Mémoire de Roussel d'Hurbal
Le général Roussel d'Hurbal commandait une division de cavalerie chargée d'arrêter 1' « usurpateur » en avant de Paris, et il assure que le 20 mars, à Gentilly, des régiments, l*"" dragons et 6^ chasseurs, ne fléchirent pas, malgré l'infanterie qui leur criait : Vive l'Empereur et malgré les voitures de la cour qui les virent passer et qui venaient chercher Napoléon.
Le 14 du mois de mars, étant à Besançon en tournée d'inspection, je reçus de M. le maréchal duc de Dalmatie, ministre de la guerre, l'ordre, du 11, de me rendre en poste à Lyon près de S. A. R. Monsieur, Je me mis en route le même jour ; mais, ayant appris à Ghagny, près de Chalon-sur-Saône, que Mgr. le comte d'Artois était retourné à Paris, je me dirigeai vers cette ville où j'arrivai le 17.
Le 19, surlendemain de mon arrivée, Mgr. le duc de Berry me fit expédier l'ordre de me rendre à Essonnes pour y prendre le commandant d'une division de cavalerie dans le corps de M. le comte de Valmy ; j'y arrivai le même jour au soir.
Le 20, à 5 heures du matin, M. le général comte de Valmy m'envoya l'ordre de me retirer d'Essonnes sur
Saint-Denis. Je pris sur le champ mes mesures pour mettre cet ordre à exécution. Mais, mes brigades ayant été réparties sur différents points et marchant isolément, je partis d'Essonnes aA^ec une garde d'un officier et quatorze chasseurs du 4*^ régiment et j'atteignis à deux lieues de là la brigade de M. le général Vallin, composée du l^"" de dragons et du G*" de chasseurs, à la tête de laquelle je me mis pour marcher au lieu désigné.
A la hauteur de Gentilly, entre Paris et Villejuif, le général en chef, instruit de l'insurrection de Saint- Denis, me fit ordonner de m'arrêter où je me trouvais et de cantonner mes régiments dans les villages voisins de la route. Je m'empressai d'obéir à cet ordre pour ne pas me trouver sur la route au moment du passage de Bonaparte que je prévoyais devoir arriver bientôt à cause des voitures de la cour qui, depuis longtemps, étaient passées pour aller le chercher.
Qu'il me soit ici permis de rendre hommage à ht conduite digne d'éloge des deux régiments et au détachement de chasseurs que je ramenai. Aucun homme n'a ni quitté son rang ni fait entendre un cri séditieux, quoique tous y fussent provoqués par plusieurs bataillons d'infanterie qui marchaient en sens contraire et retournaient à Bonaparte.
Je passai la nuit du 20 à Gentilly avec le colonel du 6*^ de chasseurs et le lendemain, je me rendis à Paris dans mon logement où je restai sans vouloir
paraître aux revues de ma troupe passées par Bonaparte, et ce ne fut qu'après le retour de M. le maréchal Macdonald et des autres militaires qui avaient escorté le roi jusqu'à la frontière, que je consentis à paraître aux Tuileries.
Le 8 avril, le ministre de la guerre m'envoya des lettres de service que je n'avais point sollicitées, pour prendre le commandement de la 2° division de cavalerie.
Paris, aC octobre î8i5.
Ï3. Rapport du général Haxo
Le jïénéral du génie Haxo avait été oharp-é par le duc de Berry de reconnaître les positions en avant de Paris pour arrêter Napoléon, et il voulut couper des ponts ; mais les habitants s'opposèrent à son dessein. Le 20 mars, avec son bataillon de sapeurs, il prit la route du Nord. Le surlendemain, à Beaumont, sur Tordre des princes, il reprenait le chemin de Paris, et, avec lui, ses sapeurs « déjà fort inquiets et impatients ».
Le lieutenant-général Haxo était employé au Gomité central des fortifications en sa qualité d'inspecteur général du génie, lorsqu'il fut question de former dans Paris une armée aux ordres de S. A. R. Mgr. le duc de Berry.
Vers le 10 mars, il fut nommé par le ministre de la guerre commandant du génie à cette armée et, après avoir pris les ordres de S. A. R., il s'occupa de suite à organiser le matériel nécessaire à son service. Il reconnut, en avant de Paris, à la hauteur de Corbeil, une position dans laquelle il proposait de réunir les troupes et d'essayer de combattre.
Quelques jours après, en conséquence des ordres de S. A. R., il envoya des officiers du génie pour faire
couper les ponts de Joigny, de Montereau, de Notent, etc. ; mais ils ne purent remplir l'objet de leur mission, parce que les habitants s'y opposèrent.
Le 19 mars, le lieutenant-général Haxo se rendit à Villejuif où devait se réunir le quartier général. Mais il ne s'y trouva que le maréchal duc de Tarente, les généraux Rapp etRuty. Vers le matin, il reçut l'ordre de rétrograder avec son matériel et son personnel et de se rendre à Saint-Denis où le quartier général devait être établi. Il attendit la pointe du jour pour se mettre en marche, de crainte de manquer pendant l'obscurité un bataillon de sapeurs qui, depuis les ordres de la veille, était attendu à Villejuif.
Le 20 mars, il rentra à Paris vers 8 heures du matin, trouva les Tuileries désertes et, après s'être arrêté environ une heure pour réunir ses officiers et s'assurer du départ du bataillon de sapeurs pour Saint-Denis, il se rendit lui-même dans cette ville. Il y trouva le maréchal duc de Tarente de qui il reçut l'ordre d'aller coucher le même soir à Moisselles et de continuer le lendemain sa retraite vers les places du Nord. Dans ce moment, les troupes du général Maison l'abandonnèrent ; mais les sapeurs demeurèrent tranquilles parce qu'on avait eu soin de les tenir séparés des autres soldats.
Le 21 mars, il se trouva absolument seul avec le
général Ruty, quelques officiers d'artillerie et les of liciers de troupe du génie qui étaient sous ses ordres. Il •e remit en marche et arriva d'assez bonne heure ù Beaumont où il jugea à propos de demeurer pour taire donner des vivres aux soldats et pour attendre de nouveaux ordres de la part du général Belliard, chel' de létat-major général, qui s'était rendu à Beauvais pour rejoindre les princes et leur en demander. Impatient de ne pas voir revenir ce général, il prit vers 2 heures de l'après-midi le parti de se mettre avec le général Ruty dans une chaise de poste pour aller lui-même jusqu'à Beauvais et tâcher de recevoir des ordres des princes. A pou de distance de cette ville, il rencontra le général Belliard qui revenait et qui lui annonça que leurs Altesses royales en étaient parties et l'avaient chargé de nous remercier et de nous congédier. Cette nouvelle fut confirmée par ]\î. le maréchal de camp comte de La Roche Aymon qui revenait lui-même de Beauvais.
En conséquence, le lieutenant-général Ilaxo retourna à Beaumont et fît annoncer cet événement le 22 aux soldats déjà fort inquiets et impatients.
A son retour à Paris, il fut présenté à Bonaparte avec tous les ofiiciers généraux du génie ({ui s'y trouvaient. Celui-ci lui reprocha plu.sieurs fois d'avoir voulu arrêter sa marclie en faisant couper les ponts de Joigny, Montereau, etc., chose dont il avait eu connaissance par les ordres écrits et signés par lo général
Haxo qui étaient tombés entre ses mains, et c'est sans doute par suite du mécontentement qu'il en eut qu'il supprima la place de commandant du génie de la garde pour en priver le lieutenant-général Haxo qui en était pourvu à l'époque de l'abdication.
Paris, a ^t octobre i6i5.
o4. Exposé de Legentil de Quélebn
Legentil de Quélern, lieutenant-colonel du génie, était, à l'époque du débarquement de Napoléon sur les côtes de Pi'ovence, ingénieur en chef à Paris et le roi lui avait confié le service du casernement de la place. Dans V Exposé suivant, il raconte ses impressions pendant qu'il appartenait au corps du duc de Berry, la défection des troupes, les insultes et les huées dont les « napoléonistes » couvraient les royalistes fidèles. Gomme d'autres, s'il s'est rangé du côté de l'Empereur, il a cédé à la nécessité: il combattait l'étranger, et, même en servant Bonaparte, il obéissait aux princes, puisque les princes avaient engagé leurs partisans à ne pas déserter leur emploi.
Dès que ron songea à réunir un corps d'observation sous les murs de cette capitale, aux ordres de S. A, R. Mgr. le duc de Berry, pour sopposer aux projets de l'usurpateur, je fus désigné pour faire partie de ce corps. Je reçus mon ordre le 11 mars. Le 14, je fus nommé directeur du parc du génie de l'armée. Il n'existait encore rien le 10 mars dans les magasins du génie de ce qui compose un parc d'armée. A force de peines et de courses en quarante-huit heures je me procurai des outils, des caissons, des chevaux, des harnais et des soldats du train. Le 18, le paie était
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organisé et complet. Le 19, je le conduisis à Villejuif au quartier général de S. A. R. le duc de Berry. Le 20, j'y fus témoin de la défection des troupes ; mais loin d'y prendre part, conformément aux ordres de S. A. R. le duc de Berry, je ramenai le parc du génie à travers la capitale jusques à son quartier général à Saint-Denis. En traversant cette ville, j'y fus encore arrêté par des officiers à demi solde qui voulaient à toute force ramener le parc du génie et celui de l'artillerie qui le suivait à Paris, et ce ne fut pas sans peine que j'échappai de leurs mains avec le parc, les soldats du train et les sapeurs qui nous escortaient, et dont pas un seul ne fut entraîné par le mauvais exemple des révoltés.
D'après les ordres du général Haxo, je partis avec le parc pour Beaumont où nous arrivâmes le 21 mars sans avoir perdu ni un caisson, ni un sapeur. Les princes et la maison du Roi avaient passé la veille à Beaumont. Le maréchal Macdonald, commandant l'armée sous les ordres du duc de Berry, le major général de cette armée, les généraux commandants en chef l'artillerie et le génie prirent la poste pour rejoindre les princes. Je restai à Beaumont, ainsi que le parc, avec ordre de disposer les sapeurs à défendre le pont et à disputer le passage de l'Oise à tout corps de troupes qui serait envoyé par Bonaparte à la poursuite de la maison du Roi, afin de laisser à celle-ci le temps d'éviter toute surprise, et de se mettre en sûreté.
A leur retour de Beauvais, le major général et les généraux qui l'accompagnaient, nous déclarèrent que les princes nous remerciaient de nos services et nous engageaient ù ne pas les suivre plus avant, parce qu'ils ne prévoyaient pas que S. M. pût avoir les moyens de nous conserver plus longtemps. « Nous sommes con- « tents de vous, avait dit S. A. R. le comte d'Artois, « mais il est inutile de nous suivre davantage ; con- « servez-vous pour des circonstances plus heureuses, « retournez à vos postes, et reprenez, si vous le pouvez. « les emplois que le Roi vous avait donnés, parce que « si vous les abandonniez, ils seraient bientôt occupés (( par des gens qui ne vous vaudraient ni par les senti- « ments ni par la fidélité. »
Nous avons dû croire au rapport des généraux qui avaient entendu ce propos et au nombre desquels était le maréchal Macdonald, parce qu'ils n'avaient aucune raison pour nous cacher la vérité, et qu'euxmêmes étaient fort douloureusement alîectés par l'idée des malheurs que présageait un pareil état de choses. Si le Roi l'avait ordonné, nous étions tous disposés à le suivre. Notre fidélité pour lui nous avait déjà fort compromis envers l'usurpateur. Est-ce donc nous qui avons manqué de dévouement, ou bien est-ce nous que l'on a abandonnés ?
Cependant il fallut se décider à revenir à Paris, au milieu des huées, des sarcasmes et des menaces de la division Exelmajis qui s'avançait en échelons de Saint-
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Denis vers Beaiimonl. Si j'ai repris en rentrant ù Paris l'emploi que le Roi m'y avait donné, je n'ai fait que suivre l'avis de S. A. R. Mgr. le comte d'Artois. Si <|uelqu'un avait à s'en plaindre, ce serait Bonaparte lui-même dont j'avais dit publiquement, avant de partir de Bcaumont, qu'après la défection des régiments, il fallait peu s'étonner de le voir à Paris, mais que le difficile pour lui serait de s'y maintenir.
Quelque temps après je reçus un ordre de me rendre à Cambrai et de là à Valenciennes. Je fis les réclamations les plus fortes pour ne pas obéir à cet ordre. Je témoignai à M. le général de Caux toute la répugnance que j'avais à y obéir, et ce ne fut qu'après avoir é^juisé en vain tous les moyens de le faire révoquer, que je partis enfin pour me soustraire aux poursuites de la gendarmerie, ou à la crainte bien plus affreuse de passer pour un lâche. Quel parti avais-jeà prendre? En reprenant les fonctions d'ingénieiu" en chef à Paris, selon l'avis de S. A. R. Monsieur, j'étais retombé sous la direction des ministres de Bonaparte. C'est là tout ce que l'on peut me reprocher. Car j'ai repoussé constamment les instances qui m'ont été faites à Cambrai de signer le prétendu acte additionnel, et quand ce refus réitéré m'a exposé aux plus fâcheuses poursuites à Cambrai, je me suis retiré à Valenciennes où l'on a éprouvé de ma part pour le même objet de nouveaux refus.
J'appris à Valenciennes que S. A. S. le duc d'Or-
léans avait répété devant toute la garnison, et même publié dans un ordre du jour les mêmes paroles que S. A. R. Monsieur avait daigné adresser à Beauvais aux officiers de l 'Etat-major du duc de Berry, et qu'il avait ajouté même, au nom du Roi, qu'il fallait défendre les villes frontières contre toute attaque de la part des puissances étrangères. Cet ordre du jour semblait me justifier du reproche de contribuer à la défense de ces places.
Après la capitulation de Paris, j'ai reçu ordre d'accompagner tout le parc du génie jusqu'à la Loire. Dès que j'en étais devenu responsable, pouvais-je refuser de conduire ce parc à Orléans sans m'exposer à encourir le reproche de la part du Roi lui-même de peu de zèle pour son service, si j'avais laissé par ma faute tomber le matériel du génie entre les mains des Prussiens ou des Anglais, au lieu de le conserver, comme il l'a été, pour le service du gouvernement actuel ?
Voilà l'exposé simple de ma conduite passée. D'après les discours de S. A. R. Monsieur à Beauvais et de S. A. S. le duc d'Orléans à Valenciennes, je n'ai pas cru que ma conduite fût blâmable. Si on le juge autrement, que l'on réfléchisse que je n'ai cédé qu'à la plus impérieuse de toutes les lois, à la force, et à la nécessité. Mais mes intentions ont toujours été pures, je n'ai jamais Irahi personne, et je n'ai jamais eu pour but que le bonheur de mon pays.