RelatioiN du chef de bataillon Lessard
Le chef de bataillon Lessard qui commandait à Laffrey le troisième bataillon du 5" régiment, était né à Rennes le 7 septembre 1778. Il prétend avoir été élève chirurgien à l'armée du Nord et à celle des côtes de l'Ouest. Quoi qu'il en soit, il débute comme serg-ent, puis comme sous-lieutenant au l^"" bataillon de l'Ouest en 1799; sous-lieutenant le 31 décembre 1801 et lieutenant le 7 août 1804 à la 24« demi-brigade, capitaine le 3 mars 1807, chef de bataillon au régiment des flanqueurs de la ligne et capitaine aux grenadiers de la garde le 8 avril 1813, il est nommé le '29 juillet 1814 chef de bataillon au 5° de ligne. Après et malgré Taffaire de Laffrey, il devient major au 70^ (19 juin 1815). Mais la seconde Restauration replace Lessard chef de bataillon au 5" (P"" août 1815) et le licencie (26 septembre 1815). Admis à la pension de retraite (fi février 1828), réintégré par la monarchie de juillet qui lui donna le commandement de là place de Rennes (23 septembre 1830) et le promut lieutenant-colonel (19 novembre 1831), Lessard, après avoir commandé dans ce grade le 49" de ligne (31 mars 1832), prit sa retraite le 3 juillet 1835 et mourut le 24 mars 1848. H avait reçu deux coups de feu, l'un aux reins et l'autre à l'épaule à la bataille d'Eylau et un coup de feu à la jambe droite à Crouy près Soissons. A Laffrey, il portait sur la poitrine la croix d'officier de la légion d'honneur qu'il avait obtenue le 28 novembre 1813. Mais venons à sa précieuse relation de l'événement. Nous
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avons laissé de côté le début du document, car, chose eu rieuse, ce début n'est, autre que celui de la lettre du colonel Roussille au duc deTarente (cf. plus loin la pièce 19). Lessard a eu connaissance de celte lettre, et, sans doute, pour mettre en relief le royalisme de son ancien colonel, il a reproduit textuellement le récit de la réunion des chefs de corps chez le général Marchand et la long^ue allocution de Roussille qui, parla, croyait évidemment faire sa cour aux Bourbons et obtenir le grade de maréchal de camj).
lielatioii historique de ce c/ui s'est passé à Grenoble concernant le j'' régiment (ïinfanteric de ligne.
Le 6 mars, à midi, M. le colonel reçut l'ordre de M. le comte Marchand de faire partir le 3* bataillon pour protéger une compagnie de sapeurs chargée de l'aire sauter le ponL de Ponlhaut et surtout de ne pas s'engager.
Les préparatifs de départ tinrent jusqu'à l^ heures. Le bataillon se mit en roule et M. le colonel l'accompagna jusqu'à une demi-lieue sur la route. Là, il lit former le carré, rappela de nouveau à chacun ses devoirs et recommanda surtout aux soldats d'être dociles à la voix de leurs chefs. Les cris de Vive le roi se firent entendre à plusieurs l'cprises. La colonne se mit en marche.
Arrivé à Vizille (quatre lieues de Grenoble), beaucoup d'enfants vinrent au devant du bataillon en criant Vive l Empereur. Je fis faire halte, passai sur
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le front du bataillon et recommandai à mes soldats de marcher en ordre et de se taire. Je traversai la ville. Quelques voix d'hommes se lîrent entendre, répétant les mêmes cris que les enfants. J'entendis quelques soldats dire : u L'on s'arrangera connne l'on voudra, mais nous ne nous l)attrous pas entre nous. » (Alors il faisait nuit.) Je rendis compte de suite à M. le général connnandant Marchand do ce ({ui venait de se passer à Vi/ille. Le gendarme, porteur de ma lettre, arriva à Grenoble à 1 0 heures du soir.
Mon adjudant-major qui avait pris l'avance avec les fourriers, rencontra à La Mure lavant-garde de Bonaparte. Il vint au devant de moi et m'en rendit compte. A l'entrée du ftmbourg, un officier pria mes éclaireurs d'arrêter et me lit demander de la part du général Gambronne. Je refusai de me rendre à cette invitation. Le général vint lui-même, et, malgré les instances qu'il lit, je ne voulus pas communiquer.
Le général rentra en ville, et, peu de temps après, j'entendis battre la caisse et sonner à cheval. Je craignis un mouvement de la part des troupes de Bonaparte, j'ordonnai de charger les armes. Mais le tumulte allant toujours croissant dans la ville, l'obscurité favorisant un mouvement qui eût pu donner les moyens d'envelopper les 250 hommes que j'avais, je me décidai à me retirer pour prendre une position militaire. Ce que je fis au village de Laffrey. Il était i heures du matin lorsque j'y arrivai. J'en donnai
de suite connaissance à M. le comte Marchand ainsi que de tout ce qui s'était passé à l'entrée de La Mure ; je lui demandai ses ordres.
A 7 heures, j'appris d'une manière certaine que Bonaparte était arrivé à La Mure. J'en instruisis M. le général Marchand,
A 11 heures, quelques vedettes parurent sur lu route et voulurent approcher mes avant-postes ; on refusa de les recevoir.
A midi, Bonaparte arriva avec quelques officiers et toute son infanterie. Alors je fis mettre sac au dos. Les soldats me regardèrent. J'entendis distinctement dire : « Nous ne nous battrons pas contre nos camarades ».
J'envoyai de suite au général Marchand. Quelques instants après, son aide de camp (1) arriva. Je crus qu'il m'apportait des ordres. Mais il ne venait que pour me voir.
Bonaparte envoya un officier à mon avant-poste, qui demanda à me parler. Je fis répondre que j'avais des ordres de ne pas communiquer.
Quelques instants après, il en vint un autre qui me fit des propositions, puis des menaces. Je refusai de me rendre près de Bonaparte, disant à cet officier qu'aussitôt que j'aurais re^u des ordres de Grenoble, je ferais connaître mes intentions. Le tout se passa en présence de cinquante hommes qui formaient mon
f t ) Randon.
avant-poste et de M. l'aide-de-camp du comte Marchand qui était présent.
Bonaparte resta sur la route depuis midi jusqu'à 3 heures. Fatigué d'attendre, il m'envoya demander si je ne voulais pas me décider à quelque chose. Je fis la même réponse que ci-dessus.
Tout aussitôt que l'officier fut de retour près de lui, il fit descendre son infanterie sur la route. Dans le même instant tous prirent leur course, l'arme sous le bras gauche, la baïonnette dans le fourreau, criant : « Nous sommes des Français, nous sommes vos frères ! » Ils se jetèrent dans les rangs en embrassant mes soldats. J'étais à la tête de mon bataillon. Bonaparte vint à moi et s'adressant aux soldats : « Eh bien, si vous voulez tirer, vous en êtes les maîtres ; me voilà au milieu de vous. » Les soldats restèrent comme frappés de terreur. Il pérora la troupe et il ordonna de marcher sur Grenoble.
L'on me plaça à la gauche de sa garde. M. le général Cambronne vint prendre le commandement de troupes sous mes ordres.
J'arrivai à Grenoble. Mon bataillon rendu au quartier, je me rendis de suite chez M. le colonel du régiment. Il était chez Bonaparte qui l'avait fait demander. A son retour, il me dit que Bonapai'te n'était pas content de notre conduite.
Certifié sincères et véritables les faits énoncés cidessus.
Paris, le 39 septembre 181 5.