armée, formée du 8^ corps westphalien, du S*" corps polonais sous Poniatowski, du

7*^ corps saxon sous le général comte Rernier et du 4*^ corps de cavalerie composé de ces trois nations sous Latour-Maiibourg ; c'étaient environ 80.000 hommes. Le général de division Marchand remplissait les fonctions de chef d'état-major.

Jérôme, avec son nombreux entourage, vivait à merveille aux dépens de Varsovie. « Mais, raconte un officier,, pour s'occuper un peu des troupes tout en prenant ses aises autant que possible, il faisait venir prescpie tous les jours, au jardin du palais de Saxe qu'il habitait, l'un ou l'autre bataillon de son corps d'armée. Là le bataillon devait faire l'exercice et de petites roanœuvres, et surtout s'accoutumer à former avec adresse et rapidité diverses sortes de carrés pour se préserver sûrement de l'attaque des Cosaques dont on commençait déjà à parler beaucoup. Souvent le roi comnMindait lui-même. »

Les gentilhommes de la cour et chambellans qui l'avaient suivi en PologTie comme officiers d'ordonnance, furent placés dans des régiments. Le frère de Bercagny, le chevalier Legras, colonel du bataillon des grenadiers de la garde, devint général de brigade et le général Chabert, commandeur de l'ordre de la Couronne. D'autres distinctions suivirent. Il semblait que le corps westphalien fût récompense à l'avance des services qu'on pouvait en attendre.

Cependant le ministre de la guerre faisait à Gassel tout son possible pour exécuter la conscription et on

se réjouissait d'être débarrassé de Fentretien de 42.000 Français depuis la conclusion de la convention de Paris, du 1" mai.

Jérôme demeura quelques jours à Pulavy, la brillante résidence du prince Czartorjski ; mais il jugeait que l'abbé Delille avait exagéré ses charmes. Le 2 juin il était de nouveau à Varsovie, et de là il écrivit à la reine que la guerre n'aurait peut-être pas lieu, mais qu'il fallait une bataille, que personne n'était en état de faire de pareils sacrifices et de porter de semblables fardeaux. Le comte Sentft-Pilsach blâme sa légèreté, son manque de délicatesse, et assure qu'il s'oubliait au point d'accepter dans les Etats de son allié, le roi et grand-duc Frédéric- Auguste, les félicitations de ses courtisans et d'entretenir sa cour par mille empiétements aux dépens de la Pologne. « Ce n'est pas, disait Napoléon à la reine Catherine, ce n'est pas en faisant la cour aux femmes et en tournant la tête à trois ou quatre d'entre elles qu'on gagne l'estime et le dévouement d'une nation. »

Le 14 juin. Jérôme reçut un ordre de marche. Il quitta Varsovie et son corps se rassembla le 17 et le 18 au bivouac devant Pultusk. De là il assurait à Catherine qu'il était bien loin de convoiter la Pologne,

qu'il y pensait aussi peu que l'Empereur, et à diverses reprises, avec un extrême mécontentement, il déclara dénué de tout fondement le bruit qui courait toujours à Gassel, qu'il monterait prochainement sur le trône de Pologne.

Les troupes réunies de Jérôme se portèrent à marches forcées, par Ostrolenka, vers Grodno sur le Niémen. Jérôme devait poursuivre constamment dans sa retraite le prince Bagration qui commandait la deuxième armée russe et le forcer à combattre ; il se donna toute la peine possible pour se conformer à cet ordre, mais ce ne fut que le 28 juin, qu'il put atteindre près de Grodno le territoire russe. Le pont était rompu ; le général iVUix fît jeter aussitôt un nouveau pont sur le Niémen, et un combat s'engagea avec l'arrière-garde russe ; AUix lui prit une centaine d'hommes et, le 28, il occupait Grodno avec l'avantgarde.

Le 30, le roi avec la cavalerie de la garde westphalienne et une division d'infanterie polonaise faisait son entrée dans Grodno, et les Polonais exaltés le saluaient par des cris de joie comme un libérateur. Le 2 juillet, arrivait, à son tour, l'infanterie westphalienne. Terribles avaient été les efforts des troupes par la chaleur, la pluie, les chemins sablonneux, les marais, le manque de vivres et de fourrages (Senfft rapporte le 9 juillet à Frédéric-Guillaume que l'armée westphalienne n'a pas eu de pain durant mainte longue

journée). Aussi se réjouit-oa cl uu repos de deux jours.

Mais Napoléon, assez injustement, à vrai dire, reprocha aux Westphaliens et aux Polonais leur lenteur et prétendit qu'elle avait préservé jiagration de la ruine. Jérôme chercha à se justifier. Il se broiulla à Grodno avec ^'andamme qui voulait, en vertu de pleins pouvoirs qu'il disait tenir de l'Empereur, régenter ie roi et se inêler de ses affaires (1) ; il ôta à Vandamnie le commandement du 8*"- corps et le confia tout d'abord au plus ancien général de division, à Tharreau, qui fut remplacé à la tête de la 24® division par Chabert. Le roi, aussi bien que Vandamme, envoya des officiers avec ses plaintes à l'Empereur. Vandamme suivit l'armée jusqu'à Bielica en assurant que Jérôme n'avait pas le droit de le destituer, et Jérôme écrivait à la reine : « J'ai été obligé d ôter à ^^andamme le commandement du 8'^ corps ; il en faisait de toutes les couleurs, pillant, volant, donnant des soufflets, des coups de pieds à tout le monde, etc. C'est incroyable, la haine que son nom inspire dans ce pays ; les habitants en ont une frayeur inconcevable. »

L'empereur fut irrité contre Jérôme qui agissait ainsi de son autorité privée, et il ne l'oublia pas. Mais

(i) Borcke parle aussi de divergences d'opinions sur l'organisation intérieure de l'armée ei particulièrement sur l'atlelage de l'artillerie.

LETTRES DE i812 3*23

il décida en sa faveur et renvoya Vandamme en France. Le 8*^ corps se plaig-nit avec Ochs — qui s'entendait le mieux du monde avec Vandamme — du départ d'un homme qui joig-nait l'habileté militaire et une discipline de fer à une grande bienveillance pour les soldats.

Cependant, de Grodno, le roi envoyait à sa femme une traite de cent jérômes dor par mois pour dépenses extraordinaires, afin qu'elle ne touchât pas aux cent mille francs quelle avait à Paris, et un Courier porta à Catherine un turban et une amulette de Cosaque ; les lettres de Jérôme respiraient autant de tendresse qu'une grande conliance en lui-même.

Le "5 et le 6 juillet Jérôme poursuivit sa marche, avec ses troupes, sur Novogrodek. 11 devait, comme Napoléon ne cessait de le lui recommander expressément, se mettre aux trousses de Bagration : l'Empereur espérait prendre ce corps russe ou du moins le jeter dans les marais de Pinsk et le séparer de l'armée de Barclay de Tolly pour le reste de la campagne. Mais Bagration ne se laissa pas rattraper. Il n'y eut cpie la cavalerie légère polonaise de l'avant-garde qui put, à Korelice, joindre l' arrière-garde de l'hetman général Platov qui repoussa victorieusement son attaque et lui infligea le 10 juillet à Mir im grave échec.

324 I.KTTHES DE 1812

Le 14 juillet, Plalov la battit même une troisième fois à Romanov. Mais la cavalerie française, sous Latour- Maubourg, ne pouvait pas passer pour vaincue.

Cela ne répondait guère à l'orgueil que Jérôme montrait dans ses lettres, et, en outre, il trouvait le loisir, durant cette marche, de s'occuper de nouveau de la construction du château de Cassel. Mais Napoléon était mécontent de lui à un haut degré. Dès le o juillet il chargeait Berthier, major général de la Grande Armée, d'écrire à Jérôme qu'il était impossible de manœuvrer plus mal et de mieux faire manquer un succès, et, dans un ordre secret du 6 au maréchal Davout, vieil ennemi de Jérôme, il décidait que sitôt que le o''. le 7*^ et le 8*^ corps d'armée et le 4^ corps de cavalerie seraient réunis au corps de Davout, ce serait le prince d'Eckmûlil qui prendrait le commandement en chef de toutes ces troupes.

Le roi, cependant, arriva le 13 juillet à Nesvije, regarda la poursuite de Bagration comme désormais inutile, donna du repos à ses troupes épuisées, et en Informa l'Empereur ainsi que Davout. De son côté, Davout, ù la tête du 1"^'' corps d'armée, n'avait pas satisfait Napoléon ; mais il rejeta toute la faute sur Jérôme, et l'Empereur fut plus que jamais convaincu que son frère avait fait échouer la destruction de Bagration.

Le 10 juillet, il lui donnait, en paroles dures, la permission de rentrer chez lui. Mais le roi ne voulait

rien entendre. Vandamme doit y avoir été pour quelque chose : SeniTt assure savoir qu'il exprima ses regrets à Napoléon qu'une si belle armée fût si mal commandée et Moranville attribue aux rapports de Vandamme l'exaspération de l'Empereur (l). Quoi qu'il en soit, le 13 juillet, Jérôme envoya, de Nesvije. un aide de camp à Davout, pour conférer avec lui sur les mesures communes que tous deux devaient prendre pour la réunion prochaine de leurs troupes. Son étonnement n'eut pas de limites lorsqu'au soir du 14 Davout lui apprit sèchement que lui, prince d'Eckmûhl, prenait maintenant le commandement en chef de l'aile ■droite, et joignit à ce billet la copie de l'ordre impérial du 6 juillet.

Profondément blessé, Jérôme déclara le même soir à l'Empereur qu'il lui était impossible de servir sous Davout, et demanda la permission de pouvoir se retirer ; il renvoya ses lieutenants à Davout comme à leur général; il communiqua, par lettre, à Davout, sa résolution, et le 15, il informait la reine de son intention de revenir. Pleine de craintes, elle écrivait alors dans son journal secret qu'elle était plus morte que vive, que lors même que l'Empereur aurait été injuste, le roi aurait dû se plier aux circonstances, qu'on ne ga-

(i) On disait aussi que Jérôme avait donné des ordres au général Reynier ; que Reynier ne les avait pas exécutés et en avait rendu compte à l'Empereur ; que Napoléon, déjà irrité contre son frère, lui avait écrit une lettre extrêmement dure. Bien des gens, du reste, se plaignaient de Jérôme, et, par exemple, le prince Joseph Poniatowski.

gnait rien à braver Napoléon, et elle ajoutait fju'il n'y avait jamais eu luie situation plus critique, plus malheureuse que la sienne.

Davout comprit qu'il s'était laissé entraîner, qu'il avait produit un ordre qui ne devait entrer en vigueur qu'après la réunion de tous les corps de l'aile droite ; il craignit d'offenser l'Empereur dans le roi, et, dans une lettre pressante, datée d'Igumen, le 15 juillet, il pria Jérôme de conserver le commandement et promit d'observer une cordiale entente. Mais lorsque l'officier de Davout arriva le l(i à Nesvije. il ne trouva plus le roi.

L Empereur lut lâché de la conduite de Davout, et ce qui le prouve, c'est sa lettre du 20 juillet, de Gloubokoïé, à Berthier. Vainement il somma son frère à plusieurs reprises de rester. Le la, le roi écrivit à sa femme que si les Anglais paraissaient en Allemagne, personne ne pourrait être plus utile que lui ; que, dans son dévouement invariable à l'Empereur et malgré l'airreuse dureté de celui-ci, il serait plus utile qu'en Russie où, de fait, il ne commandait plus. Le surlendemain, de Turczec, il marquait à Napoléon : « Actuellement, il dépend de Votre Majesté d'achever de me perdre ou de me sauver, puisqu'ayant remis le commandement depuis trois jours, ayant fait avec ma garde des marches rétrogrades et annoncé que Votre Majesté m'appelait sur un autre centre, je ne puis plus retourner. "S^otre Majesté pourrait me donner un com-

mandement sur les côtes en cas de descente dos Anglais ou entîn toute autre destination qu'il lui plaira. J'espère encore que dans une circonstance comme celle-ci d'où dépend le sort de toute ma vie, elle ne m'abandonnera pas. »

Le 1 6, Jérôme partit de Nesvije et emmena ses gardes du corps avec quelques compagnies de la garde. Mais, sur l'ordre de Napoléon, il dut renvoyer aussitôt à l'armée, sous le général de brigade de WollT, ces dernière compagnies qui faisaient partie du contingent, et il ne put conserver comme escorte que les gardes du corps qui, avec ses chevaux, arrivèrent à Cassel dans un état misérable. Cet ordre de Napoléon lui parvint à Korelice, endroit qii'il quitta le 21 ; le 22, il était à Bielica, et, le 23, àGrodno. On répandit en Westphalie ce bruit fabuleux qu'il était malade et qu'il avait dû partir — et Linden disait que ce départ prouvait de nouveau combien le roi unissait ses intérêts à ceux de l'Empereur — parce que son retour était utile à la sûreté et à la défense de son royaume. Mais, pendant ce temps, le souverain et général offensé écrivait à sa fidèle femme : « Tu peux bien penser que, si je retourne, c'est que je dois le faire, c'est que je ne puis faire autrement sans me déshonorer. Comment, moi (lui commande l'aile droite, composée de quatre corps d'armée, on m'ordonne, en cas de réunion ou de bataille, d'être sous les oi^dres d'un simple maréchal qui ne commande qu'un seul corps ! L'Empereur a bien

senti que ce ne pouvait être, car c'eût été m'affîcher aux yeux de toute l'Europe comme un homme incapable. Et n'eût-on pas dit avec raison : quand il s'agit de parades et de marches, le roi est assez bon pour commander ; mais quand il s'agit de se battre, il doit et ne peut qu'obéir? 11 eût autant valu me donner un coup de pistolet que de me déshonorer de la sorte... Je ne pouvais autrement agir sans me déclarer incapable aux yeux de l'armée et de l'Europe ; je n'ai pas mis la moindre humeur dans ma conduite et l'Empereur ne pourra, quand il sera de sang-froid, que me rendre justice et sentir qu'il a de grands torts vis-à-vis de moi dans cette circonstance. Bref, l'essentiel en ce moment, ce que V Empereur désire le plus, c'est qu'il n'y ait pas d éclat et que cela paraisse une chose simple. D'ailleurs, rien ne l'est elîectivement davantage. On veut que je serve, moi qui commande la droite, sous les ordres d un maréchal ; je ne le veux ni ne peux le vouloir, voilà tout ; je me retire ; c'est tout simple. » Le roi envoya le baron Sorsum à l'Empereur ; mais l'accord ne put se rétablir. Catherine était profondément affligée de tout cela, et Reinhard écrivait le 10 août au duc de Bassano que le roi, par sa déplorable inconsistance, se voyait rejeté loin de toutes ses espérances : < Il trouvera son trésor épuisé, ses sujets accablés, ses ministres désolés, sa considération entamée, le crédit anéanti, les ressources de l'avenir dévorées d'avance. »

Revenons à l'armée que nous avons laissée le 16 juillet à Nesvije. Le 8^ corps d'armée, c'est-à-dire les Westphaliens, marcha de Nesvije sans un jour de repos, par Borissov et la Bérésina, sur Orcha. Là, le 27, sur le bord du Dnieper, en deçà de la rivière, il établit un camp où les gardes commandés par WollT vinrent le rejoindre le l"'" août. Le corps n'a^ ait pas encore tiré un coup de fusil, et il avait déjà plus de 2.000 morts, blessés et malades ; la faute en était aux marches forcées et à la mauvaise nourriture ; les bataillons se voyaient réduits de moitié.

Le 30 juillet, au camp d'Orcha, Junot, duc d'Abrantès, prit le commandement du 8® corps. Ochs menait de nouveau la 24" division et Tharreau la 23*^.

Le M août partaient de Cassel, pour l'armée, 1.200 hommes d'infanterie et 300 hommes de cavalerie, fournis par les dépôts westphaliens.

Mais la nomination de Junot se montra bientôt funeste pour le 8*^ corps. Il témoignait à ses troupes un grand mépris.

Le 12 août, il partait d'Orcha avec son corps. On eut à supporter de terribles fatigues dans la marche sur Smolensk. Par la maladresse de Junot, le corps arriva trop tard pour pouvoir prendre part à la bataille de Smolensk et à l'enlèvement de la ville par les Français.

Le 19 août, les Westphaliens devaient se jeter entre l'armée russe et son arrière-garde et anéantir celte dernière. Ils franchirent en conséquence le Dnieper. Mais les seules troupes qui purent assister au combat de Valoutina-Gora furent les trois régiments de cavalerie légère, les chasseurs et les carabiniers de la garde, quelques compagnies d'infanterie légère et deux batteries. Animées par Ochs, elles firent du mieux qu'elles purent. Le général comte Hammerstein se distingua à la tête de la cavalerie légère. Le lieutenant colonel Guillaume-Ernest-Louis de Hesberg, des chasseurs carabiniers et le capitaine de Wurmb, du 2^ bataillon d'infanterie légère, succombèrent (1). Ce dernier bataillon fut détruit presque jusqu'au dernier homme par les Cosaques. ^lalgré tout, le but que Napoléon avait en vue ne fut pas atteint. Irrité contre Junot, l'Empereur décida que le 8® corps ferait l'arrière-garde de la Grande Armée, et le 24, le 8" corps partait de Smolensk.

11 jeta des ponts sur le Dnieper à Sloboda-Pnevo et il endura la faim : les corps qui l'avaient précédé avaient tout dévoré. On ne pouvait ramasser quelques vivres, lorsque les Cosaques ne les attrapaient pas, qu'en envoyant de côté et d'autre des détachements.

(i) Tombèrent aussi l'officier des chasseurs-carabiniers, Adoiphe-Gharles- Albert de Buttlar de Stie.lenrode et le capitaine fVédéric-Guillaume de Spiegcl de Peckelslieim

Tout le monde était de mauvaise humeur ; on maudissait Junot ; on se faisait une image ravissante de Moscou où l'on espérait trouver bientôt la iin de cette période de souiïrances ; on soupirait après une bataille pour déployer son courage et montrer que Junot était seul responsable de toutes les fautes commises.

Enfin, le 6 septembre, par Dorogobouje, Viasma et Ghiatsk, les Westphaliens atteignirent Mojaisk. L'Empereur les mit de nouveau en ligne (1), et le 7, ils participaient à la sanglante bataille de Borodino sous le commandement supérieur du maréchal Ney ; ce qui ranima leur courage. Ils étaient au centre et ils se distinguèrent brillamment. Ochs, Allix et Hammerstein surtout méritèrent l'éloge de Ney, et Napoléon, comme il le fit dire au roi par le duc de Bassano, fut très satisfait ; mais il n'eut pas l'idée d'éA'ire à Jérôme (2).

La cavalerie légère soufTrit surtout à Borodino. Le général Damas tomba (3). Les généraux Tharreau et

(i I Trois bataillons et deux escadrons étaient restés pour garder la ligne d'étapes ; les Westphaliens comptaient à peine lo oo<> hommes.

(a) Pour honorer los Westphaliens, Napoléon se Et garder au Kremlin durant un jour par la garde westphalienne. Mais le 5 octobre. Senfft se demandait combien de temps l'Empereur et son frère seraient d'accord et combien de temps Jérôme cajolerait encore Rcinhard.

(3) Auguste Damas. C'était le « Bavard westphalien ». Il commandait la i""» brigade de la 2" division. Ses soldats qui l'adoraient, lui élevèrent, sur le champ de bataille, nn petit monument de bois. Jérôme donna à sa veuve une pension de 2.000 francs et se chargea de l'éducation de ses enfants. Ochs remplaça Tharreau ; Danloup- Verdun remplaça Ochs, et le généra! Fûllgraff succéda à Damas.

Lepel succombèrent à leurs blessures, le premier le. 27 septeml)re, le second, le 21, neuf jours après l'amputation du bras gauche ( 1 j .

Le colonel Georges-Louis-Eitel, baron de Gilsa, du jev régiment de cuirassiers, mourut également de ses blessures le 12 septembre.

D'autres restèrent aussi : les lieutenants-colonels de Colin, de Cramon, de Knorr et Ernest de Stockhausen (2).

A l'exception de Ochs, tous les généraux étaient blessés.

La perte totale des Wesf phaliens fut de 4 à SOO morts et de 2. SOO blessés ; encore ces derniers moururent-ils

(i) J.epel avait plusieurs fils qui, comme lui, servaient le roi Jérôme. Un seul était resté fidèle à l'Electeur de Hesse et vivait à Vienne ; un jour, il écrivit à son père pour lui donner rendez-vous à Francfort. Le père, connaissant la défiance de Jérôme, refusa. Jérôme le sut et il dit à Lepel au cercle de la cour : « Vous avez refusé un rendez-vous à votre fils ; j'estimo votre loyalisme, mais je n'ai rien contre votre fils ; il est resté fidèle à son maître malheureux, cela lui fait honneur et je désire seulement que ceux qui sont restés dans le pays pour se consacrer à mon service, puissent montrer une semblable fidélité. Je ne fais pas violence aux sentiments de la nature ; partez et allez voir votre fils. « Lepel fils fut, après la restauration de l'Electeur Guillaume I", envoyé de Hesse à Vienne, puis à Francfort.

(sy Stockliausen, du -2' hussards, mourut le 26 septembre. Le colonel Louis-Guillaume-Jules, baron de Stein-Liebenstein de Barchfeld, le chef d'escadron Frédéric-Guillaume baron de Gilsa, le premier lieutenant Philippe-Louis de Dahvigk de Hoof périrent dans la campagne de i8ia ; le général-major Charles-Christophe-Guillaume de Hesberg mourut à Kœnigsberg de blessures reçues à Borodino, et son frère Christophe-Charles, officier ^ainsi que le capitaine Charles de Ijaumbach) disparut ; Frédéric- Guillaume-Louis baron Schenck de Schweinsberg, capitaine, mourut à l'hôpital de Jaroslav.

pour la plupart, faute de soins. Le corps n'avait plus qu'un tiers de sa force.

Malgré toutes les fêtes, cette part des troupes \\-estphaliennes à la gloire française ne put changer l'humeur visible de Jérôme, et Reiuhard, ainsi que Senfft, jugeait qu'il l'egrettait surtout de n'avoir pu obtenir dans la bataille et la gloire des héros et la louange de l'Empereur.

Napoléon laissa pendant plusieurs jours sur le champ de bataille les Westphaliens si cruellement décimés. Puis ils maintinrent la communication entre Moscou et Smolensk. Leurs détachements occupaient tous les lieux d'étape de Dorogobouje à Moscou. Leur quartiergénéral était Mojaïsk.

Les deux régiments de cuirassiers étaient entrés à Moscou avec les Français, et une brigade d'infanterie combinée servait d'escorte aux convois qui se rendaient à ^loscou et qui en venaient. Mais le reste du corps n'y alla pas.

Peu à peu le chiffre des hommes remonta ; les soldats guéris et ceux qui s'étaient dispersés revinrent ; l'infanterie eut de nouveau 4.500 hommes ; le 8*^ régiment d'infanterie, sous l'aide de camp du roi. le général Danloup-Verdun. rejoignit à Ghiatsk, et alors Ochs forma de tout le corps une seule division de trois

brigades. Mais les mesures de Junot étaient, comme toujours, à contre-sens ; Ochs demanda son congé au roi Jérôme dans le cas où Junot resterait à la tête des Westphaliens.

Cependant l'intervention des levées russes rendait La situation sur les routes d'étapes de jour en jour plus périlleuse ; beaucoup de gens furent pris, et même dans la nuit du 10 octobre les troupes du général Dorochov surprirent le premier bataillon du 6® régiment d'infanterie de ligne à Vereya, le massacrèrent en partie, prirent le reste, environ 370 hommes, entre autres le commandant du régiment, le colonel La Ruelle, et son état major, et enlevèrent un drapeau. Depuis, les troupes de Mojaïsk s'entourèrent de gardes et de postes.

Lorsque commença la retraite de la Grande Armée, le 8*" corps comptait encore 5.400 hommes à pied. 600 à cheval et tous ses canons. Il quitta le 28 octobre Mojaïsk qui fut incendié, forma lavant-garde de la Grande Armée et après s'être traîné péniblement, atteignit Viasma le 31.

Dès lors, les pertes devinrent toujours plus sensibles ; la détresse fut plus atl'reuse. A la vérité, l'Empereur louait la discipline des Westphaliens, mais il blâmait en même temps leurs nombreuses désertions. Après Viasma, des centaines d'hommes périrent chaque jour de faim et de fatigue. Puis, le 6 novembre, tomba une neige épaisse, et les vivres manquèrent. Dès qu'il

n'y eut plus de quoi se nourrir^ la discipline cessa ; les gens, par troupes, s'écartèrent de la route pour chercher du pain, ils tombèrent dans les mains des Cosaques et des paysans, ils mom^urent gelés dans la neige, et le sort des malades, de s mourants, qui restaient en arrière, fut épouvantable. Sur les collmes escarpées et couvertes de verglas près de Valoutina, le général AUix dut abandonner presque tous les canons. 15 à 1.700 hommes à peine atteignirent Smolensk le 9 novembre.

Le 12, lorsqu on reprit la marche, onforma de chaque brigade un bataillon. Ces trois bataillons se battirent bravement à Krasnoï du 13 au 17. frayèrent le chemin à Napoléon et à ses gardes, franchirent le 19 à Orcha le Dnieper et arrivèrent le 22 à Bobr. Ils ressemblaient à des cadavres. « On n'espérait, dit un Westphalien, et on ne craignait plus rien; linditférence à tout, même à la mort, dominait notre esprit entièrement hébété ; on était descendu au niveau de la brute. »

Ochs réunit alors tous les Westphaliens en un seiil bataillon. Il fit ôter des hampes tous les drapeaux et brûler les hampes, et chaque chef de bataillon enroula le drapeau autour de sa ceinture.

Le 27 novembre, le bataillon de nouveau réduit était formé en une compagnie qui, sous les ordres du capitaine d'Altenbockum-Bardeleben, passait la Bérésina.

Le 28, Ochs, avec tout ce qui existait encore du 8® corps, c'est-à-dire environ 50 hommes d'infanterie

336 LKTTi'^ES DE 1812

et 60 hommes de la cavalerie légère d'Hammerstein, campait dans une ferme.

Enfin, peu de jours plus tard, cette troupe était dispersée. Officiers et soldats combattaient isolément pour se frayer un chemin vers la patrie. Seul Hammerstein put se vanter de revenir à cheval en Westphalie et d'y ramener une poignée d'hommes armés.

Le 4*^ régiment d'infanterie de ligne westphalien, appartenant au 6^ corps d'armée, était encore à Vilna en assez bon ordre ; il partagea la retraite de la Grande Armée et fut, lui aussi, anéanti.

Le 12 décembre, les débris de l'armée atteignirent Ko vno. Le jour suivant ils traversaient le Niémen. Le 16, ils se trouvaient sur le sol prussien, à Schirwind.

Thorn avait été désigné comme point de ralliement au 8" corps. Ochs y tomba malade et il faillit mourir ; mais il réchappa. xVu commencement de janvier 1813 se rassemblaient à Thorn environ 160 officiers et 600 sous-officiers et soldats. Ils furent formés en un régiment d'infanterie que le général Fûllgraff conduisit à Cûstrin.

Grossen servait de second lieu de rassemblement. Ce fut là que le général Ochs et ses aides de camp se

rencontrèrent avec le reste de la cavalerie menée par Hammerstein.

Le 23 décembre Napoléon écrivait très laconiquement à son frère : « Il n'existe plus rien de l'armée westphalienne à la Grande Armée. »

Page 1