Vm DÉPOSITION DE ^Marchand
Le 3 février 1816, Marchand, interrogé par le chef de bataillon Prétet, rapporteur de la procédure dirigée contre lui, ht d assez importantes déclarations qui complètent sa relation sur certains points. Elles concernent, entre autres choses, la lettre qu'il reçut de Mouton-Duvernel et son entretien avec ce général, ses instructions relatives a Emerj, sa proclamation et l'ordre de faire feu. \'oici 1 interrogatoire de ce jour-là.
Prétet. — Est-il passé par Grenoble une estafette dans la nuit du 3 au 4 mars, laquelle aurait donné la nouvelle du débarquement de Bonaparte ?
Marchand. — Non, et je regarde comme impossible qu'elle eût pu arriver à cette époque. Je n'ai eu connaissance de cette nouvelle que le 4 au soir et de la manière dont je lai rapporté précédemment. Je puis encore ajouter que je pas.sai une partie de la soirée du 4 à me concerter avec M. le préfet sur les movens que nous emploierions, soit pour empêcher que cette nouvelle ne se répandît, soit pour la faire connaître avec les précautions nécessaires. Jai rendu un compte détaillé (les mosures que j'ai prises, de concert avec
les oiïiciers employés sous mon commandement, pour arrêter les progrès de Bonaparte.
Prétet. — Avez-vous reçu dans la soirée du 5 une lettre du général Mouton-Duvernet?
Marchand. — Oui.
Préte3'. — Quel était l'objet de cette lettre?
Marchand. — Cette lettre m'annonçait que ce général avait rencontré à La Mure le sieur Emery de Grenoble, chirurgien des troupes de Bonaparte, qui se rendait dans sa famille. Le général m'invitait à le faire arrêter. J'envoyai la lettre en original au préfet, en l'invitant à faire toutes les recherches possibles, soit chez les parents, soit dans toute autre maison, pour découvrir cet homme et l'arrêter. M. le préfet fit faire ces recherches, sans perdre de temps, mais elles n'eurent aucun succès. J'ai su par la suite qu'il était chez ses parents qui le cachèrent dans une armoire pendant la perquisition.
Prétet. — Avez-vous vu le général Mouton-Duvernet dans la soirée du 5 mars ?
Marchand. — Oui.
Prétet. — Est-il resté longtemps avec vous, et quel a été le sujet de votre entretien ?
Marchand. — Le général Mouton-Duvernet est venu chez moi, où il n'a passé que quelques minutes. Je lui demandai pourquoi il n'avait pas été à Gap, ainsi qu'il me l'avait annoncé à son passage. Il me répondit qu'il n'avait pas as»ez de troupes à Gap pour
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pouvoir espérer d'arrêter Bonaparte, que d'ailleurs il serait très possible que ce dernier se décidât à prendre] la route de Valence pour éviter Grenoble, et que, dans ce cas, il se rendait en toute hâte à son poste à Valence, pour prendre position derrière l'Isère et barrer le passage. Je lui demandai ensuite pourquoi il n'avait pas fait arrêter le sieur Emerv, lorsqu'il l'avait vu à La Mure, puisqu'il avait là la gendarnieiie à sa disposition. Il me répondit que ce jeune homme était ami de son aide de camp et enfin ne me donna fjue de mauvaises raisons, d'après lesquelles je soupçonnai qu'il cherchait à se mettre à l'écart et je le quittai fort mécontent.
Prétet. — Quelque temps avant le débarquement de Bonaparte, avez-vous reçu une lettre du maréchal Soult qui vous a paru énigmatique ? Pouvez-vous donner la date de cette lettre, et vous rappelez-vous ce qu'elle contenait?
Marchand. — Dans le courant de février, je rendis compte au ministre de la guerre tjue les Aulriehions augmentaient le nombre de leurs troupes à Turin et (|u'ils annonçaient vouloir venir prendre position sur nos frontières. Je lui donnai à ce sujet tous les renseignements que j'avais reçus de Chambéry et de Briançon, lesquels étaient tous d'accord sur cette nouvelle : je croyais en conséquence devoir l'en instruire. Le ministre me répondit par des reproches assez vifs sur ce ((ue je donnais de l'importance à des bruits
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absurdes que mon devoir était de démentir. D'après cette lettre, je ne parlai plus dans mes rapports de ce qui se passait en Italie. Environ huit ou dix jours après, je reçus une nouvelle lettre du ministre dans laquelle il me faisait des reproches sur le silence que je gardais relativement à ce qui se passait en Italie, que j'étais à portée de connaître les mouvements que taisaient les Autrichiens et que je devais l'en informer. Cette lettre, si rapprochée de la précédente et renfermant des choses si opposées, me fit dire que je n'y comprenais rien. C'est là la lettre énigmatique dont on veut parler. Ces deux lettres sont parties du bureau de la correspondance générale ; je ne m'en rappelle pas les dates, et les originaux sont restés dans les papiers de l'état-major de la 7'^di\ision. On peut enfin voir mes réponses dans le registre de la correspondance.
Prétet, — On vous reproche de n'avoir fait aucun acte public pour animer et rassurer les esprits, ot d'avoir fait afficher à la brune votre ordre du joiu" du G, comme si vous aviez voulu empêcher qu'il ne fût connu.
Marchand. — Je n'ai point fait mi ordre du jour, mais une proclamation qui, ainsi que je l'ai dit précédemment, a été imprimée à 300 exemplaires, et à laquelle on a donné autant de publicité qu il a été possible. On m'a assuré qu'à 2 heures après-midi du 6, elle était affichée dans Grenoble.
Prétet. — On VOUS reproche d'avoir laissé de garde à la porte de Bonne un bataillon du 5^ régiment, après avoir été informé qu'un autre bataillon de ce même régiment s'était réuni à Bonaparte, ce qui pouvait faire livrer la porte à ce dernier.
Marchand. — Toutes les troupes que j'avais dans Grenoble avaient des camarades parmi les transfuges. Des soldats du 11"" avaient suivi le 7^ D'ailleurs, ces deux régiments, étant casernes dans le même quartier, se connaissaient tous et étaient tous camarades. J'aurais fait, fort mal à propos, un affront au colonel Roussille dont je connaissais la fermeté et l'influence qu'il avait sur son régiment. Comme il était de la garnison de Grenoble, sa façon de penser m'était plus connue que celle d'aucun autre. Si j'avais remplacé le o® régiment, on aurait pu m'accuser d'après les raisons que je donne pour justifier ma conduite.
Prétet. — Pourquoi n'avez-vous pas fait faire feu lorsque les troupes de Bonaparte ont été à portée du canon de la place ?
Marchand. — Je n'ai rien à ajouter aux développements que j'ai précédemment donnés à ce sujet.
Prétet. — On prétend (jue vous avez défendu de faire feu sur les lancier» qui se montrèrent les premiers devant la place.
Mahcham). — J'ai déjà dit que, quand on est venu m'annoncer que des lanciers étaient à la Iwrrière, demandant qu'on la leur ouvrît au nom de l'Emperoin"^
j'avais ordonné qu'on leur répondît à coups de fusil. J'ai assez fait connaître, par tous les détails que j'ai donnés, que, bien loin de défendre de faire feu, j'ni fait tous mes ellorts pour y déterminer les soldats, et si je n'ai pu y réussir, c'est que la chose était im])ossible. Aucun autre g^énéral n'a été plus heureux que moi. Si d'ailleurs les événements de Grenoble ont été cités comme la cause de l'impossibilité de faire tirer les soldats les uns contre les autres, cette cause doit m'être d'autant plus applicable que j'avais à faire tirer une partie de ma garnison contre l'autre, puisque trois bataillons venaient de passer à Bonaparte sous les yeux du reste de mes soldats.