LETTRE XIX
A M. B. DE SPINOZA G. H. SCHALLER, D.-M. 2
[Extrait.)
Amsterdam, 14 novembre 1675.
Tschirnhausen 3 raconte, en outre,
qu'il a trouvé à Paris, un homme d'une
1. Cette lettre a été publiée pour la première fois en latin, par M. Van Vloten, en 1862.
2. Le docteur Schaller était un affilié du Collège spinoziste.
3. Tschirnhausen, célèbre mathématicien du xvue siècle, est né dans le royaume de Saxe, en 1651.
En 1674, il vint en Hollande, et s'établit à Amsterdam; s'occupant de philosophie, et se liant avec les affiliés du Collège spinoziste.
Par l'entremise de Schaller, il commença de correspondre avec Spinoza. Il se rendit même auprès de lui, à La Haye, afin de lui demander de lui enseigner la méthode dont il se servait pour rechercher les vérités non encore connues : ce que Spinoza s'empressa de faire avec sa bonne grâce habituelle.
Tschirnhausen quitta bientôt la Hollande, passa en
érudition insigne, très versé dans toutes les sciences, et dégagé des préjugés vulgaires de la théologie. Il se nomme Leibnitz.
Tschirnhausén s'est lié avec lui d'une étroite amitié, comme une occasion de continuer auprès de lui de perfectionner son entendement...
11 est très exercé, dit-il, dans les questions morales, et il parle sans passion, sous la seule conduite de la raison. La physique, ajoute- t-il, et surtout les études de métaphysique, sur Dieu et sur l'âme, n'ont point de secret pour lui.
Angleterre, où il vit Oldenburg et Boyle; et, muni d'une lettre d'introduction d'Oldenburg, il vint à Paris auprès de Leibnitz. Il se lia avec lui d'une étroite amitié, jusqu'à avoir une table d'études commune ; et, peu après, sur la recommandation de Huyghens, dont nous avons déjà parlé, il fut accepté par Colbert, comme professeur de mathématiques de son fils.
M. de Tschirnhausén a pu voir Spinoza de près. Il a conversé familièrement avec lui. Il a mis largement à contribution son savoir et sa bonne volonté. On aurait aimé à trouver de lui quelques lignes appréciant l'homme et le penseur.
Il conclut enfin que ML Leibnitz est très digne que vos écrits lui soient communiqués, si vous voulez bien le permettre; et il croit qu'il en résultera pour vous de grands avantages, ainsi qu'il se propose de vous le démontrer longuement, si vous le désirez. Mais, si vous êtes d'un avis contraire, il dit que vous n'ayez aucun souci; que, selon la promesse sincère qu'il vous a faite, il ne communiquera pas vos écrits, et qu'il n'en a pas même fait la plus légère mention.
Ce même Leibnitz tient en très haute estime votre Traité théologico-jjolitique, au sujet duquel, s'il m'en souvient, il vous a écrit un jour une lettre \
1. Ce n'est point au sujet du Traité théologico-politique que Leibnitz écrivit à Spinoza, en 1671, mais pour lui soumettre un petit mémoire qu'il venait de publier sous ce titre : Notice de haute optique.
Dans sa réponse, Spinoza propose à Leibnitz de lui envoyer un exemplaire de son Traité, si cela peut lui être agréable; mais nous ne sachions pas que Leibnitz ait rien écrit à cet égard à Spinoza.
Je vous prie donc, cher maître, si vous n'y voyez pas d'empêchement sérieux, de vouloir bien accorder, avec votre bienveillance habituelle, l'autorisation demandée; et, plus tôt, si cela est possible, vous me ferez connaître votre résolution, plus tôt je pourrai répondre à notre Tschirnhausen : ce que je ferais mardi soir bien volontiers, si de graves obstacles ne vous forcent à retarder.
Bressère est revenu de Glèves, et il a envoyé ici une grande quantité de bière de son pays. Je l'ai engagé à vous en faire cadeau d'une demi-tonne. 11 me l'a promis, en me chargeant pour vous de toutes ses amitiés...