LETTRE IX
A M. J. BRESSÈRE, DOCTEUR-xMÉDECIN 2 B. DE SPINOZA
Woorburg, mai 1665.
Très cher ami,
Je ne sais si vous m'avez tout à fait oublié. Beaucoup de circonstances me le feraient supposer. Ainsi, lorsque je voulais vous faire mes adieux, avant votre départ, et que je pensais vous trouver sûrement chez vous, d'après votre invitation, j'apprends que vous êtes parti pour La Haye.
Je reviens à Woorburg, ne doutant pas
1. Cette lettre a été publiée pour la première fois, en latin, par M. Van Vloten, en 1862.
2, Bressère, à qui Spinoza écrit une lettre d'une affection si tendre, comme il le faisait, au surplus, à tous ses amis, était un des affiliés du Collège spinoziste.
que vous ne veniez au moins me voir ici, à votre passage; mais, les Dieux me pardonnent! vous rentrez dans votre maison, sans dire bonjour à votre ami.
Enfin, j'ai attendu pendant trois semaines, pour avoir de vos nouvelles, et je n'ai encore reçu aucune lettre de vous.
Si vous voulez que mon opinion se modifie à votre égard, vous le ferez aisément en m'écrivant; et vous pourrez m'indiquer aussi le moyen de régler notre commerce de lettres, sujet dont nous nous sommes déjà entretenus dans votre demeure.
Je veux, en même temps, vous prier et vous supplier très fortement, par notre amitié, de vouloir bien vous employer de tout zèle à un travail sérieux, et de consacrer la meilleure partie de votre vie à cultiver votre àme et votre entendement. J'y insiste, tandis qu'il est temps encore, et avant que vous ne déploriez les
heures que vous auriez complètement perdues,
Maintenant, pour dire quelques mots de notre commerce de lettres, et afin de vous engager à m'écrire librement, sachez que, depuis longtemps, je me suis aperçu que vous vous défiez de vous plus qu'il ne convient; craignant d'adresser des questions ou d'exposer des idées qui ne sentent pas le savant.
Il ne sied pas de vous adresser en face des éloges, et d'énumérer vos qualités; mais, si vous craignez que je ne communique à d'autres vos lettres, lesquelles pourraient ensuite vous exposer à la raillerie, je vous donne l'assurance formelle que je les conserverai religieusement, et ne les montrerai à personne, sans votre consentement.
À ces conditions, vous pouvez reprendre
notre correspondance, à moins que vous ne doutiez de ma parole, ce qne je ne crois nullement. J'attends, dans votre première lettre, votre détermination à cet égard; et, en même temps, quelque peu de cette conserve de roses rouges, que vous m'aviez promise, quoique je me porte présentement beaucoup mieux.
Après avoir quitté Rheinburg, je me suis ouvert une veine, et cependant la fièvre n'a pas cessé, quoique je fusse plus agissant en quelque sorte qu'avant de m'être saigné : ce que j'attribue au changement d'air. Mais j'ai été pris deux ou trois fois d'une fièvre tierce. Je m'en suis enfin débarrassé par une bonne diète, et je l'ai envoyée se faire pendre ailleurs. Où est-elle allée? Je ne le sais. Mais je prends toutes mes précautions pour qu'elle ne revienne pas ici.
Pour ce qui est de la troisième partie de ma Philosophie, j'en enverrai prochainement un fragment, ou à vous, si vous voulez bien le transmettre, ou à l'ami de Vries. Et quoique j'eusse résolu de ne rien communiquer de cette troisième partie, avant qu'elle ne fût achevée, cependant, comme ce dessein est trop contraire à votre désir, je ne veux pas vous arrêter davantage dans vos études. Je vous enverrai donc jusqu'à la huitième Proposition environ.
J'entends beaucoup parler des affaires d'Angleterre K Rien de certain toutefois. Le peuple ne cesse de soupçonner tous les maux; et personne ne peut dire pourquoi la flotte ne met pas à la voile. Les choses, il est vrai, ne paraissent pas être encore en bonne voie.
1. Il s'agit de la guerre que la Hollande soutenait alors contre l'Angleterre.
Je crains que nos compatriotes ne veuillent être trop habiles et trop prudents. Les événements montreront ce qu'ils désirent et ce qu'ils projettent. Puissent les Dieux leur donner un heureux succès ! Écrivezmoi ce que nos amis pensent là-bas, et ce qu'ils ont appris de certain. Mais surtout, et sur toutes choses, croyez-moi, etc.
LETTRE X i
A MONSIEUR J. V. M. * B. DE SPINOZA
Woorburg, le' octobre 1666.
Tandis que je vis solitairement ici à la campagne, j'ai pensé à la question que vous m'avez proposée, il y a quelque temps, et je l'ai trouvée fort simple.
L;i démonstration générale s'appuie sur ce fondement : Le joueur honnête, c'est celui qui établit sa chance ou son espérance de gain ou de perte, dans des conditions égales à la chance de son adversaire.