‹ Lettres de A.E. Nordenskiold [microforme]Chapitre 21 sur 31 · RENSEIGMEMENTS FOURNIS SUR LES GLACES PAR LES TSCHOUTSCHES · texte numérisé non relu

RENSEIGMEMENTS FOURNIS SUR LES GLACES PAR LES TSCHOUTSCHES

Le lieutenant Nordqvist a recueilli de Tschoutsches de passage des renseignements sur l’état des glaces entre Tschaun-Bay et le détroit de Behring à différentes époques de l’année. Vu l'immense importance. pratique de cette question, je crois devoir citer textuellement les données qu'il a recueillies. |

RENSEIGNEMENTS SUR LES GLACES ENTRE LE CAP YAKAN ET LE DÉTROIT DE BEHRING FOURNIS PAR DES TSCHOUTSCHES HABITANT CES!PARAGES :

1° Un Tschoutsche de Yakanenmitschikan, près du cap Yakan, rapporte que les eaux y sont ouvertes tout l'été.

2 Même rapport d’un Tschoutsche de Kianmankan, situé un peu à l’ouest du cap Yakan.

3° Un Tschoutsche de Yakan assure que la mer y devient libre à la fin de mai ou au commencement de juin. Elle n’est, d’un autre côté, jamais libre en hiver.

4° Tatan, de Yakan, rapporte que la mer y est ouverte de la fin mai ou du commencement de juin jusqu’à la dernière partie de septembre ou aux premiers jours d'octobre, époque où la glace commence à dériver vers la terre.

5° Æikkion, de Vankarcma, dit que la mer y est couverte de glace pendant l'hiver, mais ouverte pendant l'été.

6° Un Tschoutsche à rennes, ÆRotschetlen, qui habite à environ 12 milles anglais du port d’'hivernage du Véga, a raconté que le golfe Koljutschin, nommé Pidlin par les Tschoutsches, est libre tout l'été.

7° Urtridlin, de Koljutschin, annonce qu’il n’y a de glace en été, ni autour de cette île, ni dans le golfe de Koljutschin.

8° Ranau, de Yinretlen, rapporte aussi que le golfe de Koljutschin est toujours ouvert pencant l'été.

90 É'ttuj, du village de Nettej, entre Irgunnuk et le détroit de Béhring, raconte qu’à Nettej la mer est libre de glace en été indépendamment du vent, en hiver seulement par les vents du sud.

10° Vankatte, de Nettej, raconte que la mer y devient libre pendant le mois de « Tautinjadlin » , c’est-à-dire dans la dernière partie de mai et au commencement de juin, ei qu’elle se prend de nouveau pendant le mois de «Kutschkau » , soit en octobre-novembre.

11° Æepljeplja, du village d’Irgunnuk, situé à 5 milles anglais à l’est du port d’hivernage du Véga, à Pitlekaj, rapporte que la mer, en dehors de ce village, est libre l’été durant, sauf par les vents du nord. Il déclare d’un autre côté que, plus à l’ouest, comme à Irkaïpij, on voit presque toujours de la glace depuis la terre.

12° Xapatljm, de Kengitschkun, village situé

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entre Irgunnuk et le détroit de Behring, a raconté le 11 janvier qu’il y avait alors des eaux ouvertes à ce village. Il ajouta qu’en hiver le détroit de Behring est rempli de glace par les vents du sud, mais libre par ceux du nord.

Le même jour, un Tschoutsche de Nettej-Kengitschkun, village également situé entre Irgunnuk et le détroit de Behring, rapporta qu’il y avait alors de la glace en dehors de ce village. Il corrobora les données de Kapatljin relativement'au détroit de Behring.

13° Æavano, de Uodljou, près du détroit de Behring, déclare que la mer y est toujours libre de mai à septembre inclusivement.

LE CHEF TSCHOUTSCHE MENKA

Le matin du 6 octobre, nous reçûmes la visite du séarost ou chef des Tschoutches à rennes, Vasili Menka. C'était un petit homme au teint foncé, d'apparence passablement émaciée, vêtu d’une belle tunique blanche de peau de renne, sous 1aquelle on apercevait une chemise de flanelle bleue. Pour nous inspirer du respect dès son arrivée, et peut-être afin de ne pas exposer sa vie précieuse aux embüches d’Amphitrite, il fut conduit en traîneau jusqu'au navire, non par des chiens, mais par ses subordonnés, sur la glace qui n’était pas encore entièrement sûre. Il exhiba, dès son arrivée, un brevet constatant sa dignité, et divers certificats portant qu'il avait payé son impôt en peaux (ou ses droits de foire ?), composé de quelques peaux

de renard rouge calculées à 1 rouble 80 kopecks, et de quelques peaux blanches évaluées à 40 kopecks la pièce.

{l ne savait ni lire ni écrire, et son russe, fort difficile à comprendre, laissait infiniment à désirer. Il comprit par contre bientôt une carte qui lui fut montrée, et désigna, avec une grande sûreté, sur cette carte, une foule de localités d'une certaine importance dans la Sibérie du Nord-Est. Le premier employé de la région n'avait pas le moindre pressentiment de l’existence du grand tsar de toutes les Russies ; il savait seulement qu'un personnage très puissant résidait à Irkutsk. Il fit d’abord avec infiniment de zèle le signe de la croix devant quelques photographies et quelques gravures suspendues au salon d’arrière, mais cessa bientôt en voyant que nous n’en faisions pas de même. Menka était suivi de deux indigènes mal vêtus, aux yeux très obliques qui paraissaient se trouver avec lui dans des rapports de domesticité ou de servage.

‘Dès l’arrivée à bord, ceux-ri apportèrent, avec une certaine solennité, les présents de bienvenue de Menka, deux rôtis de renne. Je lui donnai, de mon côté, une chemise de laine et quelques paquets de tabac. Menka nous mentionna qu'il partirait les jours suivants pour Markova, endroit habité par des Russes, sur l’Anadyr, au voisinage de l’ancien Anadyrsk. Quoique je n'eusse pas encore abandonné l'espoir de la délivrance pendant l'automne, je voulus cependant essayer de mettre | à profit cette occasion pour envoyer des nouvelles au pays sur la situation du Véga, l'état à bord, etc.

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LETTRE QUATRIUME 187

Une lettre ouverte fut rédigée en russe et adressée

à Son Excellence le gouverneur général d’Irkutsk,

avec la demande qu’il voulût bien en commusiquer le contenu à Sa Majesté le roi Oscar. Cette missive fut placée avec quelques lettres privées entre deux

planchettes, et confiée à Menka avec exhortation

de la remettre à l'autorité russe de Markova. J'ai

toute cause de croire qu’elle est parvenue à destination. Il sembla d’abord que Menka eût vu dans la missive une espèce de brevet destiné à accroître son autorité. Quand il fut arrivé à terre, il rasge:2bla, en présence de quelques-uas uentre nous, un cercle de Tschoutsches autour de lui, s’assit avec dignité au centre, déploya la missive, mais de manière à latenir renversée, et en lut de longues tirades en langue tschoutsche à ses auditeurs attentifs et ébahis de l’érudition de leur supérieur. Dans la matinée du jour suivant, nous eûmes une seconde visite de l’illustre et savant poientat tschoutsche, et de nouveaux présents furent échangés. Nous le régalâmes de notre mieux, et il finit par danser, aux sons d’un orgue de Barbarie, soit solo, soit avec quelques-uns de ses hôtes, au grand divertissement des spectateurs européens et asiatiques.

VISITE CHEZ MENKA

L'état de la glace continuant à rester le même, je ne voulus pas négliger l’occasion qui s’offrait ici de nous procurer une certaine connaissance de l’intérieur du pays. J’accordai par suite aves plai-

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sir aux lieutenants Nordqvist et Hovgaard l’eutorisation d’aller visiter le campement de Menka. Ils partirent le 8 octobre dans ia matinée, et ils ont donné les récits suivants de leur excursion.

Je commence par celui de Nordqvist : « Le mardi 8 octobre, à 10 heures 1/2 du matin, le lieutenant Hovgaard, le chef tschoutsche Menka et moi, nous quittâmes Pitiekaj sur des traîneaux attelés de chiens, et nous nous dirigeâmes du côté de l’intérieur dans la direction du sud-est. Hovgaard et moi, nous avions chacun un Tschoutsche pour cocher. Menka était accompagné d’un serviteur qui, pendant presque tout le voyage, courut en avant comme guide. Au traineau plus pesant de mon camarade étaient attelés 10 chiens, au mien 8, à celui de Menka, le plus petit des trois traîneaux et sur lequel il se trouvait seul, 5 chiens seulement. En général, les Tschoutsches paraissent compter 4 ou 5 chiens par traîneau et par voyageur.

» La fundra, couverte de marais et de cours d’eau, n’était que faibiement coupée dans la première partie du chemin, mais elle s’accidentait toujours davantage à mesure que nous avancions, et quand, le matin suivant (9 octobre) à 8 heures, nous arrivâämes au but du voyage, le campement du frère de Menka, nous nous trouvâmes dans une vallée entourée de hauteurs, dont quelques-unes s’élevaient à 1,000 pieds (296 mètres) environ audessus du fond de la vallée. On pouvait encore discerner à travers la mince couche de neige une partie de la couverture végétale de la tundra. Les plantes les plus communes dans les endroits secs

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étaient la canche alpine (Aira alpina); dans les localités plus basses croissaient la glycérie, la pédiculaire et le lédon (Ledum palustre). Partout on rencontrait le tussilage alpin (Petasiste alpina) et un saule. Ce dernier s’étalait surtout sur les pentes en grands massifs qui recouvraient parfois plusieurs centaines de pieds carrés. Sur quelques points cet arbrisseau s'élevait de 3 à 4 pieds (0 * 89 à 1" 19) au-dessus du sol. La roche dominante paraissait être le granite. Le fond de la vallée se composait de formations post-tertiaires consistant souvent en sable et en cailloux roulés, comme c’était entre autres le cas dans la grande vallée où le frère de Menka avait dressé ses tentes.

» À notre arrivée au campement, le matin du 9, nous fûmes reçus par les principaux Tschoutsches. Ils saluèrent Menka à la mode russe, c’est-à-dire avec baisers réciproques sur chaque joue, puis sur la bouche. Ils avaient cependant l’air assez gênés de cette cérémonie, et ne s’effleuraient que légèrement de la bouche. Quant à nous, ils nous saluèrent à la façon ordinaire, en nous tendant la main avec accompagnement d'une courbette. Nous en trâmes ensuite dans la tente du frère de Menka, en dehors de laquelle toute la population du village se trouva bientôt réunie pour nous contempler. Le campement se composait de 18 tentes dressées sur les deux rives d’une rivière serpentant dans la vallée. Les tentes étaient habitées par des Tschoutsches à rennes, se livrant à un commerce intermédiaire entre les Russes de la Eolyma, et un peuple, notiné par eux Fehkarquaies, habitant la rive amé- 1},

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ricaine du détroit de Behring. On voyait entre les tentes une quantité de traîneaux tant chargés que vides. C’étaient ou des traîneaux de voyage légers à patins recourbés en haut et en arrière, ou des traîneaux de transport plus pesants, construits d’un bois plus épais, à patins non recourbés. Une partie des traîneaux légers avaient des « soufflets » en lattes revètues de peau de renne à l'extérieur; d'autres étaient totalement couverts et munis seulement d’une entrée par le devant.

» Les couteaux, haches, perçoirs, etc., de fer ou d'acier, étaient évidemment de provenance américaine ou russe. Les ustensiles se composaient, dens là tente du frère de Menka, de quelques cafetières communes en cuivre, employées à faire bouillir l’eau, d’un gobeleten alphénide avec une inseription anglaise, de deux tasses à thé avec soucoupe, d'auges plates en bois et de boisseaux de la même matière. Le costume des Tschoutsches à rennes est identique à celui des Tschoutsches côtiers, à cette exception que les premiers n’emploient que des peaux de renne, tandis que les derniers se servent aussi de peaux de veau marin. Quelques-uns endossèrent à notre arrivée des blouses d’étoffes bigarrées, probablement de fabrication russe. Parmi les parures, il faut signaler des perles de verre, passées sur des tendons, et portées principalement par les femmes aux oreilles et autour du cou. Le beau sexe était tatoué de la même façon que celui des Tschoutsches côtiers. Je vis cependant une femme âgée qui, outre le tatouage ordinaire de la figure, en avait aussi un sur les épaules; une autre portait au dos de chaque

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par une strie oblique. Les hommes n'étaient pas tatoués. Deux portaient en collier des croix avec inscriptions slavonnes, d’autres avaient de la même façon des morceaux de bois à deux branches. J’ignore s’il faut voir dans ces derniers objets des divinités ou des amulettes.

» Ne pouvant obtenir ici les rennes que nous devions acheter pour le compte de l’expéditien, nous nous rendîmes, dans la soirée du même jour, en traîneau avec Menka au campement de son beaufils, où nous arrivâmes vers les 8 heures du soir. Nous y fümes reçus très amicalement et y passàmes la nuit. Tous les habitants d’une tente dorment en commun dans l’alcôve séparée ou la tente intérieure qui s’y trouve. Ce compartiment ne mesure que 7 à 8 pieds (2 " 08 à 2" 36) de long, sur 7 (2 ® 08) de large et 4 à 5 (1 " 19 à 148) de haut. Ils soupent immédiatement avant de se coucher. Hommes et fen.mes dorment en déshabillé complet, à l’exception d’un cingulum pudicitiæ (ceinture de pudicité) de la largeur de 6 pouces (15 centimètres). Le matin venu, la maîtresse de la maison se leva la première et cuisit un peu de viande qu’elle porta dans l'alcôve avant que ses habitants fussent habillés. Elle coupa la viande en tranches dans une espèce d’auge plate, et nous la distribua successivement. Dans la matinée, nous vimes la façon dont les Tschoutsches prennent et tuent leurs rennes. Deux hommes pénètrent au milieu du troupeau. Dès qu'ils ont trouvé le renne qu’ils désirent, ils lancent, à La distance de 20 à 30 pieds (5" 92 à 8» 91), une corde à

nœud coulant autour des cornes del’animal. Celuici se jette de tous côtés pour prendre la fuite, entraînant quelques instants l’homme qui tient la corde. Un autre homme se rapproche entre temps du renne, le saisit par les cornes, le renverse, et le tue d’un coup de couteau derrière le garrot. La victime est ensuite remise aux femmes, qui enlèvent les entrailles après avoir pratiqué une incision le long du flanc. Le contenu: de l'estomac est vidé, et l'estomac est employé à conserver le sang. Enfin, l’on écorche la bête.

» Vers les 10 heures du matin, nous nous remimes en chemin pour retourner au Véga. A la tombée de la nuit, nos conducteurs cherchèrent un refuge dans une misérable tente située sur les rives du lac Utschunutsch. Elle était partiellement enfouie dans l’une des petites buttes que l’on rencontre le long du rivage, et qui sont probablement d’anciennes habitations d’Onleilons Les habitants actuels, deux hommes d’un certain âge et une vieille femme, avaient aménagé leur demeure de la façon suivante :

» Au milieu d’une fosse cylindrique d'environ 3 pieds (89 centimètres) de profondeur et de 12 à 15 pieds (3 " 56 à 4 » 45) de diamètre, était enfoncé un poteau vertical; contre l'extrémité supérieure de ce poteau s’sppuyaient obliquement une quantité de percaes partant du bord de la fosse et sur lesquelles des peaux ‘étaient tendues. Le Compartiment spécial, ou alcôve, particulier aux Tschoutsches ne manquait pas. A part cela, toute cette demeure portait l'empreinte de la misère et

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sait être la pêche, ce que trahissaient, outre le poisson que nous obtinmes, les filets suspendus en dehors. Quelques articles d’habillement, une marmite en fonte, deux vases en bois et un tambour de schaman ou de sorcier, furent les seules choses que je puis découvrir dans la tente.

»y Le matin suivant, nous poursuivimes notre route. Nous aperçûmes, de l’autre côté du lac Utschuntsch, deux habitations ne se composant chacune que d’un bateau renversé avec quelques peaux tendues par-dessus. Nous passâmes ensuite devant le village de Najtsckaj, puis par Irgunnuk, où nous fûmes très bien reçus. Le 11 octobre, à 7 heures 1/4 du soir, nous étions de retour sur le Véga ».

Au récit du lieutenant Hovgaard, qui traite principalement la topographie de la région parcourue, j'emprunterai le passage suivant, comme exemple de la ténacité que montrèrent les Tschoutsches et leurs chiens :

« À l'aller, qui dura vingt et une heures et demie, l’esclave ou le serf de Menka courut sans interruption devant les traîneaux; même dans les haltes, il était en activité pour reconnaître la route, soigner les chiens, etc. Quand nous fûmes arrivés au campement, il ne dormit pas, et se montra néanmoins tout aussi vigoureux dans la course du jour suivant. De tout ce temps, il ne reçut pas de spiritueux, à la demande expresse a: Menka, lequel déclara qu’il ne pourrait pas, en ce cas, suffire à sa course : il se dédommagea par une

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consommation inouie de tabac à chiquer. Les «” chiens ne furent pas dételés de tout le temps ; le matin, on les trouvait endormis devant les traineaux et à moitié enfouis sous la neige tombée. Nous ne vimes jamais les Tschoutsches leur donner à manger; la seule chose qu'il consommèrent en notre présence furent des excréments de renards et d’autres animaux, qu’ils happaient en passant. Il fut cependant impossible de découvrir, même le dernier jour, la moindre diminution dans leur capacité de traction. »

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