A MONSIEUR LAMBERT DE VELTHUYSEN
Docteur-médecin à Utrecht.
La Haye, 1675.
Monsieur, Je suis fort étonné que notre Néostade vous ait dit que je formais le projet de ré-
1. Cette lettre a été publiée pour la première fois, en latin, par M. Bruder, dans sa petite édition des œuvres de
2. Le docteur Velthuysen s'occupait plus de théologie que de ses malades, à la grande satisfaction peut-être de ces derniers. Il avait fait communiquer à Spinoza ses remarques manuscrites sur le Traité théologico - politique. Est-ce la longue épître injurieuse et diffamatoire qui porte, dans les Posthuma, le n° XLVIII? Ou est-ce un autre factum? Nous penchoDs pour cette dernière hypothèse. Toujours est-il que, après avoir écrit à ce Velthuysen, la présente lettre, Spinoza répondit à la diatribe XLVIIIe des Posthuma. C'est une des pages les plus éloquentes qui soient sorties de la plume de notre philosophe. On y sent toute l'indignation d'une âme honnête et généreuse, devant les insinuations venimeuses d'un sectaire enragé.
futer les écrits publiés depuis quelque temps contre mon Traité théologico-politique; et que, parmi ces écrits, je me proposais de réfuter votre manuscrit.
Je ne sache pas avoir jamais eu la pensée de réfuter aucun de mes adversaires, tant ils me paraissent tous peu dignes de réponse. Je me souviens n'avoir dit à M. Néostade que ceci : c'est que je me proposais d'expliquer par des notes, les passages les plus difficiles de mon Traité x, et d'y joindre votre manuscrit, avec ma réponse, si vous vouliez bien le permettre.
J'ai prié M. Néostade de vous demander cette autorisation, ajoutant que si vous vous refusiez, par hasard, à l'accorder, parce que vous auriez trouvé dans ma
1. Spinoza écrit la même chose à Oldenburg, en 1675. « Je désire éclaircir ce Traité par certaines notes, et détruire, s'il se peut, les préjugés conçus à son égard. » {Lettre XIXe des Posthuma.)
réponse, quelques expressions trop dures, vous aviez tout pouvoir de corriger ou de supprimer ces expressions.
Je ne suis nullement irrité contre M. Néostade; mais j'ai voulu vous faire connaître la chose telle qu'elle est, afin de vous montrer, si je ne puis obtenir de vous l'autorisation demandée, que je n'ai jamais eu l'intention de publier votre manuscrit, malgré vous.
Et, quoique je sois persuadé que cette publication se peut faire sans nul dommage pour votre réputation, surtout si votre nom n'y est pas mis, je m'abstiendrai néanmoins, à moins que vous ne me donniez la permission de publier.
Mais, pour dire vrai, vous me feriez un bien grand plaisir, si vous vouliez consigner, par écrit, les arguments à l'aide desquels vous pensez pouvoir combattre mon
Traité, et les ajouter à votre manuscrit. C'est ce dont je vous prie très vivement, car il n'est personne de qui je désire examiner plus volontiers les objections. Je sais, en effet, que c'est le seul amour de la vérité qui vous guide, et je connais la sincérité de votre âme.
C'est pourquoi je vous prie de nouveau, avec instance, de vouloir bien vous mettre à ce travail, et de me croire votre très humble serviteur.