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Déposition du baron Capelle

Le baron Capelle, conseiller d'Etat, préfet du Doubs, ancien préfet de TAin, était le 8" témoin. Il déposa le ■i décembre, et sa déposition offre de curieux détails. Ney assure qu'il prendra le fusil d'un grenadier et tirera le premier coup de feu. Mais il dit aussi que la France sera pour Bonaparte si les étrangers mettent le pied sur le sol national; il commence à regarder la résistance comme difficile : peuL-on arrêter Veau de la mer avec la main? et Bourmont dit confidemment à Capelle qu'il compte sur la bonne foi du maréchal, et non sur son dévouement. Le lendemain, la défection est consommée, et Ney, répétant un mot de la proclamation, dit à Capelle que la cause des Bourbons est une cause perdue. On notera ce que raconte Capelle, d'après Bourmont, des projets qu'avaient les maréchaux. On notera aussi que Capelle eut une certaine inlluence sur la résolution du maréchal en lui disant que la Révolution semblait i-enaître, que le peuple semblait pris de vertige. Quel mot précieux, disait Berryer, quel mot explicatif dans la bouche de M. Capelle fuyant son département : cesl une rechute delà Révolution! Et c'est pourquoi Ney s'écrie au procès que Capelle lui a fait beaucoup de mal.

M. Capelle. — Le 13 mars, vers 5 heures du soir, je fus obligé de quitter Bourg, chef-lieu de ma préfec-

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ture, par suite de la défeclion ou plutôt de l'insurrection du TG*' régiment. Je n'avais aucune espèce de moyens de faire respecter plus longtemps dans le département lautorité que le roi m'avait confiée. Je me rendis à Lons-le-Saûlnier auprès du maréchal ?< ey que je savais être arrivé depuis deux ou trois jours et être en marche contre Bonaparte. J'arrivai vers 3 ou 4 heures du matin.

Depuis deux jours j'étais en correspondance, non pas directement avec le maréchal, mais avec le comte de Bourmont auquel je rendais compte successivement de ce que j'apprenais delà marche de Bonaparte. Je me rendis chez le comte de Bourmont, logé à la préfecture. Je l'informai de la défection du 7G^ régiment. Les progrès de cet esprit de vertige étaient alarmants. J'avais des craintes sur la lidélité du régiment en garnison à Saint-Amour, sur la frontière du département de l'Ain.

M. de Bourmont parut convaincu que les autres troupes que commandait le maréchal Xey se battraient et, à ce sujet, il me cita un serment que les officiers el sous-officiers avaient prêté la veille, et avec asse/ d'assurance. Je lui fis quelques observations parce (|ue j'avais des craintes. M. de Bourmont me dit alors ce propos du maréchal qui m'est resté dans la mémoire. Le maréchal avait dit qu'il tirerait le premier coup de fusil en s'emparant du fusil du premier grenadier et {|ue tout le reste marcherait.

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Nous nous rendîmes ensemble chez le maréchal qui était couché. Je lui rendis compte de tout ce que je savais sur les événements de Grenoble, de Lyon, et sur la défection du IQ^ régiment, sur ce qu'on avait dit de l'arrivée de Bonaparte ou de son avant-garde à Màcon.

Tous les détails dans lesquels j'entrai, parurent étonner le maréchal. Il résistait à y croire ; il montrait même de l'indignation au sujet de la facilité que rencontrait Bonaparte et du peu d'obstacles qu'on lui opposait. Il demanda à combien j'évaluais les forces que pouvait avoir Bonaparte. Je lui dis que je les croyais, d'après les notions (jui m'étaient parvenues, d'environ 4 ou 3.000 hommes, mais que ses forces pouvaient se grossir et du 76*^ régiment et d'autres corps de troupes restés à Màcon, qu'ainsi il ne pouvait avoir moins de 12 à 15.000 hommes. Je crois l'avoir convaincu du danger extrême de la défection des troupes, si on allait attaquer Bonaparte. Je dis qu il valait mieux se porter sur ses derrières, sur Lyon, sur Grenoble, afin de rétablir l'autorité royale dans ces deux villes.

Il faut, à ce sujet, que je cite une circonstance. Dans le premier interrogatoire qui ma été fait, on m'a demandé si je n'avais pas dit qu'il convenait de se retirer sur Chambéry. Je crois être certain que je n'ai pas dit cela ; mais il est possible, même probable, que j'ai dit au maréchal Ney qu'en envoyant un délachement sur Chambéry. il serait joint par les Suisses.

J'avais des lettres de Genève qui me donnaient la certitude que les Suisses s'ébranleraient pour se joindre aux défenseurs de la cause royale.

A ce nom d'étrangers, le maréchal Ney parut affecté. Il dit que si les étrangers mettaient le pied sur le sol français, toute la France serait pour Bonaparte ; ({uil ne restait plus au roi d'autre parti que de se mettre à la tête des troupes, de se faire porter sur un brancard afin d'enflammer les soldats et de les déterminer à se battre.

Ensuite, le maréchal Ney dit : « Que voulez-vous? Je ne puis arrêter l'eau de la mer avec ma main ». Nous parlâmes de Telîetque produirait dans l'étranger l'arrivée de Bonaparte en France, et il dit : « Ceci retentira jusqu'au Kamchatka ». Je cite cette circonstance parce que cela commençu à m'inspirer quehjues inquiétudes. Jusque-là j'étais parfaitement rassuré sur les dispositions du maréchal. C'est ce mot qui m'a déterminé, en sortant, à demander au comte de Bourmont s'il comptait sur la fidélité du maréchal. M. de Bourmont répondit : « Je crois en être certain ; si je ne compte pas sur son dévouement, je compte sur sa bonne foi ».

Je retournai chez le maréchal et le priai de révoquer Tordre de faire nourrir les troupes par les habitants, attendu qu'il pouvait en résulter des suites fâcheuses. Nous causâmes ensuite sur la situation fâcheuse où se trouvaient les alVahes. il v axait M. TeiTier d

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Monciel. Je me retirai quelques instants après ; j'étais excédé de fatigue.

Vers midi et demi, mon valet de chambre vint m'éveiller et dit qu'il venait d'être témoin que le maréchal Ney avait proclamé Napoléon à la tête de ses troupes. Je répugnais à le croire. Quelques personnes arrivèrent dans ce moment et me confirmèrent la même chose. Je courus chez M. de Bourmont qui avait défendu sa porte. J'insistai. Je le trouvai avec quelques officiers. Il parut profondément affecté; il me rapporta tout ce qui s'était passé et voici, à peu près, le résumé de la conversation, du moins les parties qui sont restées dans ma mémoire.

Il me dit que M. le maréchal, quelque temps avant l'événement principal, avait réuni M. le général Lecourbe et lui dans sa maison ; que là, il leur avait dit que c'en était fait, que la cause des [Bourbons était perdue ; qu'il n'y avait plus qu'une manière de sauver la France et qu'il leur aA'ait lu la proclamation. A quelques observations que ces messieurs lui firent, il répondit qu'il aimait mieux s'exposer à des dangers que de souft'rir les humiliations qu'il avait éprouvées.

Cette circonstance n'est point rapportée dans ma déposition sur commission rogatoire : M. de Bourmont m'a demandé si je ne me rappelais point cette conversatir,n ; j'ai dit que j'en avais un souvenir confus.

Ensuite, poursuivant son récit, M. de Bourmont me dit que le maréchal lui avait rapporté que cette ré-

bellion était une chose .convenue, depuis quelque temps, entre lui, d'autres maréchaux et, je crois, le ministre de la guerre ; que le roi. ne tenant pas les promesses qu'il leur avait faites, n'administrant pas la France comme on l'avait espéré, on avait formé le projet de changer la dynastie ; que. dans ce projet, on avait un moment songé à M. le duc d'Orléans, mais qu'on avait été persuadé qu'il ne s'y prêterait pas ou qu'on avait su qu'il ne s'y prêterait pas ; que, dans l'intervalle, on avait appris que la reine Ilortense avait ourdi une intrigue pour rappeler Bonaparte en France et que, malgré eux, ils avaient été obligés de se rendre à ce parti : qu'un commissaire avait été envoyé par l'Autriche à l'île d'Elbe ; que ce commissaire avait obtenu de Bonaparte un engagement d'être plus sage, qu'il lui avait imposé des conditions, et d'autres circonstances semblables. C'est, à peu près, ce qui est resté dans ma tête.

Cela fini, M. de Bourmont me dit : <( J'espère suivre le roi ; j'irai le rejoindre avec des officiers qui paraissent disposés à rester fidèles ». Je dis à M. de Bourmont que je ne partirais pas sans le revoir, et je me séparai de lui.

Au sortir de chez M. de Bourmont, je fus chez le général Lecourbe. Il me rapporta à peu près la même chose, mais avec moins de détails. Il dit avec assez d'amertume : « Le maréchal Ney voudrait que je tisse comme lui ; mais je n'ai reçu du roi que du bien et

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de Bonaparte que de mauvais traitements », Il me dit qu'il s'était rendu témoin de ce qui s'était passé le matin, alin d en rendre compte au gouvernement, et (ju'il allait l'aire partir un courrier qui, dans Irente^six heures, serait à Paris. Il y avait chez M. Lecourlîe, si je ne me trompe, un otlicier des jijardes du corps et qui paraissait un peu embarrassé de se rendre à Paris, car toutes les routes de Paris étaient occupées.

Je sortis de chez le général Lecourbe. Un oflîcier me dit qu'il fallait me rendre chez le maréchal Ney, et il me le dit avec une espèce de véhémence : j'avais encore le petit ruban rouge et blanc.

Jhésitais. Deux choses me déterminèrent. D'un côté, je ne pouvais croire que le maréchal Ney fût un traître. D'autre part, je craignais, si je montrais de L'. défiance, qu'il ne se comportât envers moi d'une manière u.n peu sévère. Ensuite, j'étais un peu mû par la curiosité de savoir ce que c'était que cette correspondance dont on m'avait parlé, et j'espérais que le maréchal m'en entretiendrait.

Je me présentai donc quelques instants après chez le maréchal. Je parlai à son aide de camp qui me dit que le maréchal ne pouvait me voir dans le moment. Je demandai à quelle heure je pourrais repasser. 11 me dit : « A 4 heures ».

Dans l'intervalle, je fus chez le marquis de Champagne pour demander un passeport : il me fît un passe-

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port qu'il data de la veille. Un moment après, je fus chez M. de Vaulchier.

Enfin, je fis tous mes préparatifs de départ et me rendis à 4 heures chez le maréchal Ney. Parmi les premières paroles qu'il m'adressa, furent celles-ci : « Rendez-vous à votre poste et allez reprendre votre préfecture ». Sur mon refus, il m'observa que c'était de la duperie à moi ; que, avant que de vouloir rester lidèle à une cause perdue, j'étais citoyen; que, s'il avait pu défendre cette cause, il y serait resté iidèle et n'aurait point abandonné le parti du roi ; mais que c'était une chose finie ; que les Bourbons avaient été chassés ; qu'il espérait qu'il ne leur serait fait aucun mal ; qu'on leur assurerait un apanage ; que, si Bona- ))arte voulait les maltraiter, tous les maréchaux s'interposeraient. Je crois même qu'il m'a dit qu'ils exposeraient leur vie pour empêcher qu'on ne leur fît du mal.

Ensuite, il me répéta la même chose que MM. de Bourmont et Lecourbe aA^aient dite : que c'était une chose convenue depuis trois mois. Je crois qu'il ajouta (ùu surplus, ce n'est pas de M. de Bourmont ni de M. Lecourbe que je liens cette particularité) qu'au moment où il parlait, le duc de Dalmatie faisait son mouvement à Paris.

Voyant que ma résolution était prise, il me dit : « Vous craignez que votre alTaire de Genève ne vous nuise ituprès de l'Emjjereur ; soyez tranquille ; il ar-

rive avec les meilleures intentions du monde ; il veut oublier tout le passé, concilier les intérêts, onlin, sauver la France. Nous ne pouvons sauver la France qu'en nous adressant à lui. »

Il me visa mon passeport et je me retirai.

Je devais partir à 8 heures. Les chevaux manquaient. Cela m'inspira des craintes. Je demandai au maître de poste : « Pourquoi donc ne pouvez-vous me donner des chevaux qu'à 1 1 heures ?» Il dit : « Le maréchal les a tous retenus. » Enfin, je partis à 10 heures et, lorsque je fus à la première poste, je changeai de direction. Je pris la route de Poligny et sortis de France le lendemain matin. Je n'y suis plus rentré qu'avec le roi. M. le colonel Tassin m'a dit ensuite qu'il avait reçu ordre de me faire arrêter.

Le Président. — Accusé, avez-vous des observations à faire ?

La Maréchal. — Je ne puis répondre à tous ces détails. Toul le monde a dû trouver que le témoin a été extrêmement long dans son discours. Il a eu tout le temps de faire son thème, et je peux assurer ([ue c'est une affaire combinée. Ce ne peut être que la suite de conventions particulières, et je dois même ajouter que le témoin m'a fait beaucoup de mal. Toutes ses déclarations, avec l'estime dont il jouit, m'ont fait beaucoup de mal.

M. Capelle. — Je n'ai jamais eu aucune espèce

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d'animosité personnelle contre le maréchal Ney. Quel intérêt voudrait-on me supposer?

M. Berryer. — Je prie la Chambre de vouloir bien apprécier ce que M. le maréchal a entendu dire en disant que M. le préfet de l'Ain lui avait fait beaucoup de mal : il a entendu parler de la peinture dilTérente qu'il avait faite du département et de la disposition des troupes. Je supplie le témoin de vouloir bien reproduire l'expression très énergique qui lui est échappée sur l'état où il a trouvé l'esprit public.

M. Cai'ELLE. — Je rapportai au maréchal ce qui s'était passé à Grenoble et à Lyon. Je crois avoir dit que je voyais partout se renouveler le vertige révolutionnaire dans la lie du peuple et les soldats ; que tout cela me rappelait la première époque de la Révolution. Tandis que la lie du peu[)le embrassait avec enthousiasme la cause de Bonaparte, les partisans des Bourbons étaient dans une stupeur i)rofonde. On avait ai'boré le drapeau tricolore à Bourg : j'étais, depuis deux jours, dans l'impuissance absolue de faire le bien, et je n'avais aucune espèce de moyen d'empêcher les progrès du mal.

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