SUITE DU RÉCIT DE VOYAGE
Mon dernier rapport s’arrêtait au 1° avril. Lorsque j6 lécrivis, j'espérais que les iroids tempétueux, qui avaient régné durant le mois précédent dans cet hiver des régions polaires, allaient céder la place sinon à un véritable printemps, du moins à une température moins rigoureuse. Il n’en fut pas ainsi. Pendant le mois d’avril, nous eûmes encore un froid de —38°, une température moyenne de — 18° 9 et la chaleur n’excéda pas — 4°. Le mois de mai débuta par un froid de — 21°. Le 3, le thermomètre accusa une température de — 26°, et une lois seulement nous eûmes pendant le mois des fleurs et pour ou heures seulement un temps doux avec + 1° 8
Il fit encore très froid au commencement de juin jusqu’au 13, ce ne fut qu’exceptionnellement que le
thermomètre monta au-dessus de zéro. Le 2, nous 4 eûmes — 14° avec une température moyenne pour la journée entière de — 9°. Le 13 juin même, on constata — 7° 6’ à l'ombre, mais ce jour-à un changement subit eut lieu vers l'heure de midi. A partir de ce moment, ce ne fut qu’exceptionnellement que le thermomètre baissa au-dessous de zéro, et encore cela ne fut-il que de quelques dixièmes de degré. La neige se mit alors à fondre avec une telle rapidité qu’elle disparut presque entièrement avant la fin du mois. Déjà deux semaines auparavant, un vent du sud avait ouvert un vaste chenal libre de glace, qui s’avarçait du nord-ouest au sud-est jusqu’à quelques kilomètres de la côte, mais le Véga continuait à être entouré d’un champ de glace compacte de plus d’un 1°55 d’épaisseur, quoique sillonnée de fentes produites par la gelée.
Au commencement de juillet, la glace se débarrassa à son tour du manteau de neige qui la recouvrait. Pendant les semaines précédentes, elle avait été recouverte de tant de boue et d'eau de mer qu'on ne pouvait y marcher qu’avec peine même dans les endroits unis. Les chemins, qui menaient aux parties basses du pays, furent alors interceptés par de profonds ruisseaux et des amas de neige fondue dans les crevasses.
Le 25 juin, les lagunes d’eau douce de la côte étaient encore généralement solidifiées jusqu'au fond, tandis que la débâcle des glaces avait lieu à l'embouchure : de si grandes quantités d’eau s’étaient formées sur la glace des lagunes le long du
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Notre patience a été soumise à une rude épreuve par suite de cette débâcle tardive, mais le séjour forcé qui en fut la conséquence et que nous fimes à la côte nord de la presqu'île tschoutsche à une époque de l’année où le sol était presque partout dépouillé de neige, nous a permis d’en étudier les
phénomènes naturels d'une façon plus complète , que nous l’eussions fait sans cela. Il ne s'agissait pas seulement alors de déterminer dans une région encore inconnne la présence d’un nombre plus ou moins grand de formes animales ou végétales, ni de déterminer les traits généraux de la structure géologique. Des questions scientifiques d'un ordre bien plus élevé s'imposent là à l'attention du savant.
La rive asiatique du détroit de Behring constitue une sorte de limite à laquelle ont dû s’arrêter bon nombre d'animaux et de plantes de l’ancien monde. La côte de l'Amérique forme une station terminale semblable pour les types animaux et végétaux du nouveau monde qui auraient voulu s'étendre davantage vers le nord-ouest. Là se trouve une digue interrompue seulement par un détroit peu large qui a servi de passage aux hommes et aux animaux pour pénétrer d'un hémisphère à l’autre. Tel est aussi l’unique trait d'union entre deux océans.
Ces circonstances diverses donnent une importance toute spéciale aux travaux de l’ethnographe, du géologue, du zoologiste, du botaniste et de lhydrographe dans ces régions. Les terres qui entourent le détroit de Behring sont-elles les débris d’un ancien isthme qu'aucun détroit n’interrompait et qui joignait l’ancien continent au nouveau, ou ne faut-il y voir que le commencement d’une tentative d’union. La mer Glaciale de Sibérie est-elle une antienne mer intérieure n’ayant reçu qu’à une époque récente les caractères d’une mer salée pro-
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prement dite, ou est-ce un ancien golfe du Pacifique actuellement en voie de se fermer et de se transformer en un bassin intérieur ? Jusqu’à quel point ce détroit, peu large et coupé par deux îles, qui sépare l’Asie de l'Amérique, sépare-t-il deux régions animales et végétales différentes ? Dans lequel des deux hémisphères s’est trouvé le centre de formation de groupes animaux et végétaux divergents ? Lesquels de ces groupes ont-ils émigré de l’ancien monde dans le nouveau et vice versa? Le désir de rassembler des matériaux pour la solution de ces questions et d’autres encore d’une importance capitale au point de vue de Fhistoire du globe, ne nous a pas seulement consolés du désagrément d’avoir été pius longtemps que nous ne
LETTRE QUÀATRIÈME
nous y étions attendus, arrêtés par la glace dans :
notre hivernage solitaire. Ce désir m'engagea en outre, quand l'heure de notre délivrance eut enfin sonné, à ne pas mettre directement le cap sur le Japon, mais à consacrer d’abord quelques semaines à la continuation des travaux de l’automne de 1878 et du printemps de 1879, c’est-à-dire à l’exploration de la mer entre le détroit de Behring et les îles Aléoutiennes.
Il s'agissait naturellement, en premier lieu, d'explorer aussi minutieusement que possible la côte sur laquelle nous avions hiverné. Toute déserte et stérile qu'elle fût, elle n’en a pas moins fourni à l’état-major scientifique du Véga, l’occasion d’une foule de recherches précieuses pour l'étude des questions énumérées ci-dessus, mais la plupart de ces travaux ne pourront être achevés
qu’après notre retour en Suède et quand les collections auront été dûment étudiées.
Je suis cependant déjà à même de renvoyer, en ce qui concerne une partie des travaux botaniques, aux mémoires du docteur Kjellmann destinés à être insérés dans les publications de l’Académie des sciences :
Rapport sur la flore des alques de la mer Glaciale de Sibérie, et sur la végétation des côtes septentrionales de la Sibérie; rapport du docteur Almaqvist : Observations lichénologiques sur les côtes septentrionales de la Sibérie.
Aucun bryologiste n’accompagnait l'expédition, de sorte que nos collections dans ce domaine sont très incomplètes ; cette circonstance est regrettable, attendu que ce groupe est très développé dans ces régions si pauvres en plantes des types supérieurs. Nous n’eûmes pas le temps de recueillir ni de conserver des champignons, qui ne végètent du reste que chétivement au milieu des brouillards et des neiges du nord arctique.
Le monde animal nous a fourni des récoltes beaucoup plus riches. Les insectes et les autres invertébrés terrestres ne brillent, il est vrai, que par leur petit nombre. Les mollusques de terre et d’eau douce font complètement défaut ; en fait de coléoptères, nous n’avons guère rencontré qu’une dizaine de types, les autres ordres semblent être tout aussi pauvres en espèces à l'exception peutêtre des diptères et des podures,
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Le fond de la mer, au contraire, quoiqu'il soit continuellement recouvert d’une couche d’eau salée refroidie à près de deux degrés au-dessous de zéro, fourmille de multitudes de formes animales inférieures d'espèces diverses; le bateau dragueur en rapportait presque tous les jours une riche moisson cueillie dans le chenal ouvert dès le commencement de l'été tout près du navire.
Le docteur Stuxberg donne l’exposé des travaux faits à ce sujet dans son mémoire intitulé : Faune invertébrée de la mer Glaciale de Sibérie. Enfin le lieutenant Nordqvist s’est consacré avec un zèle tout particulier à l’étude et à la conservation des mammifères, des poissons et surtout des oiseaux que nos chasseurs et les Tschoutsches des villages environnants nous apportaient journellement pendant le printemps et l'été.
La connaissance acquise dans mes voyages précédents et en étudiant ceux des autres, avait fait naître en moi l’idée erronée que la même faune ornithologique se rencontrait sans grandes modifications dans toutes les terres polaires de l’Europe, de l’Asie et de l’Amérique; l'expérience acquise par l'expédition du Véga démontre qu'il n’en est pas ainsi et que la pointe nord-est de l’Asie, la péninsule tschoutsche forme à cet égard une exception complète.
Les oiseaux y sont bien moins nombreux, mais présentent un bien plus grand nombre de types qu'à la Nouvelle-Zemble, au Spitzhberg ou au Groënland ; l’ensemble du monde ornithologique y présente un caractère tout différent. On rencontre
il est vrai, sur la presqu'île tschoutsche le groëland bourgmestre, la mouette blanche ou sénateur, la mouette à trois doigts, le canard de Miquelon, leider royal, le bruant des neiges, le phalarope gris, le bécasseau violet, le corbeau commun et une foule d’autres types communs at ‘° #aiand, au Spitzberg, à la Nouvelle-Zemble et :. : ôtes de la Sibérie du Nord-Ouest.
Mais l’on trouve en outre ici une quantité inattendue d'espèces particulières, comme par exemple leider américain; une oie cygniforme toute blanche aves les pennes des ailes noires, une oie grisbrun à épais plumage blanc jaunâtre sur la nuque; une macreuse brillamment dessinée en noir velouté, blanc et vert sur : tête; la belle et rare mouette de Rossi, une bécasse à bec élargi en cuiller à la pointe; divers chanteurs tels que le bec-fin d'Eversmann, qui se montra quelques jours par grands vols le long de la côte, probablement en se rendant à ses stations de ponte plus au nord ou aussi en attendant que les fourrés d’arbrisseaux de l’intérieur fussent dépourvus de neige; En outre, au dire du docteur Nordgqvist, un grand nombre de vrais types scandinaves se rencontrent avec des différences peu sensibles de couleur, de dimension, etc.
Autant qu’il nous a été possible d’en juger par les ouvrages dont nous disposions, plusieurs des oiseaux, collectionnés dans la presqu'île tschoutsche, semblent nouveaux par la faune sibérienne. Quand les masses de peaux et de squelettes avec les notes recueillies auront été l'objet d'une
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étude plus complète, j'espère que M. Nordqvist sera à même de fournir un précieux contingent à la connaissance de la faune de Sibérie, dans ce domaine si attrayant pour le chasseur et pour le naturaliste.
La faune mammifère est aussi plus riche en espèces que dans les régions arctiques que nous avions précédemment visitées. Ce fait trouve son explication naturelle dans la circonstance que la presqu'île tschoutsche n’est que la continuation d’un grand continent fertile et richement boisé, depuis lequel les immigrations vers le nord ne rencontrent aucun obstacle. Je crois néanmoins devoir remettre à plus tard la description détaillée
de cette faune.
Les animaux supérieurs qui osent braver avec le navigateur arctique le froid et l'obscurité de la nuit polaire, présentent par lui un attrait tout spécial. Voici ce que le lieutenant Nordqvist me communique à ce sujet :
« Le lièvre est le mammifère que l’on voit le plus souvent en hiver sur la côte septentrionale de la presqu’ile tschoutsche. Il se distingue du lièvre alpin ordinaire de la Scandinavie par ses dimensions plus considérables. Le poids s’en élève souvent jusqu’à près de six kilogrammes. Son os nasal s’amincit moins rapidement. On rencontre ce lièvre par groupes de cinq ou six individus sur les collines recouvertes seulement d’une mince couche de neige, dans le voisinage des tentes, malgré les troupes de chiens affamés qui y rôdent.
» Les isaies, sorte de renards, sont fort nom-
breux; le renardcommun paraît aussi être fréquent. Un renard rouge, que le lieutenant Brusewitz tua, en octobre, depuis le navire, différait sensiblement du renard commun et se rapprochait à bien des égards du renard arctique. La nourriture des renards paraît se composer en hiver de lièvres, de lagopèdes ou perdrix des neiges et de lemmings. J’ai vu deux ou trois fois des trous de trois à quatre pieds de profondeur, mais ne dépassant pas un pied (30 centimètres) de largeur à l’orifice, que les Tschoutsches m’assurent avoir été faits par des renards en quête de lemmings.
» Pour ce qui concerne ces derniers, j’en ai vu ici trois espèces : le lemming de l’Obi, le lemming à collier, et le type arvicola obscurus. On doit trouver en outre, au dire des Tschoutsches, une petite souris, selon toute probabilité un: musaraigne.
» Je reçus pour la première fois le lemming à collier le 12 janvier et le lemming de l’Obi, le 13 février. Ces deux espèces furent ensuite souvent apportées par les Tschoutsches et il ne fut pas rare, pendant l’hiver, de voir des lemmings courir sur la neige. Celui de l’Obi paraît être bien plus nombreux que son congénère. Une circonstance assez étrange, c’est que des dix exemplaires reçus dans le courant de l’hiver, les neuf que j'ai vus étaient des mâles. Tous avaient, aux deux ongles du milieu des pattes antérieures, les ongles doubles caractéristiques de cette espèce, dus au PRNEREENS des tubercules plantaires.
» Siles deux lemmings se montrent souvent en hiver au-dessus dé la neige, ce n’est pas le cas de
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LEITRE QUATRIÈME 295
l’arvicola obscurus. Le 8 mai, on m’en apporta huit du village de Tjapka situé entre Yinretlen et le détroit de Behring. J’en reçus plus tard un autre du village d’Irgunnuk situé cinq milles anglais à l’est de Yinretlen.
» Les mammifères terrestres dont l’hivernage est plus rare dans ces contrées sont le loup, que nous ne vimes que deux ou trois fois, et le renne sauvage. Le 23 mars, nous aperçûmes des pistes de ce dernier dans la région montagneuse située au sud de Yinretlen. Au dire des Tschoutsches, quelques rennes seulement passent l’hiver sur les montagnes de la côte, tandis que la majeure partie émigrent plus loin vers le sud.
» Il ‘reste à signaler deux autres hawimiférés hivernant sur ce point, l'ours et la marmotte. Nous ne vimes pas d'ours terrestre; mais le lieutenant Hovgaard et moi, nous aperçümes des pistes d’ours le 8 octobre à deux ou trois milles de la côte. Les Tschoutsches disent que cet animal n'est pas rare en été. Quant à la marmotte elle est
nombreuse. Le 26 mai, un Tschoutsche m’en ap-
porta une pour la première fois et le jour suivant j'en vis une moi-même au sommet d’une colline où elle avait fait son nid.
» Enfin les Tschoutsches m'ont fait mention d’un animal qu'ils appellent Vana et qui vit sur les rives des eaux courantes. D’après leur description ce ne peut guère être que la loutre commune.
» Comme dans presque toutes les localités où les lemmings sont nombreux, on regcontre également ici la belette dont j'ai reçu deux peaux par l'inter-
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