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La duchesse d'Angoulême a Bordeaux

L'Allemand Frédéric-Lebrecht Crusius, mentor du jeune Brûckner, fils d'un riche fabricant saxon, qui fit en 1815

lin voyage d'instruction en France et en Angleterre, se trouvait à Bordeaux lorsque la duchesse d'Angoulême dut quitter la ville cl il la vit s'embarquer le 2 avril à Pauillac. Dans une lettre aux parents de son élève, il retrace ainsi le départ de la princesse qui lui inspirait, comme aux volontaires royaux, une admiration exaltée (1).

Bordeaux, avec Marseille et d'autres villes de commerce, avait trop soufîert du système absurde de Bo- .naparte pour ne pas s'attacher, dès le premier bruit de sa traîtrise et de son invasion, et de la façon la plus vive, au roi légitime. Depuis quelque temps M""® la duchesse d'Angoulême était là. Tous les habitants aimaient sincèrement cette femme intelligente et vertueuse. Son digne conseiller, le comte Lvnch, employa sa grande influence et les meilleurs moyens pour défendre Bordeaux sur qui tous les yeux étaient dirigés. Mais ses nobles intentions furent déjouées par trois régiments de ligne qu'on avait dans la ville et

(i) Gkoho Bkâid, Reise eines jungen Deulschtn in Frankreich tind England im Jmhrc tSÎÔ, p. 77-S3.

qu'on chercha inutilement à convertir. Tous les jours des émissaires de Bonaparte étaient découverts sous toute sorte de masques. Bientôt se confirmèrent les nouvelles de l'approche des bonapartistes ; on empaqueta chez la duchesse et dans toutes les archives ; les Anglais quittèrent la ville ; le maire donna des passeports à quiconque ne voulait pas attendre le siège imminent ; nous aussi, nous cherchâmes et trouvâmes une bonne occasion d'aller en Angleterre.

Lorsqu'arriva le 1®"" avril, lorsqu'on sut que rarniée de Bonaparte se montrait et qu'elle avait pris le fort de Blaye dans la nuit précédente, nous partîmes avec nos portefaix et, nous pressant à travers les rangs et les canons des gardes nationaux qui avaient pris position sur le bord du fleuve, nous montâmes à H heures dans une barque. Elle nous mena à bord de notre vaisseau qui, la veille, était descendu à Pauillac. neuf lieues plus loin, et non sans danger d'être canonnés par le fort de Blaye devant qui nous dûmes passer. Le drapeau tricolore flottait .sur ce fort ; mais. Dieu merci, on sembla ne pas nous remarquer, et, à 4 heures, nous étions au milieu de la Hotte anglaise (jui était à l'ancre près de la petite ville de Pauillac. sous la protection du Myrmidon et du Formidable.

Mais quel désordre à bord de notre vaisseau ! On ne pouvait faire un pas sur le pont ; tout était plein de cordages et de bagages ; on construisait une cabine. Nous (lûmes aller dormir à terre, chez le pharmacien.

Nous nous éveillâmes de bonne heure au bruit des chevaux et des voitures qui passaient sous nos fenêtres. Le destin de Bordeaux avait été décidé par la trahison des troupes et de nouveau l'espoir des braves gens était douloureusement trompé. La duchesse était arrivée ici dans la nuit, à 4 heures, et — il était 6 heures — à l'église. Nous y allâmes. Le peuple se pressait autour d'elle. Tout le monde était troublé ; la plupart des visages respiraient la colère et le désespoir ; il y avait peu de gens que la présence du Tout- Puissant remplît de confiance ; beaucoup pleuraient.

Cependant un déjeuner avait été préparé pour la duchesse et sa suite chez le maire de Pauillac. Elle se rendit à 7 heures dans cette maison ; des amiraux anglais l'accompagnaient ; plusieurs Anglais la suivirent et la garde nous laissa passer comme tels.

Nous nous souviendrons toujours de ces moments émouvants. Nous étions tout près des personnages. La duchesse, dame d'un âge moyen et aux traits fort engageants, des traits qui expriment en même temps la douceur et l'élévation d'une àme supérieure aux souffrances terrestres, était entourée de quelques dames de la cour, du comte Lynch comme chambellan, de plusieurs généraux du parti royal, des officiers de la garde nationale et de messieurs les Anglais. Chacun était plongé dans un sombre silence.

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Parfois seulement on prononçait quelques mots à voix basse ; parfois des aides de camp qui venaient au rapport ou des serviteurs de la duchesse qui couraient de ci de là avec de l'argenterie et d'autres effets, interrompaient le silence de cette maison de deuil. Et, en effet, quelle situation ! Avec Bordeaux, le Languedoc, la Provence et surtout Marseille étaient perdus pour le roi. L'injustice semblait encore triompher.

Au milieu de ce silence retentit sourdement un coup de canon du Myrmidon, signal pour la duchesse. Elle se leva avec im regard indiciblement douloureux et dans le moment tous ses fidèles qui ne pouvaient la suivre, se pressèrent autour d'elle, autour de la vertueuse et de nouveau malheureuse princesse pour lui dire adieu. Une lamentation, un cri de douleur remplit les appartements. Nous vîmes de vieux militaires, les yeux pleins de larmes, dans une sorte de rage insensée, briser leurs armes contre les pierres les plus voisines, d'autres s'embrasser convulsivement, et certainement aucun œil ne resta sec. Mais lorsqu'ellemême enfin, l'aimable princesse, si familière avec la souffrance, toujours si calme et si grande, si angéli- (|uement patiente, lorsqu'elle-même, ne se possédant plus, poussa ce cri de douleur : 0 ma pauvre, ma pauvre France ! nous ne pûmes nous empêcher de verser des pleurs abondants. Des gémissements et des plaintes l'accueillirent quand idle sortit, et le peuph-,

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pleurant, sanglotant, l'accompagna jusqu'à la rive. Le bateau qui l'attendait la reçut ; de rapides coups d'aviron l'amenèrent en peu d'instants à la frég"ate ; elle monta, disparut, et chacun, triste et morne, rentra chez soi.

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