‹ Lettres de 1815Chapitre 40 sur 82 · I.ETTPiES HE I8I · texte numérisé non relu

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se rangeraient tous les hommes d'honneur. Je rentrai chez moi. l'âme navrée de douleur, pour continuer ma dépêche. Je fis au ministre de la guerre le tahleau de ce qui se passait sous mes yeux, et je lui renouvelni l'assurance de mon dévouement inaltérable. J'écrivis en même temps à la hâte un résumé de tout ce qui se passait au général commandant à Lyon, et je remis mes dépêches au directeur de la poste. L'estafette qui les portait trouva la garde de la porte de France en insurrection ; cette garde ne voulut pas le laisser sortir et le iit rentrer en ville. (M. le directeur de la poste m'a rapporté mes dépêches quatre jours après. C'est ce qui explique l'étonnement naturel que manifesta le ministère avant le 20 mars, de n'avoir jamais connu d'une manière ofTiciellc l'occupation de Grenoble par l'usurpateur.)

Il m'arriva bientôt un second ofticier. du colonel Roussille, pour m'annoncer qu'une troupe de paysans et des soldats secouaient vivement la barrière, et qu'elle allait être renversée. Je lui fis répondre de faire tout son possible pour faire tirer quelques coups de fusil, afin de gagner du temps. Mais comment pouvais-je espérer qu'il pût faire exécuter cet ordre par des soldats qiii avaient voulu suivre Labédovère et qui criaient tous: Vive l'Empereii?'? Je vis ali)rs clairement que nous ne pourrions pas espérer le rester jusqu'à 2 heures du matin.

Le colonel Roussille no tarda pas de m'envoyer in

troisième officier pour me dire que la barrière était renversée, et que Bonaparte était à la porte, ordonnant de l'ouvrir ; que, sur sa réponse qu'il ne recevait d'ordres que de moi, il lui avait dit qu'il me destituait ; que le colonel Roussille lui avait répondu qu'il connaissait son devoir et qu'il n'obéirait qu'à moi ; que, là-dessus, le colonel Labédoyère criait aux soldats d'arracher les épaulettes des officiers, s'ils ne voulaient pas ouvrir la porte ; que les soldats criaient tous : Vive V Empereur. Je fis dire au colonel Roussille de tenir bon, que nous ne tarderions pas à partir. Dans ce moment, le colonel Gerin entra chez moi et me dit : « Croj'^ez-vous, mon général, qu'il faille donner Tordre de faire feu? » Cette question m'étonna et je lui demandais s'il avait (juelque espoir de faire obéir les soldats. Il me répondit qu'il n'en avait aucun, que tout le monde criait : Vive V Empereur ! « Alors, cela est inutile, lui dis-jc, il faut ne penser ([u'à la retraite ; aucun soldat ne tirerait et peut-être que beaucoup nous suivront. » Je crois même que j'ajoutai : « Lorsqu'on est sûr ([u'un ordre ne sera pas exécuté, c'est une faute de le donner. » J'étais préoccupé des moyens que je prendrais pour mettre de l'ordre dans notre sortie, et j'avais envoyé trois compagnies de canonniers à la porte de Saint-Laurent par où nous devions sortir pour la tenir ouverte et empêcher qu'on ne pût passer la rivière sur des bateaux pour venir nous couper le chemin.

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Vne demi-lieiire après, le colonel Houssille m'envoya un quatrième oiïicicr pour m'annoncer qu'on heurtait violemment « la porte avec une poutre, et qu'on se servait de haches pour la briser.

A cette nouvelle, je fis partir de suite les oificiers d'état-major, que j'avais constamment gardés près de moi, pour aller donner l'ordre à tous les chefs de partir sur-le-champ pour prendre la route de Barraux avec toute la troupe qu'ils pourraient emmener avec eux et qu'ils me trouveraient à la porte Saint- Laurent. C'est la porte qui conduit au fort de Barraux. De mon côté, je partis de suite, et arrivé à la porte, elle se trouva fermée. Le portier venait d'envoyer la clef chez le commandant de la place. Je renvoyai mon aide de camp pour la chercher ; il ne trouva pas le commandant et il revint sans l'apporter. La porte de Bonne venait d'être enfoncée, et les troupes de Bonaparte étaient entrées en ville. J'ordonnai aux canonniers de faire sauter la serrure, en se servant des outils de sapeurs, qu'on avait trouvés sur le rempart ; ils refusèrent d'abord de m'obéir, et ce ne fut qu'après beaucoup d'instances qu'ils mirent la main à l'œuvre et firent sauter la serrure. Une grande partie de nos troupes, qui étaient arrivées à la porte, furent jointes par celles de Bonaparte, qui les entraînèrent presque toutes. Il n'y eut qu'environ loO ou 200 soldats du 1 1'' régiment qui sortirent.

Je fus suivi hors de Grenoble par le général De-

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villiers, par le colonel Durand du 11* et son major Fournier, par le colonel Gerin du 4^ d'arlillei'ie et son major Etchegoyen, par le colonel Petiet mon chef d'état-major, par le major Guiraud du 3* de sapeurs, par le chef de bataillon Garvalho cl le capitaine Bella, adjoint à l'état-major, et par mon aide de camp Randon.

Le colonel Uoussillo avait eu ordre de rosier un quart d'heure de plus ])our empêcher (juou ne fit sauter la serrure en dedans de la ville, et nous donner le temps nécessaire de sortir. Mais la porte ayant été enfoncée, il fut entouré par les soldats de Bonaparte qui l'auraient assassiné, si ses propres soldats ne l'eussent défendu. Le colonel Michel, sous-directeur du génie, escalada les remparts pour se sauver.

Le général Bouchu fui arrêté au moment où il montait en voilure. Tous les autres majors et colonels ne jDurent parvenir jusqu'à la porte et furent arrêtés en chemin.

Le lendemain malin, Boiiaj)arle m'envoya doux émissaires pour me faire les plus belles propositions el m'engager à me joindre à lui. Je les renvoyai avec indignation on leur demandant si celui (jui les envoyait me prenait pour un traître.

Tel est le récit exact de tout co que j ai l'ail depuis le moment où j'ai connu le dél)arquement de Bonaparlc jusqu'à son entrée à Grenoble. J'espère (pio d'après cet exposé on restera convaincu (pio jo ii ai

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négligé aucun moyen.' Ceux qui mont accusé de faiblesse, ignorent sans doute que le véritable courage n'existe que dans le sang-froid qui permet à l'homme qui le possède, de distinguer le meilleur parti à prendre dans les moments les plus difficiles ; ce n'est pas dans ceux, qui font le plus de bruit qu'on rencontre de 1 énergie.

L'accusation d'avoir défendu de faire feu n'est pas moins absuide jmisqu'il sera constaté par les témoignages que j'en ai donné l'ordre trois fois, quoiqu'il fût ridicule de tenter de le faire exécuter par des soldats qui étaient dans un état de délire et d'insubordination dont on n'a jamais vu d'exemple.

11 faut s'être trouvé dans une position aussi horrible pour juger si on pouvait faire mieux que je n ai fait. D'ailleurs, comment aurait-il été possible de déterminer les soldats à faire feu? Bonaparte marchait entouré et précédé de deux ou trois mille paysans ; ses soldats étaient ceux (pii le matin faisaient partie de la garnison de Grenoble, et qui s'étaient joints à lui ; c'étaient leurs camarades et leurs amis qui garnissaient nos remparts. En arrivant à la porte, ils appelaient leurs camarades par leurs noms. Un grand nombre de ceux-ci se laissaient glisser en bas du rempart pour aller les joindre. Les autres (pii restaient dessus, les aidaient nécessairement dans cette opération. Tous criaient : Vive l' Empereur ! et on voudrait qu'on eût pu les engager à tirer les mis contre les autres 1 Je ne

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sais pas si je m'abuse ; mais il me semble qu'il faut être privé de toute raison, ou de toute bonne foi, pour imaginer que la chose fût possible.

N'avons-nous pas vu à Lyon, trois jours après, un de nos plus célèbres maréchaux échouer dans une occasion semblable, et peut-être moins hérissée d'écueils que celle où je m'étais trouvé, malgré toute l'influence que le plus beau ctiraetère lui donnait si justement sur l'esprit du soldat? Où trouvera-t-on cependant une énergie plus prononcée que celle qu'il a montrée dans cette fatale circonstance ?

Il doit donc être prouvé qji'il m'était impossible de faire de mon côté ce qu'il n'a pu faire du sien. Quand l'esprit de vertige s'est emparé des têtes à un tel point, quelle est la force humaine qui peut arrêter un pareil torrent ?

Je n'ai point parlé dans mon récit des menaces qui ont été dirigées contre moi, ni des dangers que j'ai pu courir personneilement. Cependant, on a fait souvent entendre les cris : A la lanterne le général Marchand ! Toxii cela ne pouvait influer en rien sur ma conduite ; mon devoir était ma règle invariable, et j'ai l'entière conviction d'avoir fait tout ce qu'il était possible de faire dans une position dont l'histoire n'offre peut-être pas d'exemple.

Tous mes moyens ont été renversés par des événements qu'on ne pouvait prévoir, et, sans me laisser abattre, je cherchais à en créer de nouveaux qui à

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leur tour échouaient devant d'autres obstacles. Je me suis raidi jusqu'au dernier moment, et lorsque tout a été sans ressource, je me suis retiré en appelant auprès de moi ceux qui étaient restés fidèles : la contrariété et les obstacles m'ont poursuivi jusque dans ce dernier retranchement. Il ne m'est resté (jue la conscience d'avoir fait mon devoir en homme d'honneur et en loyal militaire. Tôt ou tard, on me rendra la justice que je crois avoir méritée. Lorsque ma conduite aura été examinée par des hommes qui ne jugent pas les événements d'après les résultats malheureux qu'ils ont eus, j'espère qu'on me rendra la place honorable qu'une longue carrière militaire sans tache m'a déjà assignée parmi mes camarades.

Quant à ma fidélité et à mon dévouement pour la cause du roi, ils sont au-dessus de tout soupçon ; aussi les ennemis qui m'ont calomnié si cruellement auprès du gouvernement, n'ont-ils pas osé les révoquer en doute. Tout le monde connaissait depuis longtemps ma façon de penser sur Bonaparte, et l'aversion qu'il m'avait inspirée. Depuis longtemps, je m'en expliquais assez ouvertement pour qu'il ne put pas l'ignorer. Aussi ne laissait-il échapper aucune occasion de m'humilier, au point que dans la campagne de Leipzig il m'avait placé sous les ordres d'un lieutenant-général de six mois de grade, tandis que je l'étais depuis six ans et que j'avais plusieurs fois commandé des corps d'armée. Tout le monde sait aussi (jue j'ai été le pre-

.se,

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mier à publier dans Grenoble la déchéance de Bonaparte et le rappel des Bourbons, quoique la nouvelle ne fût point oflicioUe, et que je ne l'eusse appHsc que dans l'entrevue que j'eus avec le prince Eniile de Hesse qui commandait une armée en face de moi. Aussi, depuis l'entrée de Bonaparte à Grenoble, la persécution la plus inouïe s'est déchaînée contre moi. Je m'étais retiré à ma campagne. Pendant plus de deux mois, il n'est sorte d'outrages dont je n'ai été abreuvé. Les insultes les plus grossières m'étaient prodiguées pendant toute la journée. Les chansons les plus injurieuses et les plus horribles étaient publiquement chantées contre moi. Les cris : A la lanterne h royaliste! se faisaient entendre à chaque instant. Plusieurs fois, ma maison a été menacée de pilla"-e. Des torches ont été préparées pour l'incendier. Des coups de fusil ont été tirés à ma porte, et plusieurs fois j'ai couru le danger d'être la victime de ma fidélité.

Je laisse à penser si c'est ainsi qu'on m'eût traité si mon dévouement au roi n'eût pas été bien connu. Pour me soustraire à tant d'atrocités, je partis le 1 1 mai pour aller chercher un refuge à Paris. Dans le mois de juin, je fus placé sur une liste de généraux employés à la défense de cette capitale ; mais je nie refusais constamment à faire aucun service, et je lus leplacé en non activité, ainsi (jue le constale ime lettre du chef d'état-m;ijor du ministre de la guerre dont je dépose l'original.

Aussi, après le i-elour si désiré du roi, je reçus la récompense de ma fidélité. Je fus replacé au commandement de la 7*^ division militaire, et nommé président d'un collège électoral. S. A. R. Monsieur m'actueillil avec son ancienne bonté. S. A. R. Mgr le duc dAngoulèmc qu'on avait entouré de préventions contre moi, ayant fait faire une enquête sur mon c ompte à son passage à Grenoble, jugea (|u'il avait été tromj)é, et me combla également de ses bontés.

J'ai donc lieu d'espérer une éclatante justice de la [)art du gouvernement qui a été induit en erreur par des ennemis acharnés à ma perte.

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