‹ Lettres de 1815Chapitre 77 sur 82 · Mémoire du général Abbé · texte numérisé non relu

Mémoire du général Abbé

Le général de division baron Abbé qui commandait au l*"" mars 1815 à Toulon, retrace dans ce mémoire Tinipres-. sion que fit la nouvelle du débarquement de Napoléon et les mesures qu'il prit. Il quitta Toulon pour s'approcher, comme il dit, du lieu de débarquement et reconnaître fa « troupe de l'île d'Elbe ». Il approuva la conduite du général qui commandait à Antibes. Il se maintint à Toulon pendant tout le mois de mars. Mais dans les premiers jours d'avril il dut se soumettre, lui aussi, et il devait défendre glox'icusement la frontière de l'Alsace sous les ordres de Lecourbe.

Après révacuation de l'Espaj^iie pui' les armées françaises, j'ai fait partie de la nouvelle armée qui a été commandée par S. E. M. le maréchal duc de Dalmatie. .1 en commandais la 15" division ([ui a été, ainsi cjue moi, laissée dans Rayonne pour en compléter la garnison et en faire la défense. On connait la conduite des troupes qui ont défendu cette place où je suis resté, ainsi qu'à Toulouse, jusqu'au mois de juillet suivant.

Après le mois précité, j'ai dû me rendre à Paris, où je suis resté, suivant l'autorisation du ministre, sans enq)loi et au traitement de demi-solde jusqu au 15 de

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janvier de l'année courante, époque à laquelle j'ai obtenu des bontés du roi un ordre de service pour aller prendre à Toulon le commandement de la 2^ subdivision de la 8« division militaire, pour être sous les ordres de S. A. S. M. le maréchal prince d'Esslingqui était gouverneur de la division ou, en son absence^^ sous ceux de M. le comte Miollis. Je me suis rendu sans retard à ma destination où je n'ai pu néanmoins être que le 15 de février.

Du moment de mon arrivée à Toulon, je me suis occupé de ce qui était relatif au service que j'avais à y faire ainsi que dans ma subdivision. J'en avais assez de connaissance et étais en pleine activité le 1««- mars suivant. Je n'avais eu pendant les jours précédents, ni jen'avaisàla même époque aucune idée, ni aucune raison pour soupçonner un débarquement de la pari de Bonaparte. J'avais néanmoins des relations fréquentes avec MM. les officiers de tous grades qui étaient sous mes ordres et qui étaient sur l'extrême frontière, et, je puis le dire, d'une très bonne intelligence avec M:\I. les officiers supérieurs chargés du service de la marine royale, qui ne savaient certainement rien non plus que moi sur ce fâcheux événement. Ce même événement qui a eu lieu le 1"^ de mars s'est passé à trente-trois lieues de poste de moi et très loin des personnes qui en étaient plus près, parce qu'il paraissait incroyable à tout le monde. Je n'ai pu en être informé que le 2 à 8 heures du soir, par une

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lettre que m'a écrite le maréchal de camp qui commandait le canton de Draguignan ; cette lettre que j'ai de suite communiquée à M. le général préfet de la marine, au lieutenant général qui commandait la place, ainsi qu'aux officiers supérieurs sur la discrétion desquels je pouvais compter, leur a paru aussi étonnante qu'à moi. Nous avons tous eu peine à nous persuader de la possibilité du fait. Sans perte de temps, j'en ai fait l'envoi par une estafette à M. le maréchal gouverneur.

Sans perte de temps, j'ai fait commander assez d'ofliciers intelligents et surtout de ceux de la gendarmerie royale pour les charger de se mettre en information dans le public, pour en reconnaître les personnes qui pouvaient être venues de Fréjus, afin du savoir d'elles plus positivement jusciu'à quel point je pouvais me fonder à croire cette nouvelle ; à leur retour près de moi, leurs rapports furent à peu près une répétition de ce que m'en avait écrit le maréchal de; camp, avec la difl'érence qu'on croyait que Bona- ])arte faisait partie du débarquement.

Nous n'avions pu que présumer et je n avais pu nioi-mème que présumer que les hommes qu'on nous disait débarqués (et on n'élevait le nombre qu'à 80 qui avaient été vus] étaient un mcMue nombre d'hommes ([ue le gouvernement de l'île d Elbe renvoyait avec congés absolus. Je donnai sur le champ connaissance (K' ce nouveau renseignement à M. le maréchal gou\ ci-

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neur ; je donnai aussi l'ordre au lieutenant général commandant de la place de faire délivrer des cartouches aux compagnies d'élite des régiments de la garnison pour les faire mettre en marche dès que je lui en enverrais l'ordre et j'ai pris la poste moi-même pour me porter et m'approcher du lieu de débarquement à l'effet de reconnaître bien positivement ce qui constituait les troupes et quelles pouvaient être leurs intentions, aiin d'employer ensuite les moyens nécessaires pour m'opposer à leur exécution.

Le temps que j'avais mis pour prendre mes informations préliminaires et pour donner les avis nécessaires et ordres de première disposition, m'a retenu jusqu'à 10 heures du soir. Je n'ai donc pu sortir de Toulon qu'à cette heure et, le matin du 3, à 10 heures, j'étais au Muy, où j'ai pu me faire donner des informations qui avaient plus de certitude que celles que j'avais eues à Toulon sur ce qui s'était passé l'avantveille et sur la marche qu avaient faite les troupes débarquées. Celles qui avaient été portées en avant pour les rencontrer, étaient rentrées dans les villages et cantonnements. Je me suis rendu de suite à Draguignan pour y voir le préfet et le général qui y commandait, afin de savoir quelles étaient les mesures qu'ils avaient prises ou pour en ordonner de nouvelles si elles m'eussent paru nécessaires. J'ai reconnu que tous les moyens avaient été employés avec on ne peut plus de zèle, mais que par malheur, ils avaient été dirigés

sur une communication pendant que l'ennemi a pu passer par l'autre. Sa marche a été si rapide que j'ai été informé que ce même jour il a pu aller coucher à Saint- Vallier. J'ai écrit de ce moment à S. E. le ministre de la guerre et de nouveau au prince gouverneur de la division, au général qui commandait à Antibes pour en avoir un rapport sur ce qu'il avait pu savoir et pour lui donner l'ordre d'envoyer à Toulon sous escorte les officiers et soldats des troupes débarquées qui s'étaient introduits dans la place avec l'intention de le faire soumettre ainsi que la garnison et qu'il avait fait retenir prisonniers ; ils y ont été conduits et mis au fort de La Malgue où ils ont été en prison jusqu'au 10 avril.

Après que j'ai eu rempli ces obligations du service, je ne me suis plus cru nécessaire à Draguignan ni dans le canton. Je devais penser que mes troupes et moi pourraient recevoir l'ordre de se porter sur les Basses-Alpes et me suis remis en marche pour me rendre à Toulon pendant la nuit suivante, d'où en effet une partie des troupes ont été employées comme je l'avais prévu.

Je puis donc dire que je n'ai rien omis de ce qui a dû être fait pour une circonstance aussi surprenante qu'étonnante. J'ai moi-même donné, le premier, mon approbation à tout ce qui a été bien fait par le général qui commandait à Antibes. La conduite que j'ai tenue n TouJon n'a pas été douteuse. Les troupes s'y sont

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bien conduites elles-mêmes. Le géntVal qui commandait le département des Basses- Alpes, était sous mes ordres et trop loin ; mais il n'a bien fait après le passage des troupes débarquées que parce qu'il n'avait pu faire assez pendant qu'elles sont arrivées sur Digne. J'ai reçu pendant les premiers jours du débarquement des proclamations que j'ai tenues secrètes et que j'ai de suite adressées à M. le maréchal gouverneur.

Le 18 de mars, j'ai eu l'honneur de recevoir à Toulon Son Altesse Royale M. le duc d'Angoulême qui m'a trouvé sous tous les rapports en bon ordre de service pour le Roi. Elle a bien voulu me donner un témoignage de sa satisfaction.

Le point de Toulon qui tenait pour les intérêts du Roi. était loin de ce qui se passait dans l'intérieur de la France. J'ai pu et nous avons pu nous y maintenir sans secousses pendant tout le mois de mars. La garnison et toutes les troupes mêmes auraient même pu se maintenir plus de temps que jusqu'au 9 du mois suivant, parce qu'elles étaient retenues par une bonne discipline. Mais le commerce recevait des nouvelles qu'il communiquait et la malveillance ne manquait pas d'ajouter à tout ce qui paraissait déjà dangereux pour amener à un changement de choses.

L'esprit des habitants de plusieurs petites communes était moins bon et moins sûr que celui des habitants des villes. On nous avait déjà obligés à faire quelqwes détachements pour aider les autorités à

remettre ou rétablir le bon ordre. Antibes, qui s'était bien conduite, nous menaçait d'un cliangement. Cette ville avait, avec sa garnison, beaucouj) d'officiers de toutes les parties de Tltalie et surtout de Corse. Les premiers s'y étaient retirés comme ayant été au service de France, les seconds, pour y jouir de leur traitement de demi-solde. Le général qui commandait dans la place s'en était plaint ; mais il n'avait pu encore prendre le parti de les en éloigner. Le i avril, une de ses nouvelles plaintes était plus pressante que les précédentes ; il en avait adressé une double à M. le maréchal gouverneur qui alors était à Toulon, avec celle que je venais de recevoir. Je me rendis de suite chez Son Excellence pour lui en donner connaissance. Je trouvai M. le maréchal instruit et tout disposé à m'envoyer à Antibes pour y faire ce qui pouvait convenir au bien du service.

Il était 7 heui'es du soir quand j'ai pu, avec undemes aides de camp, me mettre en marche en poste et à franc étrier. J'étais déjà à Cannes le lendemain matin à 9 heures, où, à mon grand étonnement et pendant (|uc je changeais de chevaux à la poste (où il m'avait été demandé un passeport que je ne devais pas avoir, puisque je me trouvais dans un département où j étais employé), j y ai vu réunies la populace et la garde nationale en armes et y ai été arrêté. Je me suis fait conduire chez le maire qui me trouva très coupable parce ({lie j'étais sans passeport. Tous les détails que

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je lui ni faits sur le besoin de mon voyage, nontpu le persuader. Je n'ai pu obtenir dç lui que d'être conduit à Grasse sous une escorte de {^arde nationale et de gendarmes. Mais la populace à laquelle je n'avais pu faire de détail, me prenait pour un débarqué et coupable : je faillis être sacrifié à sa fureur et en être victime, quoique j étais exactement en uniforme.

A mon arrivée à Grasse, je parus aussi coupable à la populace que je l'avais paru à celle de Cannes parce que j'étais sans escorte. Le sous-préfet que je vis de suite, n'a pu sans doute minterpréter autrement, quoique je lui donnai clairement connaissance du sujet de ma mission. Comme à Cannes, j'ai failli courir à ma perte et elle eût été inévitable, si le général qui était à Antibes et que j'avais pu faire informer de mon arrivée, ne s'était pas porté à Cannes avec quelques (dliciers de sa garnison pour m'y rencontrer, et, .s y étant informé de ce qui m'y était arrivé, il n y avait pas arrêté des notables. Je dois au préfet comte de Bouthillier la justice d'avoir eu des inquiétudes sur mon compte et de m'avoir donné des témoignages de regret de ce qu'il ne m avait pas excepté de la mesure de rigueur qu il avait ordonnée deux jours avant relativement aux passeports. Ce magistrat a fait de suite punir le maire de Cannes et remplacer le sous-préfet de Grasse qui n'avait pas eu la fermeté de me faire respecter et qui m'avait méconnu.

J'avais pu néanmoins sortir de Grasse avec deux bri-

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gades de gendarmerie. Je me suis rendu pendant lu journée du 7 à Draguignan où le préfet n'a; rien omis pour me faire oublier ce qui m'était arrivé la veille. J'y passai la nuit. L'explosion était on ne peut plus prête à se faire ; le peuple ne tenait plus. Je tenais, moi-même, à l'objet essentiel qui était celui de ma première démarche, et dès le matin du 8, autant avec les chevaux du préfet qu'avec ceux de la poste, je me suis rendu à Antibes où j'arrivai assez matin. J'ai pu de suite y voir MM. les officiers pour les engager à tenir pour le service du Roi ; je n'eus pas de peine à faire convenir de ce besoin ceux de l'état-major de la place et ceux du régiment qui y était. J'y ai vu ensuite les officiers isolés et en ai fait arrêter plusieurs pour les motifs mentionnés. En passant le même jour les troupes en revue, j'ai eu lieu de reconnaître que l'esprit était bon et en ai rendu compte à M. le maréchal gouverneur.

Le lendemain 8, je me suis remis en marche à midi pour retourner à Toulon. A mon arrivée à Fréjus, la population s'y étaitsoulevée, le matin, contre les intentions des autorités et avait, sur une nouvelle supposée, arboré le drapeau tricolore et la cocarde. Je m'y arrêtai et parvins à les engager à ne point donner de suite à leur fausse interprétation; je n'ai point éprouvé de résistance pour le rétablissement de l'ordre.

Je voyageai pendant la nuit suivante et le malin du 9 ; le bruit du canon mu annoncé lo changement

qui avait eu lieu à Toulon. La rencontre que je fis de plusieurs royageurs que je questionnai, m'en donna la confirmation. J'entrai néanmoins dans la place avec mes couleurs et mes décorations royales que je puis dire avoir portées le dernier, même en Provence.

Avant le 9 avril, le nouvel état de choses avait envahi la France. Nous avions, moi et les chefs de service à Toulon, gagné du temps et pu nous maintenir au moins autant qu'il nous avait été possible. Mais la capitulation de S. A. R. le Duc d'Angoulême avait eu lieu ainsi que son départ. Tout paraissait donc sans ressources.

Après cet événement, je restai à Toulon jusqu'au 25. Je n'y avais plus de commandement. Les troupes qui y étaient, en étaient successivement parties. Ce fut le 25 que j'y ai reçu un nouvel ordre de service de S. E. le ministre de la guerre et l'ordre d'en partir en poste pour me rendre à Belfort à l'effet d'y prendre le commandement de la 18® division et faire partie de l'armée qui devait être commandée par le général Lecourbe. Je m'y suis rendu directement et même sans passer par Paris et je suis arrivé le 5 de mai à ma nouvelle destination. Qu'il m'ait été demandé dans le temps et qu'il me soit encore demandé pourquoi j'ai fait cette démarche? Je ne pourrais que répondre qu'alors je ne pouvais qu'obéir. Je n'ai en effet vu, comme miUtaire, que la division de laquelle je devais prendre le com-

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mandement et la frontière que je me voyais dans le cas de défendre.

Je n'ai pas donné à la guerre une marche autre que celle qu'elle pouvait avoir ; je n'ai que résisté aux forcés qui étaient devant moi (je couvrais la frontière de la Suisse depuis Ferrette jusqu'à sur la gauche de Huning-ue et n'avait que 2.400 hommes). Je n'ai agi qu'avec la croyance que je faisais mon devoir. Le général en chef de l'armée a pu en rendre compte. Ce ne fut que près de Belfort, le 10 de juin, que nous avons été informés de la rentrée du Roi en France. Le général en chef a fait de suite les démarches nécessaires pour arrêter un armistice avec le général commandant les forces alliées. Il en a obtenu les conditions les plus honorables en raison de la bonne conduite qu'avait tenue sa petite armée. Ce ne fut que le 28 suivant cjue nous avons eu connaissance que le Roi était à Paris. Réunis chez le général en chef, les gêné-» raux et officiers supérieurs de toutes armes ont arrêté et signé leur soumission à Sa Majesté. L'acte en a été poité sans retard par le général chef de Tétat-major général de l'armée.

Mon âge et mon ancienneté de service me mettent dans le cas d'être mis en retraite, et peut-être plus dans celui de l'honneur d'être rappelé à un service actif. Ma fidélité, fondée sur ce que j'ai fait pendant les mois de mars et d'avril en Provence et mon attachement pour Sa Majesté et pour son auguste famille,

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ne peut donner aucun doute. Militaire depuis longtemps, j'ai commencé ma carrière en servant le Roi ; j'ai ressenti des peines au commencement de la Révolution ; je n'ai figuré dans aucune des choses mauvaises qui l'ont amenée, ni qui en ont été les suites ; je n'ai obtenu mes avancements successifs que par une bonne conduite et par des actions à la g-uerre. Je n'ai vu que la gloire et l'honneur. J'ai eu des commandements vi n'ai point de fortune, et si j'étais privé du traitement que j'ai lieu d'espérer du gouvernement, je n'aurais plus de quoi vivre.

Le 2 du mois de septembre dernier, M. le comte Lecourbe, général en chef du corps d'armée du Jura alors à Belfort, a dû adresser l'état portant le détail de mes services, qui indique que le lieu de ma résidence est à Ghâlons-sur-Marne. chef-lieu de mon département.

CLiioDi-aur-Marne, 3o novembre i8i5.

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