‹ Lettres de 1815Chapitre 31 sur 82 · A MiOLLIS, COMMANDANT A SiSTERON · texte numérisé non relu

A MiOLLIS, COMMANDANT A SiSTERON

Gap, 13 mars i8i5.

J'ai reçi; la lettre que M. votre chef d'état-major m'a écrite le 1 1 de ce mois, en ni'envoyant 230 hommes de la garde nationale de Marseille en remplacement du détachement d'artillerie et garde à cheval que vous aviez laissé à Gap. Cette troupe partira demain. J'ai l'honneur de vous prévenir que je pars demain pour les places de guerre de mon département. Je vous prie d'ordonner au commandant des troupes que vous envoyez à Gap, de correspondre avec M. votre chef d'état-major. Je recevrai avec plaisir et exécuterai les ordres que vous voudrez bien me transmettre, n'en recevant de personne, ce qui rend de plus en plus ma position diflîcile. Les deux régiments que j'ai dans la place n'ont point d'argent pour la solde ; jo ne dois plus sous quelques jours compter dessus ; prévenez-en, je vous prie, le maréchal Masséna (1).

(i) « Un ofUcier de coafiaace que j'avais envoyé à Grenoble, me fit le rapport de tout ce qui s'était passé dan» celte ville à l'arrivée de Biionaparte. La frénésie insurrectionnelle s'était emparée de la gnrnisun ; l'eieuiplc du 7* régiment do ligne et de eon chef avait en un instint fait changer l'esprit des hommes que l'honneur et la ridélito qu'ils avaient jurés au Roi, devaient retenir ; l'autorité du comte ^Inrchand fui méconnue : ce qui l'obligea da se retirer comme l'avaient fait S. A. R. Monsieur, Mgr le duc d'Orléans et M. le duc de Taronte, à Lyon, où, avec de l'argent distribué aux troupes, ils n'ont jamais pu les ramener à leur devoir. » (Note de Roslollanl.)

14, La mission d'Emery

Apollinaire Emery, alors âgé de trente ans, né à (jr;uul- Lemps, clans rarrondissement de La Tonr du Pin, avait, comme chirurgien de la garde, suivi Napoléon à l'île d'Elbe. 11 accompagnait TEmpereur dans la marche sur Paris. Le 3 mars, il reçut à Castcllanc un des passeports en blanc que Napoléon avait exigés du maire de cette ville ot il partit en avant, comme s'il avait un cong-é et rentrait dans sa famille. Sur son chemin, il rencontra le g'énéral Mouton-Duvernel et lui assura que la garnison d'Antibes et que Masséna même s'étaient déclarés pour l'Empereur Mouton écrivit au général Marchand qu'Emery allait à Grenoble et qu'il fallait l'arrêter. Mais Emery se cacha et il avait eu le temps d'annoncer l'arrivée de Napoléon et de distribuer ses proclamations. Sous la seconde Restauration il fut enfermé à la prison militaire de Besançon où le chef de bataillon Préfet, rapporteur au procès intenté au général Marchaïul, lui fit subir, le 23 février 1816, l'interrogatoire suivant.

Emery, — Je suis passé à Fîle d'Elbe comme chirurgien de la garde de Bonaparte et j'y suis resté jusqu'au 2G février 1815, époque à laquelle je suis parti avec cette même garde. J'ai débarqué le l*""' mars au golfe Juan, je me suis mis en route le 2 au matin, et

je suis arrivé le 3 au matin à Castellane. A midi du même jour, j'ai quitté la garde par ordre de Bonaparte, pour venir à Grenoble où était ma famille. Arrivé à Lafîrey, le 5 à 9 heures du matin, j'y ai trouvé le général Mouton-Duvernet à qui j'ai dit, sur sa demande, que Bonaparte arriverait ce même jour à Gap. Le général m'avait reconnu parce qu'il m'avait vu dans la garde. 11 a d'abord défendu de me donner des chevaux, mais il a ensuite levé cette défense ; il a pris la route de Gap et moi, celle de Grenoble où je suis arrivé le 5 à midi. A 5 heures du soir du dit jour, j'ai appris dans mon auberge que le général Mouton-Duvernet avait rétrogradé sur Grenoble et qu'il avait invité le général Marchand à me faire arrêter. Le général ^larchand fît faire des recherches de son côté et en fit faire par le préfet. Mais j'avais été averti à temps par mes amis ; je me cachai jusqu'à l'arrivée de Bonaparte, le 7 au soir ; en conséquence, je n'ai été témoin d'aucun des événements qui se sont passés dans la place jusqu'à ce moment. Mais j'ai appris que le général Marchand était sorti de Grenoble avec une partie du 11*' régiment, parla porte de Saint-Laurent, au moment où Bonaparte entrait dans la place par celle de Bonne, et j'ai été témoin que Bonaparte, dès le soir même et pendant tout le temps qu'il est resté à Grenoble, a envoyé plusieurs personnes au général Marchand pour l'engager à venir le joindre, propositions qui furent constamment rejetées. Bonaparte a

LETTRES DE liSKi ^^

même fait appeler M™« Marchand pour l'engager à faire revenir son mari ; mais le général s'est retiré à sa campagne à quelques lieues de Grenoble.

Prétet. — Quels ordres vous avait donnés Bonaparte à Castellane, et n'étiez-vous pas chargé de quelque mission pour le général Marchand ?

R. Emery. — Bonaparte m'a dit : va-t-en à Grenoble, tu diras que f arrive, et il ne m'a chargé d'aucune mission ni pour le général Marchand, ni pour aucune autre personne.

Prétet. — Est-ce que votre famille a quelques relations avec celle du général Marchand ?

Emery. — Non.

Prétet. — Avez-vous annoncé à Grenoble l'arrivée de Bonaparte, ainsi qu'il vous en avait chargé?

Emery. — La nouvelle était connue avant mon arrivée, et je n'ai vu que quelques anciens camarades qui m'ont dit qu'on était à sa poursuite.

Prétet. — Avez-vous vu à Grenoble, dans la journée du 5 mars, le général Mouton-Duvernet ?

Emery. — Je ne l'ai vu qu'à Lalîrey et à Lyon où je suis venu rejoindre Bonaparte.

Prétet. — Quelle opinion avaient les personnes que vous avez vues à Grenoble, sur la conduite que pourrait tenir le général Marchand quand Bonaparte se présenterait devant la place ?

Emery. — Le général Marchand passait pour un partisan du Koi et on croyait qu'il se défendrait certainement s'il était secondé par les troupes ; en ce moment encore, le général Marchand passe dans son département pour un bon royaliste.

\o. Ordki: de Maiicha.M) a Lessard

Le () ni;ti's, le gi'iuhal Maicliantl qui commandait à Grenoble, envoyait un bataillon du 5"^ de ligne, commandé par le chef de bataillon Lessard, à La Mure, et il remit à Lessard Tinslruction qui suit. Comme on le verra et comme Lessard l'aflirme (voir plus loin les pièces 1-4 et 15), Marchand ne donnait pas dans cette instruction Lordi'e de faire feu.' Il engage Lessard à ne pas se compromettre et lui recommande de pi^endre des précautions, d'observer les mouvements de l'ennemi, de recueillir tous les renseignements possibles ; mais il ne lui prescrit pas de tirer.

Il est ordonné à un bataillon du 5® de ligne de partir aujourd'hui de Grenoble pour se rendre à La Mure pour protéger les ouvrages qu'une compagnie de sapeurs est chargée d'exécuter pour faire sauter le pont de Ponthaut au moment où les troupes de Bonaparte se montreraient. A compter de demain matin 7 mars le commandant de ce bataillon ne laissera plus passer personne pour aller du coté de Gap et laissera passer ceux qui en viendraient. 11 fera reconnaître le long de la rive, en remontant la rivière, les gués et passages qui pourraient s'y trouver, et tâchera de les faire rendre impraticables, s'il y a moyen.

Dans le cas où les troupes de Bonaparte se montreraient, M. le commandant de bataillon ferait sauter le pont et se retirerait à Grenoble, ou pourrait attendre quelque temps pour observer les mouvements de ces troupes, dans le cas où il pourrait le faire sans se compromettre. Il prendra du reste toutes les précautions qui lui seront suggérées par les circonstances, pour avoir des renseignements positifs sur la marche de l'ennemi, ses projets, etc., et profitera de toutes les circonstances pour me tenir informé de tout ce qui se passera.

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