La Corse atj début des Cent Jours
En même temps que le Midi, la Corse reconnaît le gouvernement impérial, et voici trois pièces sur la situation de l'île au début des Cent Jours.
1° Un rapport du colonel Figié qui commandait le 34* de ligne. Le colonel retrace les événements qui se produisirent à Bastia aux mois de mars et d'avril. Il s'exprime avec un peu d'emphase et il veut mettre son royalisme en évidence, prouver, comme il dit, tout son attachement au roi. Mais, bien que daté du mois d'octobre, et quoiqu'il n'ait pas l'importance des récits de Bruslart, de Gonneville et de Simon, le rapport de Figié mérite d'être lu et consulté.
2" Une lettre du général de bi'igade Edouard Simon à l'Empereur. Le général a pris le commandement de la division militaire (la 23*) à la suite de l'insurrection qui chasse Bruslart et il prie Napoléon de supprimer la junte de gouvernement instituée au départ de l'île d'Elbe.
3° Le rapport défavorable que la Commission d'examen porta sur le général Simon dans sa séance du 9 décembre
73. - Rapport sur les événements qui ont eu lieu en Corse pendant les mois de mars et avril iSi5.
Les événements qui ont eu lieu en Corse, pendant le séjour qu'y fit le 34* régiment de ligne, deviennent,
dans la circonstance où je nie trouve, de la plus haute importance. Je vais en faire le récit exact et sincère. Ma conduite, dans les circonstances ditriciles et extraordinaires dans lesquelles nous nous sommes trouvés, a toujours été dirigée par l'attachement que je portais à mon souverain légitime ; les événements m'ont maîtrisé ; mais la force de mes sentiments s'est toujours conservée pour le roi. Dans toutes les occasions j'en ai donné fV ireuves.
Le 35® régiment avait à peine franchi les Alpes pour rentrer en France, qu'il reçut l'ordre de se rendre en Corse. Le ministre delà guerre annonçait que ce corps devait voir, dans cette disposition, une preuve de la confiance que S. M. avait dans sa discipline et dans sa fidélité.
Notre embarquement eut lieu aux cris de vivo le Bni. M. le lieutenant général baron Milet de Mureau, et M. le colonel comte (^lauvigny de Blot. conunissaires extraordinaires du roi on Corse, partirent avec nous ; ils furent témoins de nos acclamations, et manifestèrent, de la manière l.i plus tlatteu.se, la satisfaction qu'ils éprouvaient de nous voir .mimés dim si bon esprit.
Bientôt nous arrivons d.ins un des ports de lile. Nous étions à Ajaccio. Je recommande ;ni régiment la tranquillité, je lui rappelb^ c«' qu'il doit au Roi ; je lui présente l'honneur de ses nouveaux devoirs. Tous m'entendent : pendant trois mois de séjuin ;iu milieu
LCTTISES DE 181.^ 387
dune ville qui retraçait tant de souvenirs, pas un mot n'est prononcé, pas une plainte n'est portée contre nous.
Cependant la réorganisation du régiment a lieu ; il prend le n" 3i. Le commandement m'en est confié. Les mêmes sentiments se manifestent à cette occasion ; ils n'étaient point équivoques. Le roi venait faire cesser nos maux et fermer les plaies de la France ; nous l'aimions comme notre sauveur et comme le monarque ([ui pouvait seul rendre le bonheur à notre malheureuse patrie.
Bastia se trouvait sans troupes. Nous fûmes destinés à en former la garnison. M. le chevalier de Bruslart, gouverneur de l'île, y arriva bientôt.
Habitant le chef-lieu de la division sous les yeux de son gouverneur, notre marche fut aisée à suivre. Nous marchions dans la ligne de l'honneur et du devoir, nous nous attirâmes des éloges. Notre conduite, notre discipline, fixa l'opinion du général et imprima dans l'esprit des habitants un sentiment d'admiration et de respect.
Une époque à jamais mémorable pour le régiment se présente. Le roi nous donne notre nouveau drapeau. Je réclame ici le témoignage de M. le général Bruslart. Qu'il déclare avec quel enthousiasme nous saluâmes l'étendard des lys, avec quelle force de sentiment, avec quelle vérité nous prononçâmes le serment de fidélité ; et jusque dans la fête qui termina ce
beau jour, chacun de nous ne donna-t-il pas les preuves les plus touchantes d'amour pour le Roi? Oui, sans doute, cette époque prouve que la sincérité nous guidait. Nous étions instruits alors de la fuite de Bonaparte de l'île d'Elbe ; mais, pénétrés de la sainteté de nos serments, et voulant prouver au roi tout notre attachement, nous apportâmes dans cette cérémonie tout l'appareil qu'elle réclamait, et couvrîmes les cris séditieux qui se faisaient déjà entendre, par ceux mille fois répétés de vive Louis le désire.
Mais des émissaires de Bonaparte s'étaient introduits dans l'île, et avaient soulevé plusieurs provinces ; tout prenait le caractère le plus fâcheux ; des réunions avaient lieu à Ciotti, village voisin de Bastia, dans la maison de la veuve du général Gervoni.
Dans ces entrefaites, des officiers destinés pour les différents régiments qui se trouvaient en Corse, arrivèrent de France, disant avoir vu Bonaparte à Chalonsur-Saône (le 14 mars) se dirigeant sur Paris, que la population et toutes les troupes accouraient se ranger sous ses ordres. Ces nouvelles étaient assez alarmantes pour me faire prendre des mesures. J'appelai près de moi les officiers qui les avaient apportées, je leur fis sentir tout ce que leur conduite avait de répréhensible, et je leur ordonnai de ne plus parler de ce qu'ils avaient vu. Je réunis mes officiers. Je leur dis que les nouvelles de France ne devaient point nous faire
oublier nos devoirs, et que dans l'état où se trouvaient les choses, il fallait surtout nous maintenir dans les sentiments d'obéissance que nous devions au Roi. Je leur recommandai de surveiller la troupe, de prévenir à force de soins le mauvais effet rpie pourraient produire les bruits qui se répandaient ; mes ordres furent exécutés et la troupe se tint tranquille.
Dans cette position embarrassante, des ordres me sont donnés pour détruire le foyer de l'insurrection à Giotti. Un détachement du 34« régiment est commandé. Je donne des instructions à l'officier : je lui recommande de ne point oublier que c'est la cause du Roi qu'il sert. Il part ; la nuit favorise sa marche ; mais arrivé à Giotti, il ne peut se saisir des chefs ; ils avaient été prévenus par leurs émissaires. Les soldats mettent le feu à la maison ; elle devient la proie des flammes.
M. le général Simon, inspecteur d'armes, était arrivé depuis peu. 11 certifiait les nouvelles que nous recevions, en assurant que Bonaparte devait être à Paris ; qu'il n'avait pas rencontré d'obstacle, et que le vœu de la France était pour lui. Dès ce moment, ce général se déclara ; il manifesta le désir de servir la cause de l'usurpateur, et ne tarda pas à former un Gomité composé de tout ce qui pensait comme lui. Il le réunissait souvent, et là s'agitaient les projets les plus alarmants. Je commandais la troupe. Le général sentit qu'il lui importait de me ranger de son côté. Je
fus appelé à une de ces réunions, il employa tout, pour me convaincre que je devais embrasser sa cause. Je me contentai de lui dire que peu de jours auparavant, nous avions prêté serment de fidélité au Roi. et cpie je ne le violerais point. Il fut très mécontent de mes réponses. Quelque temps après, il demanda à me voir encore. 11 me dit que Bonaparte était à Paris, qu'il en avait la certitude, qu'il fallait s'emparer de la personne du général Bruslart, que l'on attachait le plus grand intérêt à l'avoir. Il me présenta les avantages qui résulteraient pour moi de cette démarche. Je repoussai avec indignation cette proposition si contraire à mes sentiments. M. le général Bruslart m'avait accordé su confiance, je déclarai que je ne la trahirais point. Alors, plus de ménagement ; on me traita d'homme sans dévouement à Bonaparte, sans amour pour la patrie ; on chercha à indisposer mes officiers contre moi ; mais l'attachement qu'ils me portaient leur fit repousser toutes les insinuations perfides qui furent employées.
Je commandais la subdivision de Basfia. Déjà l'on était venu me dire que M. le général Bruslart formait, à l'aide du parti anglais qui existe en Corse, des compagnies franches destinées à agir contre les habitants. Je rendis sans détour au gouverneur les rapports qui m'étaient faits. Il reçut assez, indilféremment mes observations. Le mal croissait tle plus en plus. Je renouvelai inutilement mes instances près du général
LKITRES DE \H\'\ Ml
pour la dissolution des compagnies. Enfin les habitants des environs de Bastia se lèvent en masse. Les généraux Gasalta, Moroni ; les colonels Casablanca et Suzzoni étaient à leur tête. Lu présence de ces ofliciers supéiùeurs, appartenant aux premières maisons de la Corse, entraîne tous ceux qui jusqu'alors ne s'étaient point déclarés. L'insurrection marche .sur Bastia. La vie du général Bruslart est menacée. Un camp d'insurgés se forme au pont de Bivinco. à peu de distance de la ville. Le drapeau tricolore flotte au milieu d eux.
Je reçois l'ordre de faire marcher 700 hommes de mon régiment, pour s'opposer à leur approche. La troupe se met en marche bientôt. M. le général Bruslart est à leur tête. Il l'arrêta à une denii-lieuc de l.'i ville ; puis, .sadressant à moi, me demanda s ii pouvait compter .sur la troupe (c'était le 29 mars, déjà les événements de France étaient connus). Je lui répondis (|ue. tant que la troupe serait léunie, j en répondais, mais que je croyais qu'il était dangereux de la faire approcher de trop près des insurgés (pii ne inHncjueraient pas à coup sur d employer tous les moyens pour la séduire. J'ajoutai qu il était plus avantageux de rester à Bastia, l'insurrection se manifestant de tous côtés.
Le général veut connaître les intentions du parti contraire. Je m'oflVe à aller moi-même les leur demander ; mais j'exige qu'un de ses aides-de-camn m'accompagne. ^L le chef d'escadron Boissulan est
désigné. Nous somme» bientôt au milieu de leur petite armée forte d'environ 6.000 hommes. Les chefs nous déclarèrent que tous leurs efforts étaient dirigés vers la personne du général Bruslart qui voulait établir la guerre civile dans leur paj's, et qu'ils ne s'arrêteraient qu'après l'avoir mis hors d'état de troubler leur tranquillité ; ils ajoutèrent que Bonaparte était à Paris, et qu'ils sacrifieraient tout pour le servir. Puis, sadressant à moi, ils me dirent qu'ils avaient connaissance que j'avais reçu l'ordre de l'Empereur d'arrêter M. le général Bruslart et que je pourrais bien me repentir de ne l'avoir pas arrêté. Je refusai d'obéir. Nous les quittâmes. M. de Boissulan rapporta au général ce qu'il avait entendu. Ma position était affreuse : tout reposait sur moi ; j'étais persécuté pour arrêter le général Bruslart, menacé moi-même si je ne le faisais point. Mais je préférai m'exposer au ressentiment des ennemis, plutôt que de livrer lâchement le chef que le Roi m'avait donné. J'acquis la certitude que des embuscades lui étaient tendues ; je fis surveiller de nuit, sans l'en prévenir, l'hôtel qu'il habitait, et déjouai ainsi les complots formés pour attenter à ses jours.
Mais, malgré tous mes efforts, la chute du gouverneur va se consommer. Le 30 mars je reçois une invitation pour me rendre à la préfecture. Là se trouvaient réunies les autorités civiles et militaires. On exposa la situation de la Corse, les débats s'engagèrent, et il fut décidé que M. le chevalier de Bruslart
étant le seul obstacle qui s'opposât au rétablissement du bon ordre, on devait l'éloigner. La proposition de quitter l'île lui fut faite. Il l'accepta. Le commandement fut remis à M. le général Simon.
Mais le moment de l'embarquement exposait encore le général Bruslart aux plus grands dangers. Il devait être assassiné. Je marchai près de lui ; un fort détachement le protégeait ; il parvint au rivage sans accident. M. le général Bruslart, au moment où il me quittait, m'embrassa atfectueusement, me dit que je lui avais sauvé la vie et qu'il ne l'oublierait jamais ; il m'exprima sa reconnaissance dans les termes les plus forts. Il partit.
Le calme commençait à renaître. Mais le danger croissait pour moi. J'avais sauvé le général, j'étais coupable aux yeux de la faction qui commençait de tout sacrifier. Je bravai leurs fureurs ; je déclarai que l'honneur, le devoir m'avaient tracé mon chemin et que bien loin de me repentir de ce que j'avais fait, je me glorifierais toujours d'avoir suivi l'impulsion de mon cœur.
M. le général Simon voulut signaler les commencements de son autorité en faisant arborer le drapeau tricolore. Mais je m'opposai pendant plusieurs jours à cette démarche. Enfin, le 4 avril au soir, le conseil de défense se réunit chez lui ; le Comité qu'il avait formé de ses partisans, y fut appelé ; après de vives discussions que je soutenais avec le colonel d'artillerie,
394 1,ETTBE8 DE 18io
M. Verrier, contre tout le conseil, M. le général, voyant que les discussions se prolonpjeaient très avant dans la nuit et qu'il ne gagnait rien, dissout le conseil. Une heure après être rentré chez moi. je reçus un ordre du jour, ordonnant que le drapeau tricolore serait arboré le o au matin et salué par l'artillerie. M. le général ayant été reconnu commandant en chef de la Corse, je dus obéir.
Nous reçûmes, peu de temps après, l'ordre de rentrer en France. Mais, à peine arrivés sur le continent, le commandement de mon régiment me fut retiré. M. le général Simon fut fait lieutenant général. Ma disgrâce était la suite des rapports qu'avaient faits contre moi les autorités de la Corse. Je n'avais point servi la cause de Bonaparte : je devais être puni. J'ai reçu sans effroi cette nouvelle. J'avais l'espérance que la cause injuste ne triompherait pas. Mes vœux furent bientôt réalisés. Notre souverain légitime nous est rendu. Je lai servi jusqu'à présent avec fidélité : mon désir le plus ardent est de donner de nouvelles preuves de mon dévouement sans bornes ([ui m'anime pour son auguste personne.
Pari», tJ octobre i8i5.