Nev et Levavasseuh
Octave Levavasseur, élève de rEcoleJpolylcchnique, lieutenant d'artillerie en 1806 après avoir été blessé à Austerlitz, aide de camp de Ney, avait donné sa démission à la (in de 1809 pour cause de mauvaise santé. Mais il s'était rétabli, marié, et il jouissait, écrit Ney, de lapins grande aisance, lorsqu'en novembre 1813 il désira rentrer dans la carrière militaire. Il rattrapa vite le temps perdu ; il fut nommé le 17 janvier 181-i lieutenant et aide de camp de Ney, capitaine le 31 janvier, chef de bataillon le 19 février. « C'est, disait alors le maréchal, un des meilleurs officiers de l'armée, et il a voulu m'accompagner dans cette campagne uniquement par zèle et dévouement. » Il était toujours attaché à la personne de Ney lorsque Napoléon marcha de Lyon surAuxerre. Quel fut le rôle de Levavasseur? Son ami Glouet l'appréciait ainsi : a M. Lavavasseur était avec moi aide de camp de .M. le maréchal Ney et se trouvait avec lui à Lons-le-Saulnier. A mon arrivée à Dôlo, il me témoigna la plus vive douleur sur tout ce qui se passait, et lorsque je me décidai à partir, il m'affirma qu'il me suivrait de près. En effet, j'appris qu'il avait quitté M. le maréchal aux environs de Dijon et qu'il était revenu à Paris où il est resté. Il n'a accompagné M. le maréchal dans aucune de ses tournées de places. Ce n'est que le H juin qu'il reçut l'ordre de partir pour l'armée, et il obéit h cet ordre. L'espoir de M. Levavasseur, en allant à l'armée, était, comme je m'en étais as-
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Buré depuis, de retrouver M. le comte de Bourmont et d'autres officiers en qui il avait confiance et dont il connaissait l'attachement pour le Roi; il voulait leur demander conseil et faire ce qu'ils auraient fait ; il ne savait aucun des événements et ne prévoyait pas la rapidité de ceux du 18 et suivants ; il espérait avoir le temps de se décider à faire ce qui lui paraîtrait le plus praticable pour les intérêts du Roi. Il arriva à Mont-Saint-.Tean le 18 et fut entraîné dans la débâcle avant d'avoir rejoint aucuncorps. Il retourna chez lui en Picardie et ne revint à Paris que pour sei'vir dans la garde nationale en qualité d'aide de ramp de M. le lieutenant-général comte Dessolle. Les sentiments de M. Levavasseur sont très purs et son attachement au roi doit être à l'abri de tout soupçon. C'est d'ailleurs un officier d'un courage rare et qui aime avec passion son état. Je souhaite que l'opinion d'un homme qui ne l'a pas perdu de vue depuis douze ans, puisse lui faire rendre la justice qui lui est due. Je n'ajouterai qu'une réflexion : si je n'avais pas eu le bonheur de quitter l'armée avant les hostilités, je me serais sans doute trouvé à la bataille de Waterloo et par conséquent à l'armée de la Loire, et ma situation serait encore plus fâcheuse que celle de ^L Levavasseur. »
Mais voici qui vaut mieux que le plaidoyer de Clouel. C'est le rapport de Levavasseur — qui devint capitaine commandant au régiment d'artillerie à cheval de la garde royale, puis chef d'escadron, et prit sa retraite en 1832.
Rapport, fait par M. Levavasseur sur la conduite quil a tenue pendant l'usurpation.
J'étais employé en qualité d'aide de camp de M. le
maréchal Ney lorsque le Moniteur annonça le débarquement de Bonaparte. Je reçus aussitôt Tordre demej rendre à Besançon pour y annoncer l'arrivée de M. le maréchal. Je m'y rendis avec célérité et le 10 mars, deux heures après mon arrivée, M. le maréchal parutj dans cette ville.
Tous les sentiments étaient réunis contre l'usurpateur. Nous dînâmes avec M. le duc de Maillé et M. lel marquis de Soran.
M. le maréchal partit le 11 pour Lons-le-Saulnierî et emmena avec lui M. le marquis de Soran avec lequel je me liai particulièrement.
^loii dévouement à mon Roi a éclaté partout. Lî nuit du 13 au 14, je fis moi-même arrêter et je conduisis à M. le maréchal un grenadier de l'ex-gard* parce qu'il portait son uniforme dans les rues avec des boutons à l'aigle ; je le fis déshabiller dans l'auberge et consigner au corps de garde de la garde natioi nale.
M. le marquis de Soran partit pour se rendre auprès de Monsieur. Je suppliai M. le maréchal, en se présence, de me permettre de l'accompagner. Notn demande nous tut refusée à notre grand regret.
Le 14, on fit assembler la troupe et je me rendis sur le terrain avec M. le comte de la Gennetière ei faisant encore éclater mon dévouement au Uoi, croyant que tout cet appareil était dans l'intérêt du lloi. Mais nous restâmes confondus et la plus \ ivo indignation
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s'empara de nos cœurs. M. le maréchal me fit appeler. Je me rendis chez lui et lui exprimai avec douleur les sentiments qu'il inspirait. Je lui parlai de son serment et lui dis qu'il était perdu pour toujours.
M. le maréchal rassembla aussitôt plusieurs officiers pour lui servir d'aides de camp ; il en envoya à Bonaparte, au duc de lieggio, au duc d'Albufera!^ etc., et se garda bien de s'adresser à moi.
Le 15, au moment de partir, M. le maréchal m'ordonna de monter dans sa voiture. Mais, parce qu'il m'avait arraché une lettre que m'avait remise M"'» de Valdan pour son mari, officier de mousquetaires, et pour lui avoir exprimé mes sentiments avec chaleur, il me fit descendre sur la route. Je remontai dans la voiture de son secrétaire M. Dutour et je revins à Paris. M. le maréchal, d'après cela, ne me regarda plus comme son aide de camp, et je restai chez moi, absolument étranger à toutes les revues qu'il alla passer sur les frontières. Je refusai de signer l'acte additionnel, et parce que ma dernière lettre de service, du 19 mars 1814, portait « chef de bataillon employé à son état-major », je me suis cru jusqu'au 13 juin séparé de lui. Je m'étais esquivé et j'avais échappé à toute espèce de poursuite
Lorsque, le 13 juin, je reçus l'ordre de me rendre à Avesnes poury prendre les ordres de M. le maréchal, j'étais chez moi en Picardie. Je voyais dans l'armée, principalement dans la division Bourmont, plusieurs
officiers avec lesquels j'étais lié et dont les sentiments pour le Roi ne laissaient aucun doute. Je me déterminai de suite ;\ me joindre à eux, espérant trouver avec eux l'occasion de servir le roi. Je le'^déclare sur l'honneur, tels étaient mes sentiments lorsque, le 14, j'allai coucher ù Roye dans une ax\heva;e hors la ville. Le 15. j'étais à Saint-Quentin, voyageant seul. Le 16 j'arrivai à Avesnes. Le 17, j'étais à Gharleroi et le 18, je vis la débâcle. Je revins la nuit h Beaumont où je rencontrai M. le maréchal qui partait pour Philippe ville. Je le laissai partir et vins coucher seul dans unviUage^entreBeavmiont et Avesnes. Le lendemain à Saint-Quentin et ensuite à Roye et Paris où. ayant l'honneur de connaître M. le général Dessolle, je m'attachai à lui et lui servis d'aide de camp jusqu'au moment de ma nomination.
Li:vAVASSEin.
.'i(S. L'ordonnateur Cayrol
L'ordonnateur Sébastien-Guillaume Cayrol fut, avec Bourmont, Delort, Jarry et d'autres, de ceux qui rclusèrent, le 13 mars, de suivre Ney.
C'était un royaliste convaincu. Déjà, le 8 février 4811, il avait été mis en réforme pour avoir écrit d'Espagne au ministre de l'administration de la guerre que la désorganisation avait atteint son comble, que les armées étaient en dissolution et pouvaient fort bien se passer de tant d'ordonnateurs pour mourir de faim et de misère. A la suite de cette lettre, le ministre, Lacuée de Cessac, déclara que Cayrol voulait revenir en France et tentait de prouver l'inutilité de sa présence par des calomnies contre les armées de Sa Majesté, que sa lettre démontrait même le complet dérangement de sa tête. Cayrol fut, par décret impérial, mis en réforme avec traitement.
Il s'était retiré à Compiègne et il y devint adjoint au maire. Mais les Bourbons revinrent, et Cayrol écrivit alors à Dupont, ministre de la guerre.
« Compiègne, le 7 avril 181/1.
(( Monseigneur, permettez-moi de voiisïaire mes sincères compliments de l'heureuse révolution qui vous a porté au ministère. Comme adjoint au maire de Compiègne, j'ai déjà donné de creur et dame mon adhésion î\ la destruction de la tyrannie atroce qui pesait sur la France. Comme ancien commissaire ordonnateur, il m'est bien doux de prêter entre vos mains mon serment de fidélité à nos anciens et légitimes rois. »
Dupont le remit en activité de service, et Cayrol était ordonnateur de la 2*^ subdivision de la 6^ division militaire lorsque Napoléon débarqua au golfe Juan. Le 1 1 mars, le maréchal Ney ordonnait à Cayrol de suivre le mouvement de son quartier-général et. le lendemain, l'ordonnateur mandait au ministre:
« Lons-le-Saulnier, le 12 mars iSi.'i,
« Monseigneur, j'ai l'honneur d'adresser à V. E. copie de l'ordi^ que je viens de recevoir de M. le maréchal Ney. Comme notre campagne ne peut guère durer qu'une quinzaine de jours, le service régulier de la subdivision souffrira ]îeu de notre absence. Les esprits sont très bien disposés : l'arrivée du maréchal, l'amour du roi et l'élan qu'a produit la proclamation de V. E., nous donnent la conviction que nous ferons bien et vite ».
Mais deux jours plus tard, le 14 mars, Cayrol refusait de suivre le maréchal Ney et il écrivait à Paris ;
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« Lons-U-Saulnier, le i5 mars i8i5.
« Monseigneur, par ma lettre d'hier j'ai fait connaître à V. E. que je refusais de suivre M. le maréchal Ney : sur ce refus, il m'ordonne de me rendre à Besançon : j'obéis à la force et je pars. J'attendrai les ordres de V. E. à Besançon et je les exécuterai si je suis libre. »
Besançon acclama lEmpereur, et Cayrol revint à Lons-le-Saulnier, d'où il envoya cette lettre au ministre :
« Lons-le-Saulnier, le 3 3 mars i8i5.
« Monseigneur, la ville de Besançon ayamt arboré le drapeau tricolore le 21 au soir, j'en suis parti le 22 au matin, et, me trouvant entouré de tous les côtés, j'ai préféré revenir dans le lieu que vous m'avez assigné pour résidence. Je prie donc V. E. de me faire parvenir ses ordres à Lons-le-Saulnier. »
Trois jours après, le 2G mars, il se ravisait :
« Monseigneur, j'ai dû faire et j'ai fait mon devoir jusqu'au bout : je suis convaincu que V. E. et S. M. l'Empereur ne m'en estimeront pas moins. Maintenant je me soumets avec toute la France et je reprends mes fonctions au nom de l'Empereur ; je les continuerai, en attendant avec confiance les ordres de V. E. »
Le 14 avril, nouvelle lettre, datée, cette fois, de Compiègne :
« Monseigneur, j'ai recule 4 avril à Lons-le-Saulnier la lettre de V. E. du 30 mars, par laquelle elle me
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fait connaître la suppression des subdivisions militaires. En conformité de cette lettre, j'ai fait de suite la remise de mon service à l'ordonnateur Lyautey et je me suis rendu à Compiègnc, lieu de mon domicile ; j'y attends les ordres de V. E. »
Deux mois s'écoulèrent. Le 12 juin, sur la désignation de l'intendant g-éncral Daure, Daru, ministre de l'administration de la guerre, chargeait Cayrol de l'administration de la cavalerie de l'armée du Nord. Mais Cayrol répondit })ar un refus formel et déclara tout net qu'il ne reconnaissait pas le gouvernement établi.
« Compiègne, l 'i juin iSi j.
« Monseigneur, j'ai reçu la lettre que V. E. m'a fait l'honneur de m'écrire le 12 de ce mois pour me faire connaître que S. E. le ministre de la guerre m'a désigné pour être chargé, en ma qualité de commissaire ordonnateur, de l'administration de la cavalerie do l'armée du Nord. Je ne puis accepter cette place. ^les serments et mon amour pour la liberté ne me permettent pas de servir contre notre bon roi Louis X\ III qui, depuis vingt-cinq ans, est ,1e seul qui nous ait fait respirer sous im gouvernement libre et paternel. »
Là-dessus, grande colère des ordonnateurs (|ui dirigeaient le personnel des connnissaires des guerres, et le lo juin, dans lui rapport à Davout, ils assuraient, comme on 1811, lors(|ue Cayrol avait été mi'> en réforme, que la conduite de ce foiiclionnaire — qui
écrivait le 14 a^a•il à Son Excellence qu'il attendait ses ordres - ne pouvait s'expliquer que par le dérano-ement absolu de sa tète, qu'en 1811 il avait déjà sub^ quelques atteintes du même mal:
Davout ordonna d'arrêter Cayrol et de le mettre en jugement. Mais Napoléon succombait presque au même instant. Cayrol ne fut pas arrêté. Les Bourbons le récompensèrent de son dévouement et l'employèrent, selon son désir, à Tours, dans la 22« division mili-
taire.