Déposition de Lessard
Sous la deuxième Restauration le g-énéral Marchand qui commandait à Grenoble lorsque Napoléon se présenta devant la ville, fut enfermé à Besançon et accusé d'avoir défendu de faire ieu sur les troupes de l'usurpateur et de n'avoir pris aucune mesure pour arrêter les progrès de Napoléon. De nombreux témoins furent entendus, et c'est ainsi que Lessard déposa le 2.3 février 1816 devant le juge instructeur près le tribunal de premièi'e instance de l'arrondissement de Rennes. Sa fléposition est beaucoup plus intéressante que .^n relation.
D. Quand M. Lessard est-il parti de Grenoble par La Mure ?
R. Le 6 mars 1815, à 3 heures de l'après-midi.
D. Quelles étaient vos instructions ?
R. De faire sauter le pont de Ponthaut à trois quarts de lieue en avant de La Mure .sur la route de Gap. lors de l'arrivée des troupes de Bonaparte.
D, Avez-vous exécuté ces instructions ?
R. Non, car les troupes de Ijonaparte étaitMit à La Mure avant moi.
D. Quel rapport M. Lessard a-t-il fait au capitaine Randon, aide de camp du j^énér.d Marchand, lorsque
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celui-ci a été le trouver de la part de son oénéral ?
R. Lorsque le capitaine arriva, je lui demandai s'il m'apportait des ordres de M. le général. Il me répondit que non, qu'il était venu à Vizille pour savoir ce qui s'y passait, et qu'ayant appris que je n'en étais qu'à une lieue, il était venu me voir.
D. L'aide de camp vous a-t-il donné des ordres et, dans ce cas, en quoi consistaient-ils ?
R. Il ne m'en a remis ni verbalement ni par écrit. Je continue mon récit. Alors le capitaine Randon voulut remonter à cheval. Dans le même instant j'appris que Bonaparte venait d'arriver en présence de mes avant-postes.
D. Quelle heure pouvait-il être alors ?
R. De midi à une heure. Bonaparte envoya un officier de sa suite qui demanda à me parler. J'étais alors près de mon avant-poste avec M. Randon et l'ollicier qui commandait cette garde, L'enA'oyé de Bonaparte demanda à me parler. Je lui répondis que j'avais des ordres de ne pas communiquer. Cet officier retourna vers Bonaparte. Quelque temps après il en revint un autre, M. Raoul, capitaine d'artillerie de l'ex-garde, qui me dit qu il venait de la part de Bonaparte me prier d'aller lui parler ou de lui envoyer un officier. Je lui répondis que ni moi ni des officiers sous mes ordres ne quitteraient leurs postes. Alors cet officier me dit aA-ec humeur que je répondais sur ma tête des événements qui allaient se passer, et retourna
vers Bonaparte. Fort peu de temps après le départ de cet officier, Bonaparte fit descendre ses troupes sur la grande route et toutes coururent sur moi et les miens en criant : Nous sommes Français, nous sommes cos frères !
D. Pourriez-vous désig-ner par quelques circonstances de localité bien précises quelle était dans ce moment votre position et celle de Bonaparte et quelle heure il était alors ?
R. La route est encaissée dans les montagnes. J'avais fait garder tous les chemins vicinaux qui y aboutissent. Mon bataillon était masqué par un accident de terrain. Mes postes détachés étaient en vue ainsi que l'avant-garde. J'étais à la dernière maison en avant du village de Lafîrey. Les troupes de Bonaparte m'étaient masquées par un coude que la route fait en cet endroit ; mais je pouvais facilement le distinguer, lui, son état-major et les officiers qui l'accompagnaient. 11 était alors 3 heures de l'après-midi. Bonaparte vint à moi, je m'étais retiré vers mon bataillon et, s'adressant aux troupes, il leur dit : Soldats, si vous voulez tirer, vous en êtes les maîtres. Ne me reconnaissez-vous pus pour votre Empereur ? Et ne suis-Je pas votre ancien général ? Ce ne sont pas des motifs d'ambition qui me ramènent au milieu de vous. Les quarante-cinq premières tètes du gouvernement de Paris m'ont envoyé chercher à llle d'Elbe, et mon retour est appuyé par les trois jtremièrrs /nii.t.sances
de l'Europe. Alors les soldats et le peuple crièrent : Vive r Empereur.
D. Que faisait en ce moment l'aide-de-camp du général ?
R. Au moment où les troupes de Bonaparte coururent sur nous, l'aide-de-camp du général eut le temps de monter à cheval, et la vitesse de sa monture le sauva de leurs mains. Je vis \xn cavalier de la suite de Bonaparte le poursuivre, et ce cavalier a dit devant moi ; « Si je l'avais attrapé, le bougre, j'allais joliment l'arranger ! » J'ai su par des habitants de Vizille qu'il l'avait poursuivi jusqu'à l'entrée de cette ville.
D. A quelle distance est le village de LalFrey de la petite ville de Vizille?
R. Une lieue de montagne à descendre.
D. Avez-vous entendu l'aide-de-camp crier de faire feu, au moment où les lanciers de Bonaparte ont abordé le bataillon du S*' ?
R. Non, et, s'il l'a dit, personne ne l'a entendu.
D. Vous avait-il donné l'ordre de faire feu ?
R. Non, et, d'après l'ordre que j'ai exhibé, (1 ) il n'en est pas fait mention.
D. Combien de temps Bonaparte en personne est-il resté en vue de vos troupes et à quelle distance étaitil ?
R. Deux à trois heures, à la portée de fusil. Tous
(i) Voir cet ordre plus haut, pièce i5.
mes soldats se joignirent à ses troupes et je rentrai ensuite avec le bataillon à Grenoble.
D. Pourquoi n'avez-vous [pas ordonné de faire feu ?
R. Je n'en avais pasl'ordre. Quand je partis de Grenoble, le général Marchand se borna à m'ordonner de faire sauter le pont de Ponthaut, d'après l'ordre que je vous représente. Je lui objectai, en calculant ce que je savais de la marche de Bonaparte, que j'arriverais trop tard. 11 m'assura du contraire en présence de M. Roussille, colonel de mon régiment.
D. Par l'effet de quelles circonstances arrivàtesvous trop tard pour faire sauter le pont de Ponthaut ?
R. On me fit partir le 6, à 3 heures de l'après-midi,
et j'avais dix lieues à faire.
D. Quelles dispositions ont montrées les troupes que vous commandiez pendant la marche de Grenoble
à La Mure ?
R. M. le colonel du 5^ accompagna mon bataillon à trois quarts de lieue sur la route. Là il fit former le carré et rappela aux troupes le serment de fidélité qu'elles avaient fait au roi en jurant de suivre leurs drapeaux partout où l'honneur les appellerait. Les cris de Vive le roi se firent entendre. Je continuai ma route. A mon arrivée à Vizille, des enfants vinrent à moi en criant Vive V Empereur. Je fis faire liallc. passai sur le front de mon bataillon et ordonnai de marcher eu or.lreel vu silence, .\rrivr do l'autre côté
de la ville, je fis faii'e halte à ma troupe tant pour lui laisser prendre haleine que pour attendre la compagnie de sapeurs, la poudre et les outils qui devaient servir à faire sauter le pont de Ponthaut. Il était déjà nuit. J'entendis, en traversant la ville, plusieurs soldats de mon bataillon dire : « On s'arrangera comme Ton voudra, mais nous ne nous battrons pas contre nos camarades. » Pendant le repos de ma troupe, je montai promptement chez le propriétaire du château de cette ville et écrivis à M. le comte Marchand pour lui rendre compte de ce qui venait de se passer à Vizille. Aussitôt l'arrivée de la compagnie de sapeurs, je continuai ma route sur La Mure. A une lieue de cette ville, mon adjudant-major qui était parti une heure avant moi de Grenoble pour faire préparer le logement, vint au-devant de moi pour me prévenir que Tavant-garde de Bonaparte était à La Mure. Je pré- .sume qu'il pouvait être 9 heures du soir.
D. Quel rapport vous fit votre adjudant-major à son retour ?
R, Que les deux avant-gardes se rencontrèrent sur la place de La Mure, que l'adjudant-major des troupes de Bonaparte proposa à celui du 5*^ d'aller boire la goutte, que ce dernier refusa, réunit de suite les six fourriers qui l'accompagnaient, et revint au-devant de moi pour me rendre compte de ce qui venait de se passer à La Mure, Etant encore dans La Mure, l'adjudant-major aperçut un papier aux mains d'un de ses
fourriers qu'il cherchait à lire au clair de la lune. L'adjudant-major s'en saisit et me le remit à son retour. C'était une des proclamations de Bonaparte. Après avoir reçu ce rapport, je continuai ma route. Je marchais seul en avant de mon avant-garde. J'aperçus un homme qui venait à moi. Je criai qui vive. A ce cri, il se jeta dans le fossé. Je courus dessus et lui ordonnai de venir à moi. Il s'approcha. Je m'aperçus qu'il avait quelque chose de volumineux sous sa capote, je lui demandai ce que c'était. Il me répondit que c'étaient des effets. Je voulus les voir. Alors il me déclara que c'étaient des papiers que le général qui venait d'arriver à La Mure, lui avait ordonné de porter à Grenoble. Je m'emparai des papiers, et le clair de lune me permit de distinguer l'aigle et le mot proclamation. Je mis le tout dans mes poches et confiai à la garde de deux grenadiers l'homme qui en était porteur.
D. Avez-vous connaissance du moment de l'arrivée du gros des troupes de Bonaparte dans La Mure ?
R. Je continuai ma route vers La Mure, toujours marchant en avant de mon avant-garde. A mon arrivée, à l'entrée du faubourg de La Mure, on cria qui vive. Je fis répondre par le sous-ojficier qui commandait mes éclaireurs, le numéro de mon régiment. Alors, im officier des troupes de Bonaparte s'avança en priant d'arrêter ime minute, que M. le général allait venir parler au chef de cette troupe. Effectivement, M. le général Cambronne arriva et demanda le com-
mandant. Je fis répondre quej'étaisà placer des postes et que je n'avais pas besoin de m'aboucher avec lui. Le général 'attendit quelque temps et pria une deuxième fois de m'aller chercher. Je fis faire la même réponse. Pendant cet intervalle, le général Cambronne demanda aux voltigeurs s'ils étaient contents de leur sort. Un seul répondit : Nous dormons comme des cochons douze heur-es par jour. Le général Cambronne demanda une troisième fois si définitivement je ne voulais pas lui parler. Lui ayant fait répondre que non, il rentra de suite en ville. Tout aussitôt j'entendis battre la « grenadière » et sonner à cheval. Je me rendis près de mon bataillon et fis charger les armes. C'est alors que j'entendis plusieurs soldats dire: Il ne faut pas bourrer fort, car ça ira moins loin. Alors, je consultai plusieurs des officiers de mon bataillon qui se trouvaient près de moi, qui me répondirent qu'ils croyaient qu'il vaudrait mieux retourner en arrière, attendre le jour et recevoir les ordres de M. le général Marchand.
D. L'homme que vous arrêtâtes, porteur de proclamations de Bonaparte, vous dit-il qui les lui avait remises ?
R. Oui. lime dit que c'était le général qui venait d'arriver à La Mure. La manière dont il me le dépeignit, se rapportait au général Cambronne. Le tumulte allait toujours croissant dans La Mure, et, craignant d'être enveloppé avec les 250 hommes que
j'avais, je me décidai à me retirer en arrière pour m'emparer du défilé de Laffrey, seul point par lequel on peut déboucher dans le bassin de Grenoble, ayant de l'artillerie avec soi. Il était de 4 à S heures du matin. Lorsque j'arrivai à ce dernier endroit, j'écrivis de suite à M. le comte Marchand pour lui rendre compte de ce qui était arrivé à la porte de La Mure et du motif de mon arrivée à Laffrey. Je donnai communication de ma lettre au chef de bataillon du génie qui était avec moi et qui devait diriger les travaux du pont, je ne me rappelle plus son nom (1). Postérieurement, ce chef de bataillon disparut, sans que je puisse dire le moment. Je m'occupai, après avoir écrit à M. le comte Marchand, de reconnaître les localités et tous les chemins qui conduisent aux villages delà montagne. Un monsieur du village de Laffrey qui se trouvait dans la cour adjacente à la cour de la poste, me voyant passer sur sa propriété, me demanda s'il y avait quelque chose pour mon service. Je lui répondis que je passais dans sa cour parce que cela aljrégeait mon chemin. Après différente courses dans le village, ce même monsieur m'engagea à aller me rafraîchir chez lui ; ce que je refusai. Dans le courant de la matinée, un monsieur dont j'ignorais le nom et que j'ai su depuis être M. Dumolard, membre du Corps législatif, m'engagea à aller me rafraîchir dans la même maison (jue j'ai
(i) Il j'appelail Tournadre.
citée ci-dessus; je refusai. Vers il heures du même matin, un monsieur qu-on me dit être de Grenoble, dont le nom est Patel, Potel, ou Platel, avocat a Grenoble, arrive de La Mure, fut surpris par moi lisant une proclamation de Bonaparte à mes soldats; je lui arrachai des mains ce papier et lui demandai d ou il venait. « De La lime », me répondit-il. - « Que s y passe-t-il ? Bonaparte y est-il arrivé ? L'avez-vous vu .' Le connaissez-vous .> » A toutes ces questions il me répondit affirmativement. Au même instant un sero-ent vint me faire le rapport que quantité de paysans passaient dans la montagne. Après avoir réprimande fortement cet individu, je me rendis pour voir ce qm se passait, et je visau même instant cet individu entrer dcms la maison du particulier ci-dessus désigne, ou j-avais vu entrer précédemment le monsieur que j ai désio-né comme étant ^L Dumolard. D'après ce que je venais d'apprendre de l'individu dont je n'ai pu dire précisément le nom, j'eus la presque certitude que Bonaparte était à La Mure, et j'écrivis de suite et de nouveau au général Marchand pour l'en prévenir et lui demander de nouveaux ordres. Par la même ordonnance j'écrivis à mon colonel et l'engageai à voir le général Marchand pour lui parler de la position critique dans laquelle je me trouvais. M. le colonel reçut ma lettre, car il en donna connaissance à plusieurs officiers de son régiment. C'est une heure après qu'arriva l'aide-de-camp du général* mais il ne m'apporta
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pas d'ordre ni de réponse aux lettres que j'avais écrites au général : d'après ce qu'il me dit, il paraîtrait que ce serait de son propre mouvement qu'il serait venu de Vizille au village de Laffrev.
D. Avez-vous connaissance que Bonaparte ait fait poursuivre Faide-de-camp parce qu'il avait commandé de faire feu et que même il promettait cinquante napoléons si on le lui ramenait?
R. Je sais seulement qu'il a été poursuivi par un cavalier, et j'ai entendu dire par des officiers de la suite de Bonaparte que des paysans avaient été détachés pour faire le tour de la montagne et arrêter ceux qui voudraient fuir, mais qu'ils étaient arrivés trop tard. Je reprends le m de mon récit. Bonaparte, après son entrée dans le village, me fit marcher à la gauche de sa garde et envoya le général Gambronne prendre le commandement des troupes sous mes ordres. Nous arrivâmes à la porte de Grenoble dans laquelle j'entendis frapper avec des leviers à coups redoublés pour enfoncer les portes; elles cédèrent. Bonaparte et sa troupe entrèrent en ville. Je conduisis mon bataillon à la caserne et me rendis de suite après chez M. le colonel. Il était absent. Bonaparte l'avait fait demander. A son retour, il me dit que Bonaparte n'était pas content de nous.
D. Que devint a cette époque le général Marchand ?
n. Mon colonel me dit qu'il était parti une heure
avant l'arrivée de Bonaparte à Grenoble. J'ajoute à ma déposition que, lorsque M. Raoul, premier officier qui me fut envoj'é par Bonaparte, eut demandé à me parler en particulier, je lui dis, en présence de M. Randon et de ma garde, que n'ayant rien de mystérieux à recevoir de lui, il pouvait parler. N'ayant pu rien obtenir de moi, il retourna vers Bonaparte. Ce même officier me dit à l'hôtel des Trois dauphins, à Grenoble, en présence de plusieurs officiers et notamment de M. de Rascas, alors major du 5*= régiment et maintenant lieutenant-colonel du l*"" régiment d'infanterie de la garde royale, que, si je m'étais éloigné de quelques pas de ma garde, il m'eût enlevé sur le cou de son cheval.
18, Le hôle de Randon a Laffrey
Kandou, le t'ulur miiiislre de la guerre et maréchal de France, alors capitaine au 03' de ligne (depuis la fin de novembre t813)élait aide-de-camp de son oncle, le général Marchand. On a souvent prétendu qu'il vint le 7 mars à Laffrey donner à I>essard et au bataillon du 5' régiment l'ordre de faire feu. ^Lùs, comme témoigne I^essard et comme Randon dit lui-même dans V Exposé que nous publions, Randon n'était venu à Laffrey que pour savoir ce qui se passait et rapporter des nouvelles. II n"a pas crié feu, car, s'il avait crié « feu», il n'ati'ait pas manqué de s'en vanter dans son Exposé. D'ailleurs, ce n'était pas à lui à ordonner de tirer. Tout au plus, il aura conseillé de faii'e feu : « il est, a déposé le chef du génie Tournadre, il est arrivé au moment où les troupes étaient en présence des rebelles et, avant de se porter à la tète de la colonne, il ma dit : // faudra faire lirer dessus. *
Exposé de la conduite du capitaine Jt-nidun, aidc-dccatnp de M. le Lieutenant c/éncral. comte Marchand.
Grenoble, S décembre »8i5.
Employé à Gi'onoljlc à rc])0(jut.' du 1'"' 'nuir.s 1813 en qualité d'aide-de-canip de M. le lieutenant-général
Marchand, je fus envoyé dan* la matinée du / mars pour savoir ce qu'était devenu un bataillon du o^ régiment de ligne qu'on avait envoyé en avant, et qui, depuis vingt-quatre heures, n'avait pas donné de ses nouvelles, et, en même temps pour venir en toute hâte donner avis des événements importants dont je pourrais être témoin.
Je joignis ce bataillon à six lieues de Grenoble, en avant du village de Laitrey, et je ne tardai pas a voir paraître Vavant-garde des troupes ennemies qm furent bientôt suivies de leur chef.
Après diverses sommations auxquelles le chet de bataillon répondit avec fermeté, Bonaparte marcha sur nous à la tête de sa troupe, joignit une compagnie de voltigeurs qui formait l'avant-garde et qui le reçut aux cris de : Vive V Empereur.
J'étais à dix pas quand ce premier événement arriva et. jugeant qu'il était temps de remphr le but de ma mission, je tournai bride et traversai sans dithculté le reste du bataillon. Je fus bientôt poursuivi par cinq ou six chasseurs que Bonaparte avait envoyés après moi avec la promesse de cinquante napoléons s'ils pouvaient m'atteindre.
Je les perdais à peine de vue que je rencontrai le colonel Labédoyère qui désertait à la tête de son régiment. Je ne savais d'abord à quoi attribuer un pareil mouvement. Mais mon incertitude cessabientôt quand, entendant les cris de Vive T^m/^ereur, Labédoyère lui-
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même voulut m'arrêter en voyant le ruban blanc dont
j'étais décoré.
J'étais bien monté. Je me jetai sur un des côtés de la route, renversai les premiers grenadiers, et me fis jour, par la force de mon cheval, à travers le reste de la colonne, avant qu'elle eût le temps de se reconnaître. J'arrivai à Grenoble au milieu des cris d'une populace furieuse qui accourait au devant de l'usurpateur, et rendis compte à mon général des funestes événements qui s'étaient passés sous mes yeux.
Les mesures que l'on prit, ne purent arrêter l'insubordination des soldats, excitée par l'exemple trop contagieux de leurs camarades, et je sortis de Grenoble avec M. le lieutenant-général Marchand au moment où Bonaparte y entrait d'un autre côté.
Partageant l'opinion de mon général à l'égard de l'homme qui amenait tant de maux pour la France, mon sort a été uni au sien. Comme lui, je perdis mon emploi. Comme lui aussi, j'avais été réintégré dans les fonctions que j'occupais avant l'époque malheureuse du 7 mars.
Telle a été ma conduite pendant l'interrègne, et S. A. R. Monseigneur le duc d'Angoulême, à son passage à Grenoble, a daigné me donner quelques éloges sur la manière dont je m'étais conduit dans une circonstance aussi critique que fatale à la France.