A M. B. DE SPINOZA HENRI OLDENBURG
Londres. 28 avril 1665.
Cher ami, C'est avec une grande joie que j'ai appris^ par les dernières lettres de M. Serrarius, que vous étiez vivant, en bonne santé, et que vous vous souveniez toujours de votre Oldenburg; et j'accusais en même temps mon destin, si l'on peut se servir d'une telle expression, de m'avoir privé, durant tant de mois, de ce commerce si agréable que j'entretenais auparavant avec vous. Mais la foule de mes occupations, le poids des ennuis domestiques en sont seuls
t. La Xlle des Posthuma, inédite en français.
cause; car mon affection pour vous est toujours aussi vive, et mon amitié à votre égard demeurera aussi solide et aussi inébranlable.
M. Boyle * et moi nous nous entretenons souvent de votre savoir, et de vos profondes méditations. Nous voudrions que vous fissiez paraître au jour les productions de votre esprit, que vous les livriez aux embrassements des savants, et nous espérons que vous satisferez à notre attente.
Il n'y a pas lieu d'imprimer en Hollande, l'opuscule de M. Boyle sur le nitre, sur la
1. M. Boyle, célèbre chimiste et physicien anglais. Entre autres ouvrages, il avait composé un livre sur le nitre, sur la fluidité et la solidité, dont Oldenburg envoya un exemplaire à Spinoza, en le priant de lui faire connaître ce qu'il en pensait. Spinoza répondit une très longue lettre, où il consignait franchement ses observations. Ces remarques ne furent pas favorablement accueillies par M. Boyle, qui se trouvait un peu atteint dans sa foi catholique.
solidité et la fluidité, car il est déjà coinposé ici en latin; et les moyens ne manquent pas de vous en faire parvenir des exemplaires. Je vous prie donc de ne pas souffrir que quelque imprimeur de votre pays entreprenne ce travail.
M. Boyle a encore fait paraître un remarquable traité sur les couleurs, en anglais et en latin; en même temps que l'historique de ses expériences sur le froid, sur les thermomètres, etc., où Ton trouve quantité de vues ingénieuses et nouvelles. Cette guerre malheureuse empêche seule de vous envoyer ces livres 1. Enfin il a produit un traité fort curieux sur soixante observations faites au microscope, et il y expose beaucoup d'idées hardies; mais ces observations diffèrent de ce qui est admis en philosophie, quant aux principes méca-
i. La guerre entre l'Angleterre et la Hollande.
niques, toutefois. J'espère que nos libraires trouveront un moyen de vous expédier des exemplaires de tous ces ouvrages.
Pour moi, je désirerais recevoir de vous ce que vous avez composé récemment, ou ce que vous faites maintenant.
Votre tout dévoué, Henri Oldenburg.